
Le 25 octobre 1992, dans les montagnes du Kurdistan méridional, une jeune combattante kurde de 21 ans trouvait la mort au cours d’un affrontement, aujourd’hui inimaginable, avec les peshmergas du Parti démocratique du Kurdistan (PDK).
Son nom était Gülnaz Karataş, mais l’histoire du mouvement national kurde allait surtout retenir son nom de guerre : Bêrîtan Hêvî.
Une jeunesse kurde à l’ombre de l’État turc
Gülnaz Karataş naît en 1971 à Solhan, dans la province de Çewlîg (Bingöl), au Kurdistan du nord. Issue d’une famille kurde alévie originaire du Dersim, elle grandit dans un environnement marqué par les tensions identitaires et politiques qui traversent l’Anatolie.
Depuis la fondation de la République turque en 1923, les politiques d’assimilation et de répression ont profondément affecté l’expression de l’identité kurde. L’usage public de la langue, la reconnaissance de l’histoire nationale et les revendications culturelles kurdes ont longtemps été soumis à de sévères restrictions.
Cette réalité constitue l’arrière-plan politique d’une génération de jeunes Kurdes qui, au cours des années 1980 et 1990, vont rejoindre différents mouvements de contestation, politiques ou armés.
En 1989, Gülnaz Karataş entreprend des études d’économie à l’université de Byzance. C’est dans ce milieu étudiant qu’elle se rapproche du mouvement national kurde.
Arrêtée pendant cette période pour ses activités politiques, elle rejoint, après sa libération, la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), engagé depuis 1984 dans une insurrection armée contre l’État turc.
Elle adopte alors le nom de guerre de Bêrîtan Hêvî.
Son engagement intervient à une époque où les femmes commencent à occuper une place croissante dans les rangs de la guérilla.
1992 : la guerre entre Kurdes dans les montagnes du Kurdistan méridional
Pour comprendre la mort de Bêrîtan, il faut revenir au bouleversement géopolitique provoqué par la guerre du Golfe de 1991.
L’affaiblissement du régime de Saddam Hussein et la mise en place d’une zone de protection aérienne favorisent l’émergence d’une administration autonome kurde dans le nord de l’Irak.
Deux principales organisations dominent alors la vie politique régionale : le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), dirigé par Massoud Barzani, et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), conduite par Jalal Talabani. Mais cette autonomie naissante ne met pas fin aux rivalités internes, au contraire.
La présence du PKK dans les montagnes frontalières représente une source de tensions croissantes. Le régime d’Ankara, qui mène une guerre contre toute forme d’identitarisme kurde en Anatolie, multiplie les opérations militaires transfrontalières et développe une coopération avec des forces kurdes irakiennes hostiles au PKK.
À l’automne 1992, ces rivalités débouchent sur des affrontements particulièrement violents.
Le PKK combat non seulement les forces turques, mais également des formations peshmergas kurdes, principalement celles du PDK et de l’UPK, engagées contre ses positions.
Cette confrontation révèle l’une des contradictions majeures de la question kurde contemporaine : un peuple réparti entre plusieurs États, dont les organisations politiques poursuivent parfois des stratégies nationales et des alliances régionales antagonistes.
La colonisation turque en Anatolie profite au maximum, jusqu’à encore récemment, des oppositions idéologiques entre Kurdes.
Pour le PKK, la coopération militaire de formations kurdes avec Ankara constitue une trahison de la lutte nationale. Pour les dirigeants kurdes irakiens, la présence du PKK et ses affrontements avec la Turquie menacent leurs propres intérêts territoriaux et politiques. Les services turcs exploitent au maximum la division.
C’est dans cette guerre entre organisations kurdes que Bêrîtan Hêvî trouve la mort.
Xakurkê, 25 octobre 1992
En octobre 1992, Bêrîtan commande une unité de guérilla dans la région montagneuse de Xakurkê, au Kurdistan méridional.
Le 25 octobre, elle se retrouve engagée dans un affrontement contre des peshmergas du PDK.
Selon le récit conservé par le PKK, elle poursuit le combat alors que son unité est menacée d’encerclement, permettant à plusieurs de ses compagnons de se replier. Isolée et à court de munitions, elle aurait été sommée de se rendre. Elle aurait alors détruit son arme afin d’éviter sa récupération, avant de se précipiter d’une falaise plutôt que de tomber aux mains de ses adversaires.
Pour les combattantes du PKK, sa mort incarne le refus de la captivité, mais également celui d’une soumission politique à des forces kurdes considérées comme alliées de l’ennemi turc.
La naissance d’un symbole
La singularité de Bêrîtan Hêvî tient à la double dimension que le mouvement des femmes kurdes attribue à son parcours. Dans la mémoire du PKK, elle représente d’abord une combattante engagée dans la cause nationale kurde. Mais elle incarne également une femme ayant exercé un commandement militaire dans un univers alors encore peu influencé par ce qui sera un grand thème de l’idéologie d’Öcalan par la suite : la Jineolojî.
