
Une crise diplomatique inhabituelle oppose depuis plusieurs jours l’Azerbaïdjan à la Turquie, deux puissances alliées qui revendiquent leur appartenance à une même communauté historique et culturelle panturque. À l’origine du différend : la décision des autorités azerbaïdjanaises de faire appliquer plus strictement le principe de laïcité dans les établissements scolaires, entraînant l’exclusion de certaines élèves et enseignantes portant le voile islamique.
Derrière cette polémique religieuse se dessine un affrontement politique plus profond entre deux conceptions de l’identité de la colonisation turque dans le Caucase et l’Anatolie : celle d’un Azerbaïdjan attaché à son caractère laïque et à sa souveraineté, et celle d’une Turquie gouvernée par l’AKP de Recep Tayyip Erdogan, dont le projet politique accorde une place centrale à la réaffirmation de l’identité islamique.
Les Azéris sont qualifiés d’occidentalisés par les islamistes turcs alors que ces derniers sont traités d’arabisés. L’enjeu : quelle est l’identité culturelle du turquifié de l’Anatolie et du Caucase ?
Une offensive laïque dans les établissements scolaires azerbaïdjanais
Le 21 septembre 2026, le gouvernement azerbaïdjanais a adopté de nouvelles dispositions réglementaires encadrant les tenues scolaires. Celles-ci interdisent les éléments vestimentaires incompatibles avec l’uniforme officiel ou avec le principe de laïcité de l’enseignement.
Bien que le texte ne mentionne pas explicitement le hijab, plusieurs établissements l’ont interprété comme une interdiction du voile islamique, refusant l’accès aux cours à des élèves qui le portaient. Des restrictions ont également été imposées à des enseignantes, notamment à partir du début du mois d’octobre.
La diffusion sur les réseaux sociaux de vidéos montrant des jeunes filles en pleurs devant leurs établissements a provoqué une vague de protestations, particulièrement à Bakou, mais également dans plusieurs localités du pays, notamment Masallı et Cəlilabad.
Des parents ont organisé des rassemblements et des boycotts scolaires. Certains incidents ont dégénéré en affrontements et en dégradations. Le ministère azerbaïdjanais de l’Intérieur a annoncé, le 12 octobre, l’interpellation de 37 personnes, accusées de troubles à l’ordre public.
Des perturbations d’accès à plusieurs réseaux sociaux, notamment Instagram, TikTok et X, ont parallèlement été constatées.
Ces manifestations constituent un phénomène relativement rare dans cet État musulman de l’ex bloc soviétique de quelque 10,5 millions d’habitants, où le pouvoir du président Ilham Aliyev exerce un contrôle étroit sur l’opposition et les mobilisations publiques. Difficile de ne pas relever que Aliyev est traité de dictateur par de nombreux internautes turcs et des médias, un qualificatif que l’on avait davantage l’habitude d’entendre de la part de la diaspora arménienne ou de quelques opposants du pays.
Bakou revendique une identité nationale laïque, distincte de l’islam politique… dont Erdogan se veut le leader
L’Azerbaïdjan, malgré une population majoritairement musulmane chiite et un logiciel colonial turc affirmé, possède une identité politique moderne reposant sur une conception particulièrement sécularisée de l’État.
Cette orientation, issue des traditions modernisatrices azerbaïdjanaises et renforcée durant la période soviétique, constitue aujourd’hui l’un des fondements de la République colonial turque du Caucase. La Constitution affirme le caractère laïque de l’État azéri et la séparation des institutions politiques et religieuses.
Les autorités défendent ainsi les nouvelles règles scolaires au nom de l’égalité entre les élèves, de la neutralité religieuse de l’enseignement et de la préservation du caractère séculier de la société.
Cette politique répond également à une préoccupation géopolitique : empêcher l’extension de l’influence religieuse et idéologique de la République islamique d’Iran, qui partage avec l’Azerbaïdjan une importante tradition chiite. Il est vrai que l’essentiel des Azéris sont en réalités des Perses et des Kurdes qui ont été turquifiés. C’est pourquoi, si on enlève la langue et les symboles, on retrouve chez les Azéris une volonté de vivre comme des Aryens : la preuve par le voile.
Pour le pouvoir azerbaïdjanais, la défense de la laïcité participe donc aussi de la préservation d’une identité nationale, décrite comme turcique – distincte des modèles religieux promus par Téhéran et divers courants islamistes transnationaux.
Cette orientation ne fait cependant pas disparaître les contradictions intérieures du régime : les défenseurs du port du voile invoquent également les libertés religieuses et le droit à l’éducation garantis par la Constitution. La question est ainsi autant celle du principe de laïcité que de ses modalités d’application et des restrictions imposées aux droits individuels.
