Le 26 août 1821, dans les montagnes de Grèce centrale, environ 2 000 révolutionnaires grecs barrent la route à une armée ottomane pouvant compter jusqu’à 8 000 hommes.

À Vasiliká, au sud-est de Lamia, les combattants de Yannis Dyovouniotis, Yannis Gouras et Dimitrios Panourgias utilisent les défilés montagneux pour neutraliser la supériorité numérique et la cavalerie de leurs adversaires.

Après un combat particulièrement violent, l’armée de Behram Pacha est contrainte de battre en retraite vers Lamia.

La bataille pourrait sembler n’être qu’une victoire parmi les nombreuses confrontations de la première année de la Guerre d’indépendance.

Elle est beaucoup plus importante.

Car derrière les montagnes de Grèce centrale se trouve le Péloponnèse, où les révolutionnaires sont alors sur le point de remporter leur plus grande victoire depuis le début de l’insurrection : la prise de Tripolitsa.

Si l’armée de Behram Pacha avait franchi Vasiliká, elle aurait pu rejoindre les autres forces ottomanes et marcher vers le sud.

Les autochtones grecs l’en empêchent.

Vasiliká devient ainsi l’une des batailles qui permettent à la Révolution ethnique de survivre pendant sa première année.

La Révolution commence

Depuis le printemps 1821, le monde grec est en insurrection.

Du Péloponnèse à la Grèce centrale, de la Macédoine aux îles de l’Égée, des hommes prennent les armes contre l’occupation turque.

La Révolution porte une ambition considérable : libérer les terres grecques et reconstituer une existence politique indépendante après plusieurs siècles de domination ottomane.

Mais la réalité militaire est beaucoup moins favorable que cette ambition.

Les Grecs ne disposent encore ni d’un véritable État, ni d’une armée régulière comparable aux forces que l’Empire peut mobiliser.

L’insurrection repose principalement sur les klephtes, armatoles, capitaines locaux, marins des îles et communautés insurgées, auxquels viennent progressivement s’ajouter des forces organisées par les institutions révolutionnaires.

Et surtout, la Révolution ne connaît pas partout le même succès.

Dans le Péloponnèse, l’effondrement rapide de l’autorité ottomane permet aux insurgés de prendre l’initiative et d’assiéger plusieurs places fortes.

Ailleurs, la situation est plus difficile.

En Macédoine notamment, l’insurrection est progressivement écrasée par des forces ottomanes supérieures.

Après avoir sécurisé une partie du nord, l’occupation turque peut donc regarder vers le sud.

La route du Péloponnèse

Pour comprendre Vasiliká, il faut regarder une carte.

Entre la Thessalie et le Péloponnèse se trouve la Sterea Ellada, la Grèce centrale.

Celui qui veut faire descendre une grande armée ottomane depuis le nord vers le cœur de la Révolution doit traverser cette région avant de franchir l’isthme de Corinthe.

Les colons ottomans le savent.

Les autochtones grecs également.

Quelques mois auparavant, en avril 1821, une première armée ottomane commandée par Omer Vryonis et Köse Mehmed avait déjà tenté cette progression.

À Alamana, les Grecs avaient été vaincus et Athanasios Diakos capturé puis exécuté.

Mais quelques semaines plus tard, Odysseas Androutsos avait réussi à bloquer l’avancée ottomane à Gravia en utilisant précisément ce que la géographie grecque offrait aux révolutionnaires : des passages étroits où la supériorité numérique ennemie devenait beaucoup moins utile.

L’histoire recommence pendant l’été.

Une nouvelle armée descend du nord.

Les 8 000 hommes de Behram Pacha

À la tête de cette force se trouve Behram Pacha.

Les estimations varient selon les sources, mais son armée compte probablement entre 5 000 et 8 000 hommes, avec une importante cavalerie.

Elle descend depuis la Macédoine, où les mouvements révolutionnaires ont été durement réprimés, traverse la Thessalie puis atteint la région de Lamia.

Son objectif dépasse largement la seule Grèce centrale.

Behram doit rejoindre les autres forces ottomanes opérant plus au sud.

Une fois réunies, celles-ci pourraient continuer vers le Péloponnèse et tenter de sauver Tripolitsa, capitale administrative et militaire du pouvoir ottoman dans la péninsule, que les révolutionnaires grecs assiègent depuis plusieurs mois.

Le danger est donc considérable.

Si Tripolitsa est secourue, l’ensemble de l’équilibre militaire de la première année de la Révolution peut être renversé.

La survie de l’insurrection du Péloponnèse dépend en partie de ce qui va se passer plusieurs centaines de kilomètres plus au nord.

Où arrêter les Ottomans ?

Les chefs grecs de Sterea Ellada comprennent immédiatement la menace.

