Le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, a annoncé qu’il soumettrait au gouvernement israélien un projet de résolution visant à reconnaître officiellement le génocide arménien.

« Je soumettrai au gouvernement, pour approbation lors de sa prochaine réunion, un projet de résolution visant la reconnaissance officielle du génocide arménien par le gouvernement israélien. Il s’agit d’une obligation morale et historique de reconnaître le génocide perpétré contre le peuple arménien à la fin de l’Empire ottoman. Parallèlement, il convient de condamner toute négation, minimisation ou déformation de la vérité historique. La résolution sera ensuite soumise au vote de la Knesset. »

Si cette résolution était adoptée, elle marquerait une rupture historique. Plus d’un siècle après les massacres de 1915, Israël n’a jamais reconnu officiellement le génocide arménien, principalement pour des raisons géopolitiques liées à ses relations successives avec la Turquie, puis avec l’Azerbaïdjan.

Cette annonce a rapidement suscité une réaction de l’eurodéputée Rima Hassan, qui a répondu de manière lapidaire :

« Israël principal fournisseur d’armes de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie. »

Cette remarque renvoie à une réalité géostratégique largement documentée. Depuis près de trois décennies, Israël et l’Azerbaïdjan entretiennent un partenariat stratégique particulièrement étroit. Bakou constitue l’un des principaux clients de l’industrie israélienne de défense, tandis que l’État hébreu importe une part importante de son pétrole depuis l’Azerbaïdjan et bénéficie d’un partenaire régional situé aux frontières de l’Iran.

Selon les données du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), Israël a fourni une part majeure des armements importés par l’Azerbaïdjan au cours des dernières années, notamment des drones Harop et Hermes, des missiles antichars, des systèmes de surveillance et divers équipements de haute technologie. Durant la guerre du Haut-Karabakh de 2020 puis lors de l’offensive éclair de septembre 2023, ces capacités militaires israéliennes ont largement contribué à la supériorité technologique des forces azerbaïdjanaises.

Quelques semaines avant l’offensive de septembre 2023 ayant entraîné la disparition de l’autonomie arménienne du Haut-Karabakh (Artsakh) et l’exode de plus de 100 000 Arméniens, plusieurs vols cargo militaires entre Israël et l’Azerbaïdjan avaient été observés. L’Associated Press soulignait alors que les livraisons d’armes israéliennes constituaient l’un des piliers de la puissance militaire de Bakou.

L’annonce de Gideon Sa’ar apparaît donc paradoxale pour de nombreux observateurs. Sur le plan mémoriel, Israël pourrait reconnaître officiellement le génocide arménien. Sur le plan stratégique, rien n’indique cependant une remise en cause de son partenariat avec l’Azerbaïdjan, considéré en Israël comme un allié essentiel face à l’Iran, tant pour les questions énergétiques que sécuritaires.

Ce choix d’Israël apparait d’abord comme le résultat de la dégradation de ses relations avec la Turquie. Il y a une limite évidente : la persistance du partenariat avec l’Azerbaïdjan. Il y a aussi un contexte arménien : Erevan s’éloigne de la Russie, tente de normaliser avec la Turquie et l’Azerbaïdjan, et cherche de nouveaux équilibres diplomatiques. Israël peut donc chercher à ouvrir un canal avec l’Arménie sans payer un coût stratégique trop élevé. En même temps, l’État juif punit symboliquement l’occupation turque en Anatolie pour son soutien au Hamas tout en améliorant son image.

Ce geste symbolique puissant ne signifie donc pas une révision géopolitique de fond si rien ne change dans la relation avec Bakou. Le gouvernement israélien prétend à un récit civilisationnel tout en entretenant des alliances contradictoires. Israël n’a pas le monopole de ce type de contradiction. Il en va de même avec la présence de la Turquie dans l’OTAN comme avec l’absence de volonté européenne de décoloniser l’Anatolie et le Caucase, considérant la Turquie tantôt par rapport à ses crimes et ses menaces contre les Européens tantôt par rapport à la menace russienne.

Références