L’intégration de plusieurs milliers de combattants djihadistes étrangers dans la nouvelle armée syrienne d’Ahmed al-Sharaa pose une question particulièrement sensible : que sont devenus les combattants du Parti islamique du Turkestan (TIP), organisation ouïghoure historiquement liée à Al-Qaïda ?

La réponse nécessite une distinction importante : individuellement, les combattants intégrés au ministère syrien de la Défense sont désormais officiellement des soldats de l’État syrien. Mais le TIP/ETIM demeure, en tant qu’organisation, inscrit par l’ONU parmi les entités associées à Al-Qaïda. Or, concrètement, ce sont les mêmes individus, qu’on les prenne séparément ou en tant que groupe organisé.

Le TIP reste officiellement associé à Al-Qaïda

Le Mouvement islamique du Turkestan oriental (ETIM), également désigné par l’ONU sous plusieurs appellations correspondant au Turkistan Islamic Party (TIP), figure toujours en 2026 sur la liste des sanctions du Conseil de sécurité sous la référence QDe.088.

L’ONU précise que le groupe a été inscrit dès septembre 2002 pour son association avec Al-Qaïda et son soutien à ses activités. Cette inscription demeure active dans la liste consolidée publiée en 2026.

Les relations sont aussi personnelles au plus haut niveau. Abdul Haq al-Turkistani, émir général du TIP, avait obtenu dès 2005 un siège au conseil consultatif d’Al-Qaïda, selon le Trésor américain. Celui-ci l’a sanctionné en 2009 en raison notamment de son rôle dans le financement, le recrutement et les opérations du mouvement.

Plus significatif encore : selon un rapport de l’équipe de surveillance des sanctions de l’ONU rapporté en février 2025, Abdul Haq résidait alors à Kaboul et continuait de contrôler la faction syrienne du TIP depuis l’Afghanistan. Des responsables du renseignement américain interrogés à la même période indiquaient également qu’il demeurait membre de la direction d’Al-Qaïda.

Le TIP n’est donc pas simplement un ancien groupe ayant historiquement croisé Al-Qaïda : son organisation-mère reste institutionnellement rattachée au réseau djihadiste dans les mécanismes internationaux de sanctions.

De Jabhat al-Nusra à la présidence syrienne

Cette situation est d’autant plus sensible que le nouveau président syrien Ahmed al-Sharaa, anciennement connu sous le nom d’Abou Mohammad al-Joulani, dirigeait lui-même autrefois Jabhat al-Nusra, la branche syrienne d’Al-Qaïda.

Al-Nusra a dit avoir rompu avec Al-Qaïda en 2016 avant les transformations successives qui conduisirent à Hayat Tahrir al-Sham (HTS). En réalité, HTS était toujours considéré comme la branche syrienne d’Al-Qaïda par les services américains au moment du retrait du groupe de la liste du terrorisme.

En 2016, al-Joulani a dit rompre avec Al-Qaïda pour pouvoir fédérer les groupes syriens anti-Assad. Il n’y a donc jamais eu de rupture idéologique avec Al-Qaïda.

Pourtant, Ahmed al-Sharaa n’est plus aujourd’hui inscrit sur la liste Al-Qaïda de l’ONU. Le Conseil de sécurité l’a officiellement retiré de la liste le 6 novembre 2025, par la résolution 2799, quelques jours avant que Washington ne supprime également ses sanctions personnelles.

Al-Sharaa lui-même n’est plus considéré comme un responsable opérationnel d’Al-Qaïda. Mais la vérité est beaucoup plus complexe quand on regarde qui est avec lui et pourquoi.

Environ 3 500 combattants étrangers intégrés dans la 84e division

Après la chute du régime Assad, le nouveau pouvoir a demandé aux factions armées de se dissoudre pour être absorbées par les structures étatiques.

En juin 2025, Reuters révélait que Washington avait finalement donné son accord de principe à l’intégration d’environ 3 500 anciens combattants djihadistes étrangers dans l’armée syrienne, principalement des Ouïghours et ressortissants d’Asie centrale.

Ces hommes devaient notamment être regroupés dans la nouvelle 84e division de l’armée syrienne. L’objectif avancé par les États-Unis était précisément de placer ces combattants sous un commandement étatique identifiable plutôt que de les laisser rejoindre clandestinement Al-Qaïda ou l’État islamique.

