
Dans un long entretien exclusif accordé à Rûdaw, le commandant en chef des Forces démocratiques syriennes (FDS), le général Mazloum Abdi, a livré l’une de ses présentations les plus détaillées du compromis actuellement négocié avec Damas et de ce qu’il considère comme les acquis politiques et militaires des Kurdes après quinze années d’autonomie de fait au Rojava.
Abdi rejette d’abord l’idée selon laquelle quinze années de lutte au Rojava auraient finalement été inutiles. Malgré les pertes territoriales et les compromis imposés depuis le début de l’année, il estime que cette période a produit des acquis durables qui doivent désormais être transformés en garanties institutionnelles au sein de la Syrie.
Cette position intervient alors qu’Abdi reconnaît parallèlement que les institutions kurdes ont commis des erreurs durant leurs quinze années d’administration et considère que la période de guerre doit désormais laisser place à une nouvelle phase politique. Dans l’entretien, il explique vouloir désormais agir selon ce qu’il considère être « bon pour notre peuple ». Rûdaw rapporte également qu’il refuse de parler de « trahison » américaine ou européenne lors des affrontements du début de l’année, tout en reconnaissant qu’il aurait espéré davantage de soutien occidental.
La langue kurde constitue, selon lui, l’un des acquis sur lesquels aucun retour en arrière n’est possible. Abdi affirme que certaines négociations avaient précisément été refusées tant que les droits linguistiques kurdes n’étaient pas garantis. Il présente la langue comme l’un des fondements mêmes de la lutte menée au Rojava et annonce que le kurde doit désormais entrer dans le système universitaire en tant que langue officiellement enseignée.
Cette question dépasse le seul domaine culturel : le statut du kurde fait partie des garanties politiques et constitutionnelles que les représentants du Rojava négocient avec Damas. Abdi avait déjà indiqué à Rûdaw en février que l’accord avec le gouvernement syrien devait garantir constitutionnellement les droits des Kurdes et leur identité propre.

Le point probablement le plus important de l’entretien concerne cependant l’avenir militaire des FDS, qui ne comptent pas seulement des Kurdes mais aussi des combattants arabes, chrétiens, et de diverses minorités menacées historiquement par les djihadistes.
Mazloum Abdi rejette explicitement l’idée d’une « dissolution des Forces démocratiques syriennes ». Selon lui, l’intégration à l’État syrien ne signifie pas la disparition de leur appareil militaire : les FDS doivent conserver leur force organisée et une partie substantielle de leur structure tout en entrant dans l’armée syrienne selon un statut particulier.
Le projet défendu par le commandement kurde repose ainsi sur des formations territorialement identifiées. Les unités intégrées conserveraient des commandants kurdes ainsi que des appellations liées aux régions dont elles assurent la défense. Abdi cite notamment des formations correspondant à Qamishlo et Kobanê.
Ce principe avait déjà été détaillé par Abdi à Rûdaw en février : il expliquait alors que les FDS intégreraient l’armée syrienne sous forme de brigades et que les principales régions kurdes – Dêrik, Qamishlo, Kobanê et Hesekê – disposeraient chacune de leur propre formation militaire.
L’entretien apporte également un élément particulièrement significatif concernant Afrîn, région kurde passée sous contrôle turc et de groupes armés alliés à Ankara en 2018 : selon Abdi, des travaux sont actuellement menés afin de constituer une brigade kurde spécifiquement destinée à Afrîn.
La territorialisation doit également s’appliquer au recrutement. Abdi affirme que les jeunes Kurdes accompliront leur service militaire dans leurs propres régions et ne seront pas envoyés servir dans d’autres parties de la Syrie. La logique défendue par les négociateurs kurdes est donc celle d’une intégration dans la structure nationale syrienne sans abandon du principe de défense locale.
Cette architecture dessine un compromis très différent d’une absorption individuelle des combattants des FDS dans des unités contrôlées depuis Damas : les forces kurdes deviendraient formellement une composante de l’armée syrienne tout en conservant des formations territoriales, leurs cadres et une identité militaire distincte.
La question dépasse cependant largement l’armée. Mazloum Abdi reconnaît que l’intégration des FDS et la transformation des institutions mises en place depuis quinze ans risquent de créer un vide politique au Rojava.
Il annonce en conséquence qu’il entend poursuivre personnellement son activité politique, aussi bien à l’intérieur de la Syrie qu’à l’étranger, afin de représenter les intérêts de la population kurde et de contribuer à remplir ce vide. Ses propos renforcent ainsi l’hypothèse d’une évolution progressive de son rôle : de commandant militaire de la guerre contre l’État islamique vers une fonction politique centrale dans l’après-guerre syrien.
Abdi révèle enfin que plusieurs responsables du nouveau pouvoir syrien lui ont proposé ou demandé à plusieurs reprises de s’installer à Damas. Aucun accord n’a cependant été trouvé sur cette question.
Le général affirme préférer demeurer au Rojava, expliquant vouloir vivre au milieu de son peuple plutôt que s’établir dans la capitale.
L’ensemble de l’entretien confirme ainsi la ligne défendue actuellement par Mazloum Abdi : accepter l’intégration du Rojava au nouvel État syrien, mais sans disparition des forces kurdes, sans effacement de leur identité militaire et sans abandon des acquis linguistiques et politiques obtenus depuis 2011.
La logique avancée est celle d’un passage de l’autonomie militaire de fait à une architecture négociée au sein de la Syrie : brigades kurdes territoriales, commandement local, service militaire effectué dans les régions d’origine et reconnaissance institutionnelle de l’identité kurde.
Références
- https://rudaw.net/english/categories/kurdistan/1078884
- https://rudaw.net/english/categories/interview/933963
- https://rudaw.net/english/categories/syria/1078925
- https://rudaw.net/english/categories/syria/1078677