
Le 26 octobre 1912, au terme d’une campagne militaire victorieuse et d’une véritable course contre la montre, l’armée hellénique obtenait la capitulation ottomane de Thessalonique.
La deuxième cité historique de l’Hellénisme, ancienne métropole de l’Empire romain d’Orient, échappait à une domination étrangère commencée en 1430.
Cette victoire, acquise par les armes autant que par la détermination politique, allait bouleverser l’équilibre des Balkans et marquer l’une des étapes décisives de la réunification nationale grecque.
Thessalonique, une métropole de l’Hellénisme sous occupation turque
Il est des journées qui appartiennent à l’histoire d’une nation, non seulement parce qu’elles consacrent une victoire militaire, mais parce qu’elles mettent fin à une longue attente et rétablissent une continuité historique et ethno civilisationnelle.
Le 26 octobre 1912 est de celles-là.
Depuis sa fondation en 315 avant notre ère par Cassandre, qui lui donna le nom de son épouse Thessalonikè, demi-sœur d’Alexandre le Grand, Thessalonique occupait une place majeure dans l’histoire du monde grec. Métropole de la Macédoine, grand port de la mer Égée et carrefour entre les Balkans et l’Orient, elle devint l’une des villes les plus importantes de l’Empire romain, puis de l’Empire romain d’Orient.
Sa richesse, sa vie intellectuelle, son architecture et sa position stratégique lui valurent une place exceptionnelle dans la civilisation hellénique. À l’époque byzantine, elle était souvent considérée comme la seconde ville de l’Empire, derrière Constantinople, d’où son appellation traditionnelle de Symvasilevousa, la cité associée à la capitale impériale.
Mais en 1430, Thessalonique tombait définitivement aux mains des colonisateurs ottomans.
Pendant 482 années, la ville demeura sous leur joug. Son paysage démographique et culturel se transforma profondément, avec l’implantation de communautés diverses. On dénombrait des communautés grecques, juives, musulmanes et d’autres populations balkaniques. Au début du XXe siècle, Thessalonique était une métropole cosmopolite dans laquelle les Grecs ne constituaient pas la majorité absolue des habitants, bien qu’ils étaient les autochtones.
Cette réalité n’effaçait ni la permanence de la présence hellénique, ni le rôle historique de Thessalonique dans le monde grec.
À la naissance de l’État grec indépendant au XIXe siècle, la Macédoine et sa principale métropole demeuraient hors de ses frontières. Leur intégration devenait progressivement l’un des objectifs fondamentaux de la politique nationale.
1912 : l’heure de la reconquête de la Macédoine
Au début du XXe siècle, l’Empire ottoman, affaibli par ses crises internes et ses défaites successives, était confronté aux ambitions nationales des peuples balkaniques.
La Grèce, la Serbie, la Bulgarie et le Monténégro constituèrent la Ligue balkanique et entrèrent en guerre contre le colonisateur ottoman à l’automne 1912.
Pour Athènes, il s’agissait d’intégrer à l’État grec les populations helléniques encore occupés par les Turcs et de consolider les frontières du royaume.
La réorganisation de l’armée grecque après l’humiliante défaite de 1897 avait préparé le pays à cet affrontement. Sous l’autorité politique d’Elefthérios Venizélos et le commandement opérationnel du prince héritier Constantin, les forces helléniques engagèrent une offensive rapide en Macédoine.
Le 9 octobre 1912, selon le calendrier grégorien, elles remportèrent la bataille de Sarantaporo, brisant une importante position défensive ottomane et ouvrant la route du nord.
Elles progressèrent ensuite vers Véria et Giannitsa, où les attendait une nouvelle confrontation décisive.
Les 19 et 20 octobre 1912, la bataille de Giannitsa opposa les troupes grecques à des forces ottomanes retranchées sur un terrain difficile. Malgré la résistance adverse et les lourdes contraintes imposées par les conditions météorologiques, les Hellènes remportèrent la victoire.
Cette bataille ouvrit directement la route de Thessalonique.
La course contre les Bulgares : une décision qui allait changer l’histoire
La victoire sur les Ottomans ne suffisait cependant pas à garantir Thessalonique à la Grèce.
Car les armées grecques n’étaient pas seules à progresser vers la grande métropole macédonienne.
La Bulgarie, pourtant alliée d’Athènes contre les Ottomans, ambitionnait elle aussi de s’emparer de Thessalonique.
Sofia entendait faire de cette ville portuaire un débouché majeur sur la mer Égée. La prise de Thessalonique aurait considérablement renforcé sa position économique et stratégique et compromis les ambitions helléniques en Macédoine.
Une divergence stratégique apparut alors entre Venizélos et Constantin.
Le prince héritier envisageait de poursuivre l’offensive vers Monastir, l’actuelle Bitola, tandis que Venizélos jugeait impératif de s’emparer de Thessalonique avant l’arrivée des Bulgares.
