L’ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett vient de formuler publiquement ce que les responsables israéliens les plus lucides savent déjà : la crise que traverse Israël n’est plus seulement militaire, diplomatique ou régionale. Elle est désormais civilisationnelle au sens médiatique du terme, c’est-à-dire qu’elle touche à la perception même d’Israël dans l’imaginaire occidental.

Lors du sommet international de JNS à Jérusalem, Bennett a averti que l’alliance israélo-américaine se trouvait dans un moment précaire. Sa formule est brutale : pour la première fois depuis la création de l’État hébreu, la marque « Israël » serait perçue négativement aux États-Unis, « et c’est une catastrophe ». Le propos n’est pas marginal : il émane d’un ancien chef du gouvernement israélien, rival politique de Benjamin Netanyahu, mais aussi figure issue du camp national israélien.

Ce constat marque une rupture majeure. Pendant des décennies, Israël bénéficiait aux États-Unis d’un capital symbolique exceptionnel : démocratie assiégée, allié stratégique, poste avancé occidental au Proche-Orient, État né dans la mémoire de la Shoah et dans la guerre contre des ennemis régionaux présentés comme hostiles à l’Occident. Cette architecture narrative se fissure.

Le nouveau regard de l’Amérique sur Israël

La guerre de Gaza, les images de destruction, la crise humanitaire, l’impasse politique palestinienne, la personnalité de Netanyahu, mais aussi l’usure du consensus néoconservateur américain ont produit un basculement. Israël n’est plus seulement contesté par les milieux militants pro-palestiniens ou par les gauches radicales : il commence à perdre une partie du centre, des jeunes générations, des indépendants et même des jeunes conservateurs américains.

Selon Pew Research, en mars 2026, 60% des adultes américains déclarent avoir une opinion défavorable d’Israël, contre seulement 37% une opinion favorable.

En 2022, la situation était encore inverse : 55% d’opinions favorables contre 42% défavorables. Le décrochage est donc rapide, massif, et concentré en moins de quatre ans.

Le phénomène est encore plus inquiétant pour Israël lorsqu’on regarde les sympathies dans le conflit israélo-palestinien.

Gallup indique qu’en 2026 les Israéliens ne disposent plus de l’avance traditionnelle dans l’opinion américaine : 41% des Américains sympathisent davantage avec les Palestiniens, contre 36% avec les Israéliens.

C’est une rupture historique dans une série longue où le camp israélien dominait presque constamment.

La fracture est générationnelle. Chez les 18-34 ans, Gallup mesure désormais 53% de sympathie prioritaire pour les Palestiniens contre 23% pour les Israéliens. Même chez les 35-54 ans, la bascule est nette : 46% pour les Palestiniens contre 28% pour les Israéliens.

Autrement dit, le soutien pro-israélien demeure plus solide chez les plus âgés, mais l’avenir démographique de l’opinion américaine regarde de moins en moins Israël avec les réflexes hérités de la guerre froide, du 11 septembre ou de la mémoire des guerres israélo-arabes du XXe siècle.

Le plus grave pour les Israéliens est que cette évolution atteint désormais le camp républicain, qui constituait le socle le plus stable du soutien américain à Israël. Reuters rapporte que les milieux israéliens s’inquiètent des critiques venues de l’entourage de Donald Trump, tandis qu’un sondage Pew cité par Reuters indique que 57% des républicains américains âgés de 18 à 49 ans ont désormais une opinion défavorable d’Israël.

Il ne faut donc pas se tromper de sujet. Israël conserve encore des relais puissants à Washington, dans les institutions, au Congrès, dans les réseaux évangéliques, dans une partie de l’appareil stratégique et chez les républicains plus âgés. Mais ce n’est plus une citadelle incontestée. Concrètement, le soutien américain devient plus partisan, plus générationnel, plus fragile, plus exposé aux cycles électoraux.

On peut alors concevoir le point de vue de Bennett le comprend. Le sujet va au delà du diplomatique, il est narratif. Israël peut gagner des opérations militaires, neutraliser des cadres du Hamas, frapper l’Iran, contenir le Hezbollah ou conserver une supériorité technologique régionale. Mais si le récit occidental se retourne, l’État hébreu perd progressivement la perception favorable qui rendait naturelle son alliance avec l’Occident, presque automatique.