La branche syrienne du TIP a parallèlement annoncé sa dissolution et son intégration dans les forces relevant du ministère de la Défense. D’anciens cadres du mouvement ont conservé des responsabilités importantes. Abdulaziz Dawood, dit Zahid, ancien responsable du TIP, est notamment devenu commandant de la 84e division.

La question sans réponse est la finalité : à quoi doivent servir ces djihadistes d’Al-Qaïda et pourquoi les États-Unis les cautionnent ? Y a-t-il un rapport avec la Chine ?

Le rapport ONU 2026 relativise fortement la « dissolution » du TIP

C’est ici que la situation devient particulièrement ambiguë.

Dans son rapport S/2026/44, publié en février 2026, l’équipe de surveillance des sanctions de l’ONU constate que l’intégration des combattants étrangers n’a pas nécessairement entraîné leur disparition en tant que réseaux constitués.

Le rapport indique qu’au moins 3 500 étrangers ont été intégrés dans les nouvelles forces syriennes et que la 84e division d’Idlib comprend six brigades.

Surtout, l’ONU écrit que l’ETIM/TIP en Syrie constitue l’un des plus importants groupes de combattants terroristes étrangers intégrés au ministère syrien de la Défense.

Ses membres sont officiellement employés par l’État et reçoivent même une formation destinée à accroître leurs capacités militaires.

Mais simultanément, selon les États membres ayant fourni des renseignements à l’ONU, le mouvement continuait à recruter dans les communautés ouïghoures d’un pays voisin et avait reçu plusieurs groupes supplémentaires de militants ouïghours provenant du nord-est de la Syrie et du camp de Hol.

Le détail le plus révélateur concerne Abdulaziz Dawood « Zahid », désormais commandant de la 84e division.

Lors d’un discours commémorant les événements du Xinjiang du 5 juillet 2009, il déclarait encore que la cible du TIP demeurait le gouvernement chinois et appelait ses partisans à poursuivre le combat pour la « libération du Turkestan oriental ».

Autrement dit, l’intégration militaire n’a manifestement pas fait disparaître l’identité idéologique djihadiste ouïghoure du réseau.

Alors, l’armée d’al-Sharaa abrite-t-elle des membres d’Al-Qaïda, et si oui pourquoi ?

Juridiquement, le TIP/ETIM reste une organisation de référence QDe.088 associée à Al-Qaïda dans le régime de sanctions de l’ONU.

Son émir historique Abdul Haq reste lié aux structures centrales d’Al-Qaïda. L’ONU indiquait encore en 2025 qu’il contrôlait la branche syrienne depuis l’Afghanistan ; et le rapport de février 2026 continue lui-même à parler d’« ETIM/TIP » à propos des hommes désormais intégrés au ministère de la Défense.

L’intégration dans « l’armée arabe syrienne » constitue donc avant tout un changement de statut institutionnel des combattants, et non une rupture idéologique et organisationnelle complète entre tous les anciens réseaux du TIP et la nébuleuse d’Al-Qaïda.

C’est précisément cette continuité que Pékin considère comme une menace : derrière la transformation du TIP syrien en soldats réguliers subsiste un mouvement dont une partie des cadres continue ouvertement à désigner la Chine comme son adversaire stratégique. Mais est-ce vraiment une surprise ?

La Syrie est devenue, de fait, une base arrière du terrorisme djihadiste qui frappe l’Asie sous la supervision de l’un des pires assassins de la guerre civile syrienne lié à la Turquie, lequel se propose en compagnon de route des États occidentaux pour normaliser et stabiliser son régime.

Mais l’hostilité à la Chine n’est pas forcément la seule raison du soutien de certains Occidentaux à Al-Qaïda. L’organisation terroriste constitue aussi une force pouvant s’opposer aux groupes armés soutenus par l’Iran.

Mais comme à chaque fois quand l’Occident joue avec le feu, il y a un fort risque de voir Al-Qaïda se retourner. Le risque est d’autant plus fort pour l’Europe que les services secrets turcs sont au cœur du régime djihadiste de Damas.

Références