Pour le Premier ministre, il ne pouvait être question de laisser échapper la métropole macédonienne au profit d’un allié dont les ambitions territoriales concurrençaient directement celles de la Grèce.
Face à l’urgence, Venizélos multiplia les télégrammes et les interventions pour imposer Thessalonique comme objectif prioritaire. Le roi Georges Ier intervint également.
L’armée hellénique se dirigea finalement vers la cité.
Ce choix fut déterminant : une arrivée bulgare avant les Grecs aurait pu transformer radicalement l’histoire de la Macédoine et l’équilibre géopolitique de la péninsule balkanique.
Le 25 octobre, les premières forces grecques atteignaient les environs de Thessalonique. Le sort de la ville allait désormais se décider en quelques heures.
Le 26 octobre : la capitulation du commandement ottoman
À Thessalonique, le général ottoman Hasan Tahsin Pacha se trouvait dans une situation militaire devenue intenable.
Les défaites subies par ses troupes et l’avancée de l’armée grecque rendaient une défense prolongée de la ville extrêmement difficile. Une bataille à l’intérieur de Thessalonique risquait également de provoquer de lourdes destructions.
Les premières négociations s’engagèrent le 25 octobre.
Le commandement ottoman tenta d’obtenir des conditions de reddition lui permettant notamment de conserver ses armes et de se replier vers Karabournou. Les exigences furent rejetées par le commandement hellénique, qui réclamait la capitulation des forces ottomanes.
Le 26 octobre, Tahsin Pacha accepta finalement les conditions grecques.
Deux officiers de l’état-major de Constantin, Viktor Dousmanis et Ioannis Metaxas, furent chargés de formaliser la reddition.
Le protocole, rédigé en français, prévoyait la livraison de Thessalonique à l’armée hellénique, le désarmement des soldats ottomans et la remise des installations et du matériel militaires.
L’article 3 énonçait notamment :
« Ἡ πόλις τῆς Θεσσαλονίκης παραδίδεται εἰς τὸν Ἑλληνικὸν Στρατὸν μέχρι τῆς συνομολογήσεως τῆς εἰρήνης. »
Autrement dit : « La ville de Thessalonique est remise à l’armée grecque jusqu’à la conclusion de la paix. »
Les chiffres communiqués par l’état-major grec témoignent de l’importance de cette capitulation :
Soldats ottomans capturés
25 000
Officiers ottomans
≈1 000
Pièces d’artillerie saisies
70
Mitrailleuses saisies
30
À ces prises s’ajoutaient quelque 1 200 chevaux et d’importantes quantités de matériel militaire, selon l’état-major de l’armée hellénique.
La tradition historique fixe la libération au 26 octobre 1912, date portée sur le protocole de capitulation. Les témoignages divergent cependant sur l’heure exacte de sa signature : selon les mémoires de Dousmanis, sa rédaction ne se termina que vers 1h30 du matin le 27 octobre, tout en conservant officiellement la date du 26.
Cette précision ne change rien à l’essentiel : la capitulation avait été obtenue le 26 octobre, avant que les Bulgares puissent prendre le contrôle de la cité.
L’entrée victorieuse de l’armée hellénique
Le 27 octobre, des unités d’evzones pénétrèrent dans Thessalonique et le drapeau bleu et blanc fut hissé sur le bâtiment de l’administration.
Le 28 octobre, le prince héritier Constantin fit son entrée officielle dans la ville à la tête des troupes grecques.
Le 29 octobre, le roi Georges Ier arriva à son tour, consacrant symboliquement le retour de Thessalonique dans l’espace politique hellénique.
On peut mesurer l’émotion de cette journée pour les habitants grecs de Thessalonique, qui voyaient entrer dans leur ville les soldats d’un État ethnique dont ils avaient été séparés pendant des générations.
Pour ces Hellènes, la victoire n’était pas simplement militaire. Elle donnait corps à une aspiration nationale longtemps entretenue à travers la langue, la mémoire familiale et la culture.
La cité de Cassandre, la métropole romaine et byzantine, cette grande ville macédonienne que l’on appelait la Nymphe du Nord, se trouvait désormais sous l’autorité légitime de l’État grec, celui des autochtones.
La joie des populations grecques fut immense. Pour autant, l’accueil ne fut pas uniforme parmi les différentes communautés de Thessalonique, dont certaines envisageaient l’avenir politique de la ville avec inquiétude. Ce contraste rappelle que la victoire hellénique constituait également un changement de souveraineté majeur pour une société rendue particulièrement diverse.
Une victoire qui scella le destin de la Macédoine
L’importance de la libération de Thessalonique ne saurait être réduite à la prise d’une grande ville.
