
Le 31 juillet 1983, le régime baasiste irakien lançait une opération d’extermination visant les hommes et les garçons barzanis, une tribu kurde. Plus de 8 000 d’entre eux furent arrêtés, déportés vers les déserts du sud de l’Irak, puis exécutés et enfouis dans des fosses communes. Quarante-trois ans plus tard, la plupart des victimes demeurent portées disparues et leurs familles attendent toujours une réparation complète de la part de l’État irakien.
À l’occasion du 43e anniversaire du génocide des Barzanis, les autorités du Kurdistan Bashur ont renouvelé leurs demandes auprès du gouvernement fédéral irakien. Hewlêr exige que Baghdad dépasse le stade des déclarations commémoratives et assume concrètement les responsabilités juridiques, politiques et morales héritées des crimes de l’ancien régime.
Le ministère des Martyrs et des Affaires de l’Anfal du Gouvernement régional du Kurdistan demande notamment :
- Une reconnaissance fédérale complète et sans ambiguïté du génocide des Barzanis
- L’indemnisation matérielle et morale des familles des victimes
- La poursuite des recherches dans les déserts du centre et du sud de l’Irak
- L’ouverture et la protection des fosses communes encore inexploitées
- L’exhumation et l’identification médico-légale des dépouilles
- La restitution des restes des victimes à leurs familles et leur rapatriement au Kurdistan pour une inhumation digne.
Ces demandes rappellent que le dossier du génocide ne saurait être considéré comme clos tant que des milliers de familles ignorent encore où reposent leurs pères, leurs fils et leurs frères.
Une population désarmée ciblée pour son identité
L’opération déclenchée le 31 juillet 1983 ne visait pas une force combattante engagée sur un front. Elle frappa une population civile préalablement déplacée, concentrée dans des complexes placés sous la surveillance du régime et devenue particulièrement vulnérable à une arrestation de masse.
Après l’effondrement de la révolution kurde de 1975, consécutif aux accords d’Alger entre l’Irak et l’Iran, des dizaines de milliers de Barzanis avaient été chassés de leurs villages. Le pouvoir baasiste avait détruit leurs localités et transféré les familles vers des camps et des complexes collectifs situés notamment autour de Hewlêr, de Harîr, de Bahirka, de Qushtapa et de Diana.
Présentés officiellement comme des ensembles résidentiels, ces lieux constituaient en réalité des instruments de surveillance, d’isolement et de contrôle politique.
À l’été 1983, les forces du régime encerclèrent ces complexes et séparèrent méthodiquement les hommes et les garçons des femmes et des enfants. Entre 5 000 et 8 000 personnes de sexe masculin âgées d’environ douze ans ou plus auraient été enlevées lors des premières opérations selon Middle East Watch tandis que les estimations kurdes retiennent un bilan supérieur à 8 000 victimes. Aucun procès individuel ne fut organisé : l’appartenance familiale et kurde constituait le principal motif de persécution.
Les arrestations se poursuivirent par vagues durant les mois suivants afin de capturer ceux qui avaient échappé aux premières rafles. Les victimes comprenaient des adolescents, des hommes adultes et des personnes âgées. Masoud Barzani souligne que certains des détenus étaient extrêmement jeunes, tandis que d’autres étaient déjà parvenus à un âge avancé.
Déportation vers les déserts du sud irakien
Les détenus furent entassés dans des autobus et transférés vers des destinations tenues secrètes. Certaines familles reçurent l’assurance mensongère que les hommes partaient travailler et reviendraient prochainement.
Les documents du régime baasiste, les témoignages recueillis après sa chute et la découverte ultérieure de fosses communes ont établi qu’une grande partie des prisonniers avait été conduite vers les régions désertiques du sud de l’Irak.
Plusieurs charniers ont notamment été localisés dans le désert de Busayyah, dans la province d’Al-Muthanna, à proximité des frontières saoudienne et koweïtienne. D’autres victimes ont été retrouvées près de Saqlawiyah, dans la province d’Al-Anbar.
Les prisonniers auraient parfois été maintenus en détention pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois avant d’être exécutés. Leurs corps furent ensuite enfouis dans des fosses anonymes, sans notification aux familles, sans certificat de décès et sans possibilité d’accomplir les rites funéraires.
Cette disparition organisée produisit une situation particulièrement cruelle pour les familles. Pendant des décennies, des milliers de femmes demeurèrent suspendues entre le deuil et l’espoir de voir revenir un époux, un fils ou un frère dont la mort ne pouvait être juridiquement établie.
Des milliers de victimes toujours portées disparues
Après la chute du régime baasiste en 2003, les recherches conduites dans les déserts irakiens permirent d’identifier plusieurs fosses contenant des victimes barzanies.
À ce jour, les dépouilles de 696 victimes ont été ramenées au Kurdistan en trois opérations principales :
- 503 dépouilles en 2005
- 93 dépouilles en 2014, découvertes dans la région de Busayyah
- 100 dépouilles supplémentaires en 2022.
Ces restes ont été inhumés dans le cimetière mémoriel de Barzan, spécialement aménagé pour préserver la mémoire des victimes.
Le nombre de corps retrouvés ne représente cependant qu’une fraction des plus de 8 000 personnes disparues. Des milliers de dépouilles demeurent enfouies dans des sites qui n’ont pas encore été localisés, ouverts ou correctement étudiés.
Pour les autorités kurdes, la recherche des fosses communes constitue désormais une course contre le temps. Les témoins vieillissent, les archives se détériorent, les paysages désertiques se transforment et les possibilités d’identification génétique deviennent plus complexes à mesure que disparaissent les proches directs des victimes.
