
Mazloum Abdi estime que les Kurdes de Syrie sont entrés dans une phase historique entièrement nouvelle : après quinze années dominées par la guerre et la construction d’institutions autonomes au Rojava, l’enjeu devient désormais d’inscrire les acquis kurdes dans l’État syrien, son armée, ses institutions et, surtout, sa future Constitution.
Dans un long entretien accordé à Yeni Yaşam au Rojava, l’ancien commandant en chef des Forces démocratiques syriennes (FDS/QSD), désormais conseiller de la présidence syrienne, détaille sa lecture de l’intégration conclue avec Damas, du devenir militaire des FDS, de la langue kurde, des institutions du Rojava, des relations avec la Turquie et du retour des populations à Efrîn et Serêkaniyê.
Son message central est double : les FDS ne se sont pas simplement « rendues » ou évaporées dans l’armée syrienne, mais le système antérieur n’est pas non plus resté inchangé. Une transformation profonde a bien eu lieu. Abdi reconnaît parallèlement que les Kurdes n’ont pas obtenu l’ensemble de leurs revendications et que commence désormais une longue bataille politique, constitutionnelle et institutionnelle.
Les FDS entrent dans l’armée syrienne sous forme de brigades
Abdi rejette deux lectures opposées de l’accord avec Damas.
La première, portée selon lui par les adversaires des FDS, consiste à affirmer que celles-ci auraient capitulé et qu’« il ne resterait plus rien » de la force construite durant quinze années de guerre.
La seconde consiste au contraire à prétendre que rien n’aurait véritablement changé et que les FDS continueraient d’exister exactement comme auparavant, indépendamment de Damas.
Pour Abdi, les deux interprétations sont fausses.
Les FDS ont rejoint l’armée syrienne dans le cadre d’un processus « planifié et progressif », conformément aux accords conclus avec l’État. Les forces présentes au Rojava ont été intégrées sous forme de brigades, avec leurs cadres, et participent désormais officiellement au système de défense syrien.
Abdi insiste sur un élément déterminant : les forces kurdes continuent à défendre les régions où elles étaient auparavant déployées, mais désormais en tant que composante officielle de l’armée syrienne.
Il affirme également que leurs commandants ont intégré la nouvelle structure militaire et que l’enjeu consiste maintenant à garantir les droits des combattants tout en donnant à cette force un rôle effectif au sein de l’armée nationale.
À ses yeux, l’intégration transforme donc juridiquement la force sans effacer entièrement la réalité militaire constituée au cours des quinze dernières années. La défense du peuple kurde et celle de l’ensemble de la Syrie sont désormais censées s’inscrire dans un même cadre militaire.
« Une nouvelle Syrie se construit »
Abdi replace cette transformation dans une séquence historique beaucoup plus longue.
Il rappelle que les Kurdes ont traversé quinze années de guerre particulièrement difficiles et considère que la Syrie entre désormais dans une phase de reconstruction politique.
Son objectif prioritaire est que les Kurdes participent cette fois directement à la fondation du nouvel État syrien.
Selon lui, cela n’avait pas été le cas lors de la constitution historique de l’État syrien ni lors de l’indépendance du pays. La nouvelle phase doit donc permettre aux Kurdes d’y entrer « avec leur identité » et en conservant autant que possible les acquis obtenus depuis le début du conflit syrien.
Abdi reconnaît que le chemin reste particulièrement difficile. Le nouvel État doit selon lui devenir un système démocratique et civil fondé sur le droit, en rupture avec le centralisme autoritaire du Baas qui refusait les différences identitaires et les droits collectifs.
Il estime toutefois que le gouvernement actuel offre davantage d’espace politique que l’ancien régime, même si les garanties nécessaires sont encore loin d’être acquises. La bataille principale devient donc celle des institutions, du droit et de la démocratisation.
La vidéo : Mazloum Abdi présente son passage de la lutte militaire à la lutte politique
Dans une autre interview filmée à Hesekê, publiée le même 4 septembre par İlke TV, Mazloum Abdi apparaît désormais en civil et développe cette même idée : la fin de la phase militaire des FDS ne constitue pas simplement une fin, mais le commencement d’une nouvelle lutte principalement politique et constitutionnelle.
Il affirme notamment que l’expérience politique, militaire et administrative construite au Rojava doit désormais être transformée en droits durables au sein de la Syrie.
Le kurde officiellement admis dans l’enseignement : une avancée historique, mais insuffisante
La question linguistique constitue l’un des passages les plus nuancés de l’entretien.
Abdi reconnaît que, comparée au système éducatif développé au Rojava depuis quinze ans, la solution obtenue avec Damas représente un recul.
Dans les régions administrées par les autorités autonomes, l’enseignement en kurde avait été développé beaucoup plus largement. Le nouveau dispositif syrien est plus limité.