Europe : un décrochage plus ancien, plus profond, plus hostile

L’élargissement européen confirme cette crise, mais dans une configuration différente. Aux États-Unis, le basculement est spectaculaire parce qu’il rompt avec une tradition d’appui massif. En Europe occidentale, la perception négative d’Israël était déjà plus ancienne, mais elle a atteint depuis 2023-2026 un niveau particulièrement bas.

Pew Research indique qu’à l’échelle de 36 pays sondés au printemps 2026, la médiane d’opinion défavorable envers Israël atteint 67%, contre seulement 25% d’opinions favorables. L’institut souligne que tous les pays européens étudiés expriment des évaluations relativement négatives d’Israël, avec des opinions « très défavorables » particulièrement fortes en Italie, aux Pays-Bas et en Espagne.

La fracture idéologique est très nette en Europe.

Pew montre que les personnes situées à gauche ont beaucoup plus souvent une opinion défavorable d’Israël que celles situées à droite. En Grèce, 90% des répondants de gauche ont une opinion défavorable d’Israël, contre 52% à droite ; en Espagne, 96% contre 66% ; en France, 86% contre 60% ; au Royaume-Uni, 83% contre 58% ; en Allemagne, 85% contre 63%.

Cela signifie que même à droite, l’image d’Israël est souvent devenue négative, mais qu’à gauche elle se transforme en rejet massif.

Les données YouGov de 2025 allaient déjà dans ce sens. Dans six pays d’Europe occidentale, seuls 13% à 21% des répondants avaient une opinion favorable d’Israël, contre 63% à 70% d’opinions défavorables. Les niveaux nets de favorabilité atteignaient des records négatifs : -44 en Allemagne, -48 en France, -54 au Danemark, -52 en Italie, -55 en Espagne et -46 au Royaume-Uni.

L’Europe n’est cependant pas un bloc homogène. Les gouvernements restent divisés entre plusieurs lignes : solidarité traditionnelle avec Israël, pression humanitaire liée à Gaza, peur de l’antisémitisme comme signe de déstabilisation de la société, poids des opinions publiques qui se considèrent comme proches des Palestiniens, réflexes diplomatiques pro-palestiniens, intérêt sécuritaire face à l’Iran, et dépendance stratégique persistante envers Washington.

La reconnaissance progressive de l’État palestinien par plusieurs pays occidentaux illustre cette évolution. En 2025, la France, le Royaume-Uni et le Canada avaient annoncé leur intention de reconnaître un État palestinien à l’Assemblée générale de l’ONU si certaines conditions n’étaient pas remplies par Israël, notamment sur Gaza, les otages, le cessez-le-feu et l’engagement envers une solution à deux États.

Ainsi, l’Europe se trouve dans une position paradoxale : elle demeure incapable de produire une politique proche-orientale réellement autonome, mais ses opinions publiques s’éloignent rapidement du récit israélien. Cela crée un décalage croissant entre les États, prudents, et les sociétés, beaucoup plus hostiles, d’autant plus lorsqu’elles sont cosmopolites et traversées par les conflits communautaires.

Lecture stratégique

Le basculement de l’image d’Israël aux États-Unis et en Europe ne signifie pas que l’État hébreu soit isolé militairement ou abandonné diplomatiquement. Israël reste une puissance technologique, militaire, nucléaire non déclarée, insérée dans des réseaux occidentaux profonds, capable de frapper loin et de peser dans les équilibres régionaux. La menace turque et islamiste lui fait bénéficier de nuance si ce n’est de soutien.

Mais la tendance est lourde : l’image morale d’Israël est en train de changer.

Ce qui était autrefois perçu comme la défense d’un petit État pro-occidental si ce n’est occidental, entouré d’ennemis, est désormais interprété, dans une part croissante de l’opinion comme la guerre sans issue d’une puissance expansionniste («zone tampon» au Liban, colonisation en Cisjordanie, etc) contre des populations écrasées.

C’est cette mutation du regard qui inquiète manifestement Bennett. Non pas seulement parce qu’elle abîme l’image du pays, mais parce qu’elle annonce une contrainte stratégique future : moins de patience occidentale, moins de soutien automatique, davantage de conditionnalité, davantage de fractures internes dans les sociétés alliées.

L’enjeu pour Israël n’est donc plus seulement de vaincre ses ennemis. Il est de savoir s’il peut encore convaincre ses alliés que sa puissance reste légitime.

Or, sur ce terrain, la bataille est déjà engagée et Israël ne la domine plus.

Références