Les islamistes turcs dénoncent les restrictions au voile islamique
La décision azerbaïdjanaise a provoqué une mobilisation particulièrement vive dans les milieux islamiques turcs, où les images de jeunes filles privées de cours ont ravivé le souvenir des interdictions du voile imposées autrefois au nom du laïcisme kémaliste.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2002, Recep Tayyip Erdogan a progressivement démantelé les restrictions encadrant le port du voile dans l’enseignement supérieur et la fonction publique, tout en favorisant une réaffirmation de l’identité religieuse dans la société turque.
Le 12 octobre, Oktay Saral, conseiller principal du président turc, a publiquement condamné les décisions azerbaïdjanaises.
Il a notamment déclaré :
« Empêcher les élèves portant le voile d’accéder à l’éducation en Azerbaïdjan est inacceptable. […] Le voile n’est pas un obstacle, mais une exigence de la foi ! Le droit à l’éducation ne peut être sacrifié à aucune imposition idéologique ! »
Le conseiller présidentiel a également appelé Bakou à revenir rapidement sur cette décision.
Ses déclarations ont été relayées par plusieurs députés de l’AKP, tandis que des organisations islamistes et conservatrices turques organisaient des manifestations devant les représentations diplomatiques azerbaïdjanaises à Istanbul et Ankara.
La controverse a ainsi rapidement dépassé le cadre scolaire pour devenir une confrontation entre deux visions opposées de la place de l’islam dans les sociétés turciques.
La riposte d’Ilham Aliyev : « Une nation, deux États » ne signifie pas une tutelle turque
La réaction de Bakou a été ferme. Le 13 octobre, le Parti du nouvel Azerbaïdjan (YAP), formation présidentielle d’Ilham Aliyev, a dénoncé les prises de position d’Oktay Saral et de plusieurs responsables de l’AKP, qualifiées de déclarations « populistes et irresponsables », dénonçant l’exercice de pression sur l’Azerbaïdjan.
Il a rappelé que la Turquie est elle-même constitutionnellement un État laïque, et qu’aucune proximité ethnique, culturelle ou stratégique ne saurait autoriser une ingérence dans les décisions souveraines d’un autre État.
La déclaration azerbaïdjanaise s’est notamment attaquée à l’interprétation de la célèbre formule de Heydar Aliyev, « Une nation, deux États », qui définit traditionnellement les relations entre Ankara et Bakou. Sauf que les deux peuples ne sont manifestement pas alignés en totalité sur les fondamentaux de la nation du panturquisme.
Pour le pouvoir azerbaïdjanais, cette fraternité turcique ne saurait justifier l’imposition de préférences politiques, religieuses ou idéologiques turques à l’Azerbaïdjan. La riposte traduit ainsi une volonté de rappeler que l’alliance avec Ankara ne constitue nullement une subordination politique, et que Bakou entend demeurer seul maître de son modèle national.
Israël, l’Iran et les fractures géopolitiques sous-jacentes
La polémique intervient dans un contexte de divergences plus profondes entre les deux alliés, particulièrement concernant leurs relations avec Israël et l’Iran.
L’Azerbaïdjan entretient depuis plusieurs décennies une coopération stratégique étroite avec Israël, notamment dans les domaines militaires, technologiques et énergétiques.
Les équipements israéliens, particulièrement les drones et les systèmes de précision, ont joué un rôle important dans les opérations militaires azerbaïdjanaises contre les forces arméniennes au Karabakh en 2020.
En retour, l’Azerbaïdjan constitue un fournisseur énergétique important pour Israël, tandis que leur partenariat présente un intérêt stratégique commun face à l’Iran.
Cette orientation contraste avec les positions de la Turquie d’Erdogan, dont les relations avec Israël sont marquées par de profondes tensions autour de la question palestinienne et de la guerre à Gaza.
Des milieux islamistes turcs ont ainsi associé la politique scolaire de Bakou à ses relations avec Israël, laissant entendre que l’interdiction du voile participerait d’une orientation politique hostile à l’islam. La surenchère verbale est notable et le désaccord de fond explose.
Fatih Erbakan, figure de l’islamisme turc et fils de l’ancien Premier ministre Necmettin Erbakan, a déclaré au président azerbaïdjanais : « ce que vous faites, l’Arménie le ne fait pas ».
Le parti d’Ilham Aliyev a explicitement rejeté ces accusations, réaffirmant que les relations azerbaïdjano-israéliennes reposent sur les intérêts souverains du pays et ne contredisent pas son soutien à une solution à deux États pour la Palestine.
Le régime d’Ankara cherche désormais à contenir la crise
Malgré la violence inhabituelle des échanges, les dirigeants turcs ont rapidement entrepris de limiter les conséquences diplomatiques de la polémique. Ils ont certainement réalisé l’ouverture d’une boite de Pandore.
L’ancien Premier ministre Binali Yıldırım a rappelé la nécessité de respecter les décisions souveraines de l’Azerbaïdjan, tandis que plusieurs responsables turcs ont souligné que les critiques individuelles ne constituaient pas nécessairement la position officielle d’Ankara.
