
Dans le cadre de la normalisation spectaculaire des relations entre Washington et le nouveau pouvoir djihadiste syrien d’Ahmed al-Sharaa, l’administration Trump a procédé le 24 août 2026 à une vaste purge de sa liste américaine des Specially Designated Nationals (SDN), supprimant non seulement Hayat Tahrir al-Sham et son prédécesseur, le Front al-Nosra, mais également plusieurs individus que le Trésor américain avait lui-même décrits comme recruteurs, financiers ou responsables militaires de la branche syrienne d’Al-Qaïda.
La décision, passée relativement inaperçue intervient quelques semaines seulement avant le 25e anniversaire des attentats du 11 septembre 2001.
Parmi les personnes radiées figure le prédicateur saoudien Abdallah al-Muhaysini. Lorsqu’il l’avait sanctionné en 2016, le Trésor américain le présentait comme appartenant au « cercle dirigeant interne » d’al-Nosra, conseiller religieux du groupe et acteur de son recrutement. Washington lui attribuait notamment le lancement, en avril 2016, d’une campagne visant à recruter 3 000 enfants et adolescents dans le nord de la Syrie.
Son rôle était également financier : selon le Trésor, Muhaysini avait levé plusieurs millions de dollars entre 2013 et 2015 au profit des structures d’al-Nosra à Idlib et affirmait qu’une autre de ses campagnes avait permis de récolter 5 millions de dollars destinés à armer des combattants.
Une enquête réalisée à l’époque par Syria Direct auprès de militants syriens opposés au recrutement d’enfants rapportait que la campagne de Muhaysini proposait notamment des paiements de 100 à 150 dollars aux jeunes recrutés et ne nécessitait pas nécessairement le consentement parental.
Washington a également radié Abdul Jashari, alias Abu Qatada al-Albani. Là encore, les archives du Trésor américain sont particulièrement explicites : les États-Unis le décrivaient en 2016 comme conseiller militaire d’al-Nosra ayant dirigé des opérations militaires dans le nord de la Syrie. Plus significatif encore, le Trésor affirmait qu’en 2014, Abu Mohammad al-Jolani – aujourd’hui président syrien Ahmed al-Sharaa – l’avait personnellement nommé à la tête des opérations militaires d’al-Nosra.
Autre bénéficiaire : Mostafa Mahamed, alias Abu Sulayman al-Muhajir, ressortissant australo-égyptien. Avant sa radiation, la fiche américaine le classait comme Specially Designated Global Terrorist directement « lié à Al-Nusrah Front ». Ancien prédicateur installé à Sydney avant son départ pour la Syrie, il avait atteint les plus hauts échelons religieux d’al-Nosra. Les autorités australiennes l’accusaient notamment d’avoir recruté des Australiens pour rejoindre la guerre en Syrie et sollicité des financements pour les activités terroristes du groupe.
Enfin figure Shafi Sultan Mohammed al-Ajmi, financier koweïtien sanctionné par Washington dès 2014. Le Trésor le qualifiait alors de l’un des collecteurs de fonds les plus actifs d’al-Nosra au Koweït. Al-Ajmi avait publiquement reconnu avoir collecté de l’argent sous couvert d’activités caritatives puis l’avoir personnellement remis à des groupes comprenant al-Nosra. Washington indiquait également qu’il avait reconnu avoir acheté et fait passer clandestinement des armes.
La radiation américaine ne signifie toutefois pas que ces individus ont été blanchis au niveau international
Le cas d’al-Ajmi est particulièrement révélateur : il demeure inscrit sur la liste de sanctions Al-Qaïda/État islamique du Conseil de sécurité de l’ONU, avec gel des avoirs, interdiction de voyager et embargo sur les armes. La fiche onusienne, encore actualisée en mai 2026, continue de le présenter comme associé à Al-Qaïda pour le financement et le soutien d’al-Nosra.
La décision américaine s’inscrit dans un changement beaucoup plus vaste. Le même 24 août, Washington a officiellement retiré la Syrie de la liste des États soutenant le terrorisme, où elle figurait depuis 1979, et le Département d’État a révoqué la désignation de Jabhat al-Nosra/HTS comme organisation terroriste mondiale spécialement désignée.
Cette réhabilitation choquante de la nébuleuse Al-Qaïda accompagne celle d’Ahmed al-Sharaa, ancien Abu Mohammad al-Jolani, qui avait dirigé Jabhat al-Nosra lorsqu’il constituait officiellement la branche syrienne d’Al-Qaïda avant d’annoncer sa rupture avec l’organisation en 2016 pour motif de stratégie politique : pouvoir fédérer les groupes anti-Assad au delà d’Al-Qaïda. Donald Trump a progressivement établi une relation politique avec l’ancien chef djihadiste devenu président syrien, tandis que Washington met désormais en avant la coopération avec le régime de Damas.
Le secrétaire d’État Marco Rubio justifie ainsi la levée des restrictions par les « actions positives » et les nouveaux engagements du gouvernement d’al-Sharaa. La suppression du statut d’État soutenant le terrorisme élimine surtout l’un des derniers obstacles juridiques majeurs à la réintégration de la Syrie dans le système bancaire international et à l’arrivée d’investissements étrangers.
La portée du changement apparaît ainsi particulièrement frappante et imbibée d’hypocrisie : des hommes que le Trésor américain décrivait lui-même comme des terroristes de la pire espèce : recruteurs d’enfants, collecteurs de millions de dollars et fournisseurs d’armes à Al-Qaïda disparaissent aujourd’hui de la liste américaine des sanctions dans le même mouvement que l’organisation à laquelle Washington les avait rattachés.
Références
- U.S. Treasury / OFAC — décision et radiations du 24 août 2026 :
https://ofac.treasury.gov/recent-actions/20260824 - U.S. Treasury — sanctions contre Muhaysini et Abdul Jashari, 10 novembre 2016 :
https://home.treasury.gov/news/press-releases/jl0605 - U.S. Treasury — sanctions contre Shafi al-Ajmi, 6 août 2014 :
https://home.treasury.gov/news/press-releases/jl2605 - U.S. Treasury — désignation de Mostafa Mahamed / Abu Sulayman al-Muhajir, 19 mai 2016 :
https://ofac.treasury.gov/recent-actions/20160519 - ONU — fiche de sanctions de Shafi Sultan Mohammed al-Ajmi :
https://main.un.org/securitycouncil/en/sanctions/1267/aq_sanctions_list/summaries/individual/shafi-sultan-mohammed-al-ajmi - Syria Direct — campagne de recrutement d’enfants de Muhaysini :
https://syriadirect.org/activists-seek-to-counter-well-funded-child-soldier-recruitment-in-syrias-north/