En assurant le contrôle de son principal port et de son centre économique, la Grèce établissait les fondements de sa présence durable en Macédoine centrale. Elle privait simultanément la Bulgarie d’un objectif stratégique majeur sur la mer Égée.
Les tensions entre les anciens alliés balkaniques ne tardèrent d’ailleurs pas à éclater. En 1913, la deuxième guerre balkanique opposa notamment la Bulgarie à la Grèce et à la Serbie.
Le traité de Bucarest, signé le 10 août 1913, consacra les nouvelles frontières issues de ces conflits et confirma la souveraineté grecque sur Thessalonique.
Les conséquences furent considérables. L’État grec sortit des guerres balkaniques avec un territoire et une population fortement accrus. L’acquisition de Thessalonique lui permit de disposer d’une deuxième grande métropole, d’un port essentiel au commerce balkanique et d’une position stratégique renforcée dans le nord de la mer Égée.
L’événement contribua ainsi à transformer le petit royaume grec du XIXe siècle en une puissance régionale disposant d’un territoire bien plus proche de l’étendue de l’Hellénisme historique, malgré l’absence de l’ouest et du nord de l’Anatolie.
La victoire d’une génération qui avait choisi d’agir
L’histoire de Thessalonique en 1912 nous enseigne également quelque chose de fondamental sur le destin des nations.
La victoire ne fut ni un hasard, ni un cadeau diplomatique. Elle fut le résultat de l’action collective et identitaire.
Elle résulta d’une préparation militaire, de sacrifices humains, de décisions politiques difficiles et d’une volonté d’atteindre des objectifs nationaux concrets.
Sans les victoires de Sarantaporo et de Giannitsa, Thessalonique serait demeurée hors de portée. Sans la détermination de Venizélos à devancer l’armée bulgare, sa souveraineté aurait pu être disputée dans des circonstances bien moins favorables. Sans les efforts des soldats hellènes, aucune négociation n’aurait permis d’imposer la capitulation ottomane.
L’action conjuguée de l’armée, du gouvernement et de la diplomatie conduisit à l’un des plus grands succès de l’histoire de la Grèce moderne.
Le 26 octobre 1912 incarne ainsi une vérité que les Grecs de l’Antiquité connaissaient déjà : les grandes réalisations humaines exigent l’union de la réflexion, du courage et de l’action.
La Phronèsis, la sagesse pratique qui permet de discerner la bonne décision, n’a de valeur politique que lorsqu’elle rencontre la capacité d’agir. Et l’Andreia, le courage, prend tout son sens lorsqu’elle sert une cause qui dépasse les intérêts individuels.
114 ans après, la flamme de la victoire
Aujourd’hui, 26 octobre 2026, 114 années nous séparent de la libération de Thessalonique.
Les générations passent, les États évoluent, les rapports de force se transforment. Mais certains événements demeurent des références auxquelles une nation peut puiser la conscience de son histoire et l’inspiration de ses ambitions.
La libération de Thessalonique appartient à ces moments exceptionnels.
Elle rappelle que l’histoire de l’Hellénisme ne se limite pas à la mémoire de sa grandeur antique, mais qu’elle s’est aussi écrite, au cours des siècles modernes, par la volonté d’hommes décidés à défendre et à reconstruire leur patrie.
Le 26 octobre 1912, Thessalonique retrouvait la souveraineté hellénique. Ce fut une victoire de l’armée grecque, une victoire de la stratégie nationale et un tournant dans le destin de la Macédoine.
Gloire aux soldats hellènes de 1912.
Ζήτω το Έθνος! Ζήτωσαν οι Ελληνικές Ένοπλες Δυνάμεις!
Vive la Nation ! Vive les Forces armées helléniques !
Références
- https://stelexi.army.gr/istoriko-gegonos/i-apeleftherosi-tis-thessalonikis-26-oktovriou-1912
- https://www.ert.gr/ert-arxeio/i-apeleytherosi-tis-thessalonikis-26-oktovrioy-1912/
- https://www.kathimerini.gr/istoria/562693555/san-simera-26-oktovrioy-1912-i-apeleytherosi-tis-thessalonikis/
- https://www.thessmemory.gr/%CE%B5%CE%B9%CE%BA%CE%BF%CF%83%CF%84%CE%BF%CF%83-%CE%B1%CE%B9%CF%89%CE%BD%CE%B1%CF%83/%CE%B7-%CF%80%CE%B1%CF%81%CE%AC%CE%B4%CE%BF%CF%83%CE%B7-%CF%84%CE%B7%CF%82-%CE%B8%CE%B5%CF%83%CF%83%CE%B1%CE%BB%CE%BF%CE%BD%CE%AF%CE%BA%CE%B7%CF%82-%CF%83%CF%84%CE%BF%CE%BD-%CE%B5%CE%BB%CE%BB%CE%B7/