Le 15 octobre, Kürşad Zorlu, vice-président de l’AKP chargé des relations avec les États turciques, a appelé à résoudre les différends dans le cadre des relations fraternelles entre les deux pays.
Le même jour, le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, s’est entretenu avec Ilham Aliyev à Bakou, soulignant que le caractère stratégique de leur alliance devait prévaloir sur les désaccords.
Cette volonté d’apaisement s’explique par l’importance des intérêts communs et de l’idéologie panturque. Sauf que le mal est fait.
La Déclaration de Choucha de 2021 a consacré une alliance stratégique et militaire particulièrement étroite entre les deux États. Leurs relations reposent également sur les infrastructures énergétiques, notamment le gazoduc TANAP, les corridors de transport transcaucasiens, les échanges économiques et leur proximité linguistique et culturelle.
Ankara ne peut se permettre de compromettre son principal partenariat dans le Caucase du Sud, tandis que Bakou demeure fortement dépendant de la coopération turque dans plusieurs domaines stratégiques.
Et pourtant, refermer la boite de Pandore est plus facile à dire qu’à faire.
Une crise révélatrice des limites du panturquisme
Au-delà de la question du voile, cette confrontation met en évidence une contradiction fondamentale dans le rapprochement politique des États à la population turquifiée.
Les Turcs sont principalement des Grecs, Arméniens et Kurdes au plan génétique. Les Azéris sont des Perses et des Kurdes racialement. L’appartenance à un même phénomène de colonisation – la turquification – ne produit pas nécessairement une unité idéologique. Le colonisé a envie de rester ce qu’il était avant, au moins sous certains aspects.
L’Azéri laïque et l’Iranien anti-Khamenei se ressemblent car ils ont été une seule et même personne pendant des millénaires.
La Turquie d’Erdogan cherche depuis plus de deux décennies à réconcilier nationalisme turc, conservatisme religieux et affirmation de l’islam dans la vie publique. À l’inverse, l’Azerbaïdjan d’Aliyev entend défendre une identité turcique fortement nationalisée, sécularisée et indépendante des solidarités religieuses extérieures. Cette divergence remise systématiquement sous le tapis ne pouvait qu’exploser tôt ou tard.
Ce clivage est d’autant plus significatif que les deux gouvernements sont habituellement présentés comme les piliers d’un même espace géopolitique, structuré autour de la coopération militaire, énergétique et diplomatique.
Il révèle également une limite aux ambitions d’influence d’Ankara : des États turciques peuvent accepter la coopération stratégique avec la Turquie sans pour autant adhérer au modèle politique et religieux promu par l’AKP. Cela est vrai même à propos de l’autre État de la colonisation turque hors de l’espace civilisationnel turcique.
La crise actuelle ne devrait donc pas provoquer de rupture durable entre Ankara et Bakou, tant leurs intérêts stratégiques demeurent étroitement imbriqués. Elle constitue néanmoins un rappel significatif : la solidarité turcique ne saurait effacer les différences de civilisation politique, les choix de société ni la volonté de souveraineté des États qui la composent.
En affirmant son identité laïque face aux pressions islamistes turques, l’Azerbaïdjan rappelle ainsi que l’unité de la colonisation turque demeure avant tout une construction coloniale et militaire, et non une communauté ethno-religieuse réellement homogène.
Références
- https://www.reuters.com/world/azerbaijans-governing-party-defends-school-uniform-rules-after-hijab-dispute-2026-10-13/
- https://eurasianet.org/azerbaijan-and-turkey-spar-over-hijab-ban
- https://www.turkishminute.com/2026/10/16/erdogans-party-seeks-to-ease-tensions-with-azerbaijan-over-school-headscarf-ban/
- https://amp.dw.com/en/hijab-ban-at-schools-in-azerbaijan-whats-behind-the-rare-wave-of-protests/a-79683716
- https://www.amnestyusa.org/press-releases/azerbaijan-stop-denying-access-to-education-through-discriminatory-hijab-restrictions-and-release-peaceful-protesters/
- https://www.bbc.co.uk/news/articles/cwly0g2r4k3po
- https://www.middleeasteye.net/news/turkey-moves-defuse-azerbaijan-headscarf-row-after-aliyevs-rebuke
- https://www.middleeasteye.net/news/azerbaijan-accuses-turkey-stoking-tensions-over-headscarf-ban
- https://www.aljazeera.com/news/2026/10/14/tensions-with-teachers-pupils-and-turkiye-inside-azerbaijans-hijab-row
- https://www.al-monitor.com/originals/2026/10/iran-mum-azerbaijans-school-hijab-ban-israel-ties-test-alliance-turkey
- https://oc-media.org/explainer-whats-behind-the-turkey-azerbaijan-spat/
- https://x.com/oktay_saral/status/2109736185090257245
- https://x.com/erbakanfatih/status/2110374538622157104