Parmi eux se trouvent Yannis Dyovouniotis, Dimitrios Panourgias et Yannis Gouras.

Une question essentielle se pose : où affronter l’armée de Behram Pacha ?

Certains pensent que les Ottomans emprunteront le passage de Fontana.

Dyovouniotis estime au contraire qu’ils passeront par Vasiliká.

Son jugement sera décisif.

Le terrain offre exactement ce dont les révolutionnaires ont besoin.

Les passages sont étroits et entourés d’un relief montagneux difficile. Dans un tel environnement, une armée de plusieurs milliers d’hommes ne peut pas déployer facilement l’ensemble de ses forces.

Surtout, la cavalerie ottomane perd une grande partie de son avantage.

Une bataille dans une plaine ouverte aurait probablement favorisé Behram.

Dans les défilés de Vasiliká, le nombre compte moins.

Les Grecs décident donc d’y attendre l’ennemi.

Deux mille Grecs dans les montagnes

Les forces grecques présentes sont modestes.

Selon les estimations, elles comptent entre 1 600 et 2 300 combattants.

Face à elles s’avance une armée plusieurs fois supérieure.

Mais les Grecs ne cherchent pas à reproduire une bataille conventionnelle.

Ils occupent les hauteurs, contrôlent les passages et répartissent leurs hommes afin de pouvoir frapper les colonnes ottomanes lorsqu’elles seront engagées dans le défilé.

C’est une forme de guerre parfaitement adaptée à l’expérience des klephtes et des armatoles.

Ces hommes ne disposent pas de la puissance d’une armée régulière européenne.

Ils connaissent en revanche leurs montagnes.

Et cette connaissance peut transformer le terrain lui-même en arme.

25 août : le premier choc

Les premiers affrontements commencent le 25 août.

Des forces ottomanes testent les positions grecques.

La résistance rencontrée ne paraît pourtant pas suffisante à Behram Pacha pour remettre en cause son plan.

Il pense pouvoir forcer le passage en engageant davantage d’hommes.

Le lendemain, il lance donc l’essentiel de ses forces.

Le calcul paraît logique.

Il dispose de plusieurs milliers de soldats contre environ deux mille Grecs.

Mais dans les défilés, cette supériorité devient précisément le problème.

Les unités s’accumulent.

La cavalerie manque d’espace.

Les hommes ne peuvent exploiter pleinement leur nombre.

Et tout autour d’eux se trouvent des combattants grecs installés dans les hauteurs.

26 août 1821

Le combat devient général.

Les hommes de Gouras, Dyovouniotis, Panourgias et des autres capitaines grecs ouvrent le feu depuis leurs positions.

Les Ottomans tentent de progresser.

Mais chaque avancée les entraîne davantage dans un terrain choisi par leurs adversaires.

Puis les Grecs passent eux-mêmes à l’offensive.

Plusieurs groupes attaquent simultanément.

La pression devient telle que les lignes ottomanes commencent à céder.

Selon les récits de la bataille, une rumeur se répand également parmi les combattants grecs : Odysseas Androutsos arrive avec des renforts.

Qu’elle ait été exacte ou non importe finalement assez peu.

Elle produit l’effet attendu.

Les Hellènes redoublent d’agressivité contre les forces coloniales.

L’armée de Behram, déjà désorganisée par le terrain et par les attaques convergentes, finit par rompre.

L’armée ottomane se retire

La retraite se transforme en lourde défaite.

Behram Pacha abandonne la poursuite de son offensive et retourne vers Lamia.

Les chiffres transmis par les sources doivent toujours être utilisés avec prudence pour les batailles de 1821, mais plusieurs récits donnent environ 700 morts ottomans, auxquels s’ajoutent de nombreux blessés.

Les Grecs s’emparent également d’un important butin militaire.

Les sources mentionnent notamment :

7 canons,
18 drapeaux,
près de 800 chevaux,
ainsi que des armes et du matériel abandonnés pendant la retraite.

Les pertes grecques semblent avoir été très faibles en comparaison, même si les chiffres précis diffèrent selon les traditions historiographiques.

Plus importante encore que les pertes infligées est la conséquence immédiate de la bataille.

L’armée envoyée vers le sud ne passe pas.

Tripolitsa reste seule

À plusieurs centaines de kilomètres de là, les révolutionnaires grecs continuent d’assiéger Tripolitsa.

La ville constitue alors le principal centre ottoman du Péloponnèse.

Sa chute serait capitale.

Elle permettrait aux insurgés de s’emparer d’armes, de munitions, de ressources et surtout de consolider leur contrôle sur l’intérieur de la péninsule.

Mais tant qu’une grande armée ottomane peut descendre du nord, l’issue demeure incertaine.

C’est là que Vasiliká prend toute sa dimension.