Mais Abdi demande également de comparer la situation à l’ensemble de l’histoire de la République syrienne : pour la première fois, la langue kurde est officiellement reconnue dans le système éducatif syrien.
Il précise qu’il ne s’agit pas uniquement de quelques heures consacrées à l’apprentissage du kurde comme matière : le nouveau programme permet également que certaines autres matières soient enseignées en kurde.
Pour Abdi, il s’agit donc simultanément d’un recul par rapport au système construit au Rojava et d’une avancée historique au regard de l’État syrien.
La langue kurde constituait, affirme-t-il, une « ligne rouge » dans les négociations avec Damas.
Il reconnaît cependant sans ambiguïté que les négociateurs kurdes n’ont pas obtenu tout ce qu’ils demandaient et dit ne pas considérer les décisions actuelles comme suffisantes.
La reconnaissance officielle constitue selon lui une base à partir de laquelle la lutte devra continuer : l’objectif demeure l’obtention de droits linguistiques beaucoup plus étendus.
L’accord du 29 janvier largement appliqué, mais de nombreuses questions restent ouvertes
Abdi indique qu’une grande partie du cadre prévu par l’accord du 29 janvier a déjà été mise en œuvre.
Cela concerne notamment les domaines :
- militaire ;
- sécuritaire ;
- administratif.
Mais il insiste sur le fait que l’existence d’un accord général ne signifie absolument pas que tous les problèmes ont été réglés.
De nombreux détails pratiques doivent encore être négociés : administration locale, structures sécuritaires, rapports entre institutions kurdes et État central, fonctionnement concret des nouvelles autorités et représentation politique.
C’est précisément dans cette phase qu’Abdi entend désormais intervenir depuis Damas.
Mazloum Abdi devient conseiller de la présidence syrienne
Abdi confirme que sa fonction de conseiller de la présidence syrienne est officiellement entrée en vigueur.
Il cherche cependant à dissiper une ambiguïté importante : il ne présente pas sa fonction simplement comme celle d’un conseiller personnel d’Ahmed al-Sharaa.
Selon lui, sa présence doit s’inscrire plus largement dans le système de la présidence syrienne.
Il explique avoir accepté de travailler à Damas pour trois raisons centrales :
réussir l’intégration, garantir la place des Kurdes dans l’État et transformer en relations officielles les canaux diplomatiques auparavant développés par les FDS et les institutions du Rojava.
Les contacts internationaux, régionaux et locaux autrefois conduits par les FDS doivent ainsi continuer, mais désormais sous le parapluie institutionnel de l’État syrien.
Abdi souhaite en outre que son rôle ne soit pas limité aux seules régions kurdes. Il affirme vouloir contribuer aux affaires de l’ensemble de la Syrie et réclame un système beaucoup plus inclusif.
Druzes, Alaouites et Kurdes doivent être puissamment représentés dans l’État
Cette conception ne concerne pas uniquement les Kurdes.
Abdi considère que l’un des principaux dangers pesant sur la nouvelle Syrie serait de reproduire une logique d’exclusion.
Il affirme donc que les Druzes, les Alaouites, les Kurdes et l’ensemble des autres composantes du pays doivent pouvoir participer pleinement et puissamment au nouvel État syrien.
Il rappelle que certaines pratiques héritées de l’ancien système ont continué après la chute du régime précédent et estime que leur disparition constitue une condition de la reconstruction nationale.
La démocratisation syrienne doit ainsi passer, selon lui, par l’intégration politique réelle de toutes les communautés du pays.
Efrîn : appliquer les mêmes accords qu’à Kobanê et en Cizîrê
Abdi distingue clairement la situation d’Efrîn de celle de Serêkaniyê.
À Efrîn, une partie importante de la population est selon lui déjà revenue.
L’enjeu devient désormais d’étendre à Efrîn les dispositions obtenues pour la Cizîrê et Kobanê.
Cela concerne notamment :
- l’enseignement ;
- la participation de la population aux forces de sécurité locales ;
- l’administration locale ;
- les droits de propriété ;
- la sécurité des habitants revenus dans leurs foyers ;
- la création d’un cadre juridique et administratif normalisé avec l’État syrien.
Abdi reconnaît explicitement que des problèmes persistent concernant la présence des habitants dans l’Asayîsh et les structures administratives locales.
Il affirme que des discussions sont en cours pour les résoudre et que l’objectif kurde demeure l’application à Efrîn du cadre accepté ailleurs au Rojava.
Serêkaniyê : le retour n’a pas encore véritablement commencé
La situation est plus difficile à Serêkaniyê.
Abdi indique qu’un véritable retour des populations déplacées n’y a pas encore eu lieu.
Il accuse certains groupes opposés à l’intégration et à l’accord conclu avec Damas d’avoir cherché à empêcher les habitants de revenir.