Au début des années 1990, les combattantes du PKK doivent encore affirmer leur légitimité au sein d’une organisation à la fois nationaliste dans sa finalité de création d’un État kurd et de gauche économique, mais pas encore libertaire à proprement parler.
La mémoire de Bêrîtan participe alors à une transformation idéologique et organisationnelle.
Sa mort est présentée comme la démonstration qu’une femme peut exercer une autorité militaire, assumer des responsabilités et prendre ses propres décisions dans les circonstances les plus extrêmes.
À partir de 1993, le mouvement entreprend de développer des unités militaires féminines distinctes. Cette évolution se consolide en 1995 avec le premier congrès des femmes du Kurdistan et la formation de structures militaires féminines autonomes.
Ces transformations procèdent de plusieurs années de mobilisation, de conflits internes et de réflexion idéologique, notamment sous l’impulsion d’Abdullah Öcalan et des cadres féminins du mouvement. Dans la mémoire collective de ces organisations, Bêrîtan devient l’une des principales figures associées à cette mutation.
Ce processus historique conduit, à travers plusieurs réorganisations successives, au développement des YJA Star, les Unités des femmes libres, qui perpétuent aujourd’hui sa mémoire.
Entre résistance nationale, liberté féminine et mémoire du sacrifice
Dans la tradition politique de la guérilla kurde inspirée par Öcalan, le souvenir de Bêrîtan s’inscrit dans une culture militante accordant une place centrale aux combattants morts pour leur cause. Photographies, chants, cérémonies et récits biographiques participent à la transmission de leur mémoire aux générations suivantes. Il n’a pas échappé à nos lecteurs combien cette culture est présente chez les forces du kurdes du Rojava.
Le cas de Bêrîtan présente toutefois une particularité.
Dans la logique des mouvements inspirés par Öcalan, son image associe trois dimensions : la résistance de l’ethnos kurde, le refus de la domination masculine et la condamnation des alliances entre certaines organisations kurdes et l’État turc.
Elle incarne ainsi, dans le vocabulaire du mouvement, une irade, c’est-à-dire une volonté déterminée à ne pas céder. Les récits consacrés à Bêrîtan contribuent à définir les valeurs attendues des combattantes, mais aussi à établir une continuité entre les générations engagées dans la guérilla.
Cette mémoire est propre au PKK. La société kurde répartie entre différents États est traversée par des sensibilités politiques, des traditions et des conceptions de la lutte nationale très diverses. Il sont tous sincères, mais lorsqu’une idéologie opposée nourrie des intérêts locaux différents, le piège semble encore inévitable.
L’histoire de Bêrîtan est aussi, malheureusement pour l’unité kurde, devenue un lieu de confrontation entre des mémoires kurdes concurrentes, particulièrement au sujet des responsabilités et des alliances militaires de 1992.
Trente-quatre ans après, une mémoire toujours vivante
Le 25 octobre 2026, les combattantes des YJA Star ont de nouveau commémoré la mort de Bêrîtan Hêvî.
Dans un témoignage publié le 28 octobre par l’agence ANF, les guérilleras Elefterya Gabar Cizîr et Bişeng Brûsk Vejîn ont rappelé la place qu’elle occupe dans leur mémoire collective.
Elles la présentent comme une pionnière de l’engagement féminin, une figure de résistance et un modèle ayant contribué à transformer la perception des femmes au sein de leur mouvement, conformément à ce que nous avons expliqué plus haut.
Bişeng Brûsk Vejîn la décrit notamment comme le « flambeau de notre lutte ».
L’évolution des organisations féminines kurdes, puis la visibilité internationale acquise par les combattantes kurdes lors de la guerre contre l’État islamique à partir de 2014, ont donné une nouvelle portée à cette histoire.
Les combattantes des YPJ en Syrie appartiennent à une organisation distincte des YJA Star. Les YPG et YPJ ne sont pas une branche syrienne du PKK. Mais s’inscrivent dans un univers politique, celui de la pensée d’Öcalan.
Bêrîtan appartient désormais à cette mémoire particulière de la guérilla kurde, le moment où – au début des années 1990 – les groupes armés kurdes ont connu une évolution idéologique et organisationnelle qui est toujours actuelle en 2026.
Mais à l’heure de la nécessaire unité kurde, elle pourrait aussi devenir un rappel de ce que les Kurdes ne devraient plus faire : la guerre entre Kurdes.
On pourrait ainsi voir une double transition dans le symbole de Bêrîtan Hêvî : la féminisation de l’idéologie de la guérilla kurde en même temps que l’aspiration à dépasser les affrontements fratricides au profit de l’unité kurde.
Références