Les hommes de Behram Pacha devaient rejoindre les forces ottomanes présentes en Grèce centrale puis marcher vers le Péloponnèse afin de soulager les garnisons assiégées.

Ils n’y arriveront jamais.

La route vient d’être fermée.

Moins d’un mois plus tard, Tripolitsa tombe aux mains des Grecs.

Vasiliká n’est évidemment pas l’unique cause de cette victoire.

Mais sans Vasiliká, une armée de plusieurs milliers d’hommes aurait pu apparaître dans le dos des forces qui assiégeaient la ville.

La bataille des montagnes de Sterea Ellada contribue donc directement à rendre possible l’une des victoires fondamentales de 1821.

Une victoire plus grande que son champ de bataille

Toutes les batailles ne doivent pas être mesurées au nombre d’hommes qui y participent.

Certaines prennent leur importance dans ce qu’elles empêchent.

Vasiliká appartient à cette catégorie.

Les Grecs ne détruisent pas l’Empire ottoman.

Ils ne libèrent pas une grande ville.

Ils n’obtiennent pas encore leur indépendance.

Ils font quelque chose de plus immédiatement nécessaire :

Ils gagnent du temps.

Et pendant une révolution décoloniale encore extrêmement fragile, le temps est une ressource militaire.

L’échec de Behram Pacha signifie que l’envahisseur ne peut pas organiser immédiatement une nouvelle grande expédition vers le Péloponnèse.

Les insurgés disposent ainsi de plusieurs mois pour renforcer leurs positions et transformer les succès locaux du printemps en contrôle territorial plus durable.

La Fondation du Monde Hellénique souligne ainsi que Vasiliká constitue l’affrontement essentiel de la fin de l’été 1821 en Grèce centrale : l’armée ottomane est arrêtée, tandis qu’aucune nouvelle expédition comparable ne peut être organisée avant le printemps suivant.

Quand la géographie devient une arme

Vasiliká révèle aussi une caractéristique essentielle de la Guerre d’indépendance.

Les Grecs sont souvent moins nombreux.

Ils possèdent moins d’artillerie.

Ils disposent de moins de ressources.

Ils ne peuvent donc pas toujours combattre comme une armée impériale.

Ils doivent transformer leurs faiblesses en avantages.

À Alamana, une confrontation trop directe s’était terminée par la défaite et la mort d’Athanasios Diakos.

À Gravia, Androutsos avait montré une autre voie.

À Vasiliká, Dyovouniotis, Gouras et Panourgias appliquent la même logique à une échelle plus importante.

Le relief grec devient lui-même un allié.

Les montagnes divisent les colonnes.

Les passages empêchent la cavalerie de manœuvrer.

Les hauteurs permettent à quelques centaines d’hommes de menacer des unités beaucoup plus nombreuses.

L’armée ottomane possède le nombre.

Les Grecs choisissent l’endroit où ce nombre ne peut plus pleinement s’exprimer.

C’est aussi cela, la victoire de Vasiliká.

Défendre la liberté ailleurs que chez soi

Il existe enfin dans cette bataille quelque chose de profondément significatif pour la nature même de la Révolution grecque.

Les combattants de Sterea Ellada ne se battent pas seulement pour leurs villages.

L’armée qu’ils arrêtent menace le Péloponnèse.

Ce sont donc des Grecs de Grèce centrale qui combattent afin d’empêcher une armée ottomane d’aller écraser des Grecs plusieurs centaines de kilomètres plus au sud.

La Révolution ethnique commence ainsi progressivement à dépasser les intérêts purement locaux.

La liberté ne peut pas être celle d’une montagne, d’une île ou d’une province isolée.

Elle doit devenir celle de la Grèce.

Cette conscience n’est encore ni parfaite ni uniforme en 1821. Les rivalités entre capitaines, familles et régions resteront suffisamment puissantes pour conduire quelques années plus tard aux guerres civiles grecques.

Mais à Vasiliká apparaît déjà le principe sans lequel aucune indépendance n’aurait été possible :

une région grecque ne peut véritablement être libre si une autre est écrasée.

26 août 1821

La bataille de Vasiliká est aujourd’hui moins célèbre que Tripolitsa, Dervenakia, Missolonghi ou Navarin.

Elle appartient pourtant aux victoires sans lesquelles ces événements auraient pu prendre une tout autre direction.

Environ deux mille hommes ont barré une route.

Devant eux se trouvait une armée plusieurs fois supérieure.

Derrière eux se trouvait le Péloponnèse insurgé.

Ils ont tenu.

L’armée ottomane a reculé vers Lamia.

Tripolitsa n’a pas été secourue.

Et pendant quelques semaines cruciales de 1821, les révolutionnaires grecs ont obtenu ce dont ils avaient le plus besoin pour transformer une insurrection en guerre de libération :

du temps pour construire leur victoire.

Références