Selon lui, des mesures ont désormais été prises et le retour des habitants de Serêkaniyê doit être organisé progressivement et de manière planifiée jusqu’à son achèvement.
Abdi affirme vouloir faire en sorte que les droits reconnus aux Kurdes dans les autres régions soient également applicables à Efrîn, Serêkaniyê et aux populations kurdes vivant en dehors du cœur territorial actuel du Rojava.
Turquie : des canaux de dialogue existent déjà
L’un des passages les plus importants de l’entretien concerne Ankara.
Abdi confirme explicitement qu’il existe actuellement des contacts et des canaux de dialogue entre les Kurdes de Syrie/FDS et la Turquie.
Il affirme qu’une nouvelle relation s’est progressivement développée depuis le 18 juin de l’année précédente, parallèlement au processus engagé avec Damas.
Selon lui, une phase nouvelle a commencé, fondée sur l’absence de guerre et le dialogue.
Il affirme notamment que la présence des forces kurdes dans leur région a cessé d’être directement prise pour cible par l’État turc dans ce nouveau contexte.
Abdi considère que la Turquie constitue de toute façon un acteur incontournable en Syrie : Ankara y possède depuis quinze ans une présence et une influence militaires majeures, et son attitude vis-à-vis de la question kurde en Turquie influence directement le dossier syrien.
Inversement, les développements concernant les Kurdes de Syrie ont selon lui des conséquences sur la question kurde en Turquie.
Son objectif est donc une normalisation des relations avec Ankara.
Abdi se dit favorable à des relations « constructives » avec la Turquie et estime qu’elles seraient bénéfiques à la fois aux Kurdes et à l’ensemble de la Syrie.
À la question d’un éventuel déplacement en Turquie, il ne donne pas de calendrier précis, mais confirme que les canaux nécessaires existent.
Abdullah Öcalan : Abdi n’exclut pas une rencontre à İmralı
Interrogé à la toute fin de l’entretien sur la possibilité de rencontrer Abdullah Öcalan à İmralı, Mazloum Abdi répond très brièvement :
« Si cela se faisait, ce serait bien. »
Il ne développe toutefois ni calendrier ni négociation concrète dans cet entretien.
L’unité kurde devient indispensable à la bataille constitutionnelle
Pour Abdi, la prochaine grande bataille sera celle de la Constitution.
Il considère que les acquis actuellement reconnus restent fragiles tant qu’ils ne sont pas transformés en garanties constitutionnelles durables.
Les Kurdes doivent donc selon lui obtenir la reconnaissance de leur identité et de leurs droits au sein de la future architecture institutionnelle syrienne.
Cette nouvelle étape exige également une unité politique kurde beaucoup plus forte.
Abdi appelle les différentes forces politiques à dépasser leurs divergences et à se rassembler autour des acquis existants.
Les critiques et débats politiques doivent pouvoir continuer, explique-t-il, mais ne doivent pas conduire à la fragmentation au moment où se décide la future place des Kurdes dans l’État syrien.
Il annonce également de nouvelles formes d’organisation politique et populaire, dont les modalités doivent être présentées prochainement à la population.
« Nous ne voulons plus revenir à la guerre »
Mazloum Abdi termine l’entretien en assumant la rupture stratégique que représente cette nouvelle phase.
Les quinze dernières années ont été celles de la guerre.
Il affirme désormais ne plus vouloir ramener la population kurde dans une situation de conflit « sauf si nous y sommes contraints ».
La priorité doit devenir la construction de la Syrie, la paix, l’organisation politique, la négociation et la lutte pour les droits.
Abdi admet explicitement que l’accord conclu ne correspond pas à la totalité des aspirations kurdes et que toutes les revendications n’ont pas été satisfaites.
Mais il estime qu’un socle existe désormais et qu’il faut l’utiliser pour poursuivre la lutte dans un nouvel environnement.
Son message final est donc moins celui d’une victoire achevée que celui d’un changement de terrain stratégique : après avoir construit pendant quinze ans une puissance militaire et une administration autonome, les Kurdes doivent désormais transformer ces acquis en droits politiques, institutionnels et constitutionnels reconnus par l’État syrien.
« L’espoir est plus important que la victoire », affirme Abdi, appelant la population à ne pas céder au pessimisme et à rester unie dans cette nouvelle phase.
Références
Entretien principal – Yeni Yaşam, 4 septembre 2026 : https://yeniyasamgazetesi9.com/mazlum-ebdi-yeni-bir-surece-girdik/
Interview vidéo de Mazloum Abdi à Hesekê – İlke TV, 4 septembre 2026 : https://www.youtube.com/watch?v=xLA-dUZYgiQ
Présentation et retranscription de l’entretien vidéo – İlke TV : https://ilketv.com.tr/mazlum-abdi-ilke-tvye-konustu-entegrasyon-bir-son-degil-yeni-bir-baslangic/