Une reconnaissance judiciaire sans réparation complète
Le 3 mai 2011, le Haut Tribunal pénal irakien a qualifié les crimes commis contre les Barzanis de génocide et de crime contre l’humanité. Cette décision constitue une reconnaissance judiciaire majeure de la volonté exterminatrice du régime baasiste.
Elle n’a toutefois pas été suivie d’une politique fédérale générale permettant de régler le dossier.
La reconnaissance institutionnelle demeure fragmentée et son application incomplète. Selon les autorités kurdes, le Parlement fédéral n’a pas adopté le cadre politique et législatif complet attendu pour reconnaître spécifiquement le génocide des Barzanis, organiser des réparations générales, poursuivre systématiquement les recherches et garantir l’identification de toutes les victimes.La Constitution irakienne prévoit pourtant, dans son article 132, que l’État doit prendre en charge les familles des martyrs, des prisonniers politiques et des victimes des pratiques de l’ancien régime. Plus de quatre décennies après les faits, le maintien des revendications kurdes montre l’écart persistant entre cette obligation constitutionnelle et sa traduction concrète.
Les réparations demandées ne se limitent pas au versement d’indemnités financières. Elles comprennent également :
- La publication des documents sécuritaires encore disponibles
- La constitution d’un registre national complet des victimes
- La recherche et la préservation des fosses communes
- L’identification génétique des dépouilles
- L’enseignement du génocide dans les programmes scolaires irakiens
- La poursuite des responsables encore vivants
- La reconnaissance publique de la responsabilité de l’ancien État irakien.
Masoud Barzani replace le crime dans la politique d’extermination des Kurdes

Dans son message commémoratif, Masoud Barzani a présenté le génocide des Barzanis comme le premier chapitre d’une campagne organisée, prolongée par une succession de crimes destinés à détruire l’identité kurde et à briser la volonté politique du peuple du Kurdistan.
Il a relié le massacre de 1983 :
- à la disparition de 12 000 jeunes Kurdes faylis
- aux campagnes d’Anfal dans le Germiyan et le Badînan
- au bombardement chimique de Helebce et d’autres territoires du Kurdistan
- aux politiques d’arabisation des territoires kurdes
- aux déplacements forcés et à la destruction systématique de villages
- aux arrestations, disparitions et exécutions collectives commises par le régime baasiste.
Selon Masoud Barzani, ces actes ne constituaient pas une série d’excès isolés, mais les différentes composantes d’une même politique visant à effacer l’identité kurde/indo-européenne et à anéantir la volonté de liberté du peuple du Kurdistan.
Le génocide des Barzanis annonçait en effet les méthodes qui seraient appliquées à une échelle beaucoup plus vaste durant les campagnes d’Anfal de 1987 et 1988 : concentration préalable des populations, encerclement des localités, séparation des hommes et des femmes, déportation vers des destinations inconnues, exécutions dans le désert et dissimulation des corps.
Les campagnes d’Anfal firent plus de 182 000 victimes kurdes selon les estimations officielles du Gouvernement régional du Kurdistan (Bashur).
Hommage aux habitants de la plaine de Hewlêr, de Harîr et de Soran
Le dirigeant kurde a également rendu hommage aux populations qui apportèrent leur aide aux familles barzanies pendant la persécution.
Il a particulièrement remercié les habitants de la plaine de Hewlêr, de Harîr et de Soran, qui accueillirent les familles déplacées, leur fournirent une assistance et manifestèrent leur solidarité durant l’une des périodes les plus sombres de l’histoire contemporaine du Kurdistan.
Cette aide revêtait une importance vitale pour des familles privées de la quasi-totalité de leurs hommes adultes, placées sous surveillance et confrontées à la pauvreté, à l’isolement et à la répression politique.
Les femmes barzanies, gardiennes des familles et de la mémoire

Masoud Barzani a enfin consacré une place particulière aux femmes et aux mères barzanies.
Après les rafles de 1983, des communautés entières se retrouvèrent privées de leurs pères, de leurs fils, de leurs frères et de leurs époux. Des milliers de femmes durent élever seules leurs enfants, maintenir les familles et affronter l’incertitude entourant le sort des disparus.
Malgré la douleur et les décennies d’attente, elles préservèrent la mémoire des victimes et transmirent aux nouvelles générations l’histoire du génocide ainsi que l’identité nationale kurde.
Masoud Barzani les a décrites comme des symboles de résistance : des femmes qui, malgré la disparition de leurs proches, ne se sont pas soumises et ont élevé de nouvelles générations attachées au Kurdistan.
Leur rôle montre que le projet d’extermination du régime baasiste ne visait pas seulement des vies individuelles. Il cherchait à désarticuler les familles, à interrompre la transmission collective et à produire une population kurde vaincue par la peur et la disparition.
Sur ce point, le projet baasiste a échoué. Les familles ont survécu, la mémoire du crime a été conservée et la revendication de justice demeure au centre de la conscience nationale kurde.
Une justice toujours inachevée
Quarante-trois ans après les rafles, le génocide des Barzanis demeure un dossier ouvert.
Ce fait historique illustre la situation des peuples aryens aux frontières de cet leur civilisationnel, où leur légitimité est combattue par l’assimilation et le génocide.
La reconnaissance judiciaire de 2011 a établi la nature criminelle et génocidaire de l’opération, mais elle n’a permis ni de retrouver l’ensemble des victimes, ni d’indemniser complètement leurs familles, ni de transformer la mémoire du crime en politique fédérale cohérente.
Sur plus de 8 000 victimes, seules 696 dépouilles ont été ramenées au Kurdistan. Des milliers d’hommes et de garçons restent privés de sépulture, tandis que leurs familles attendent encore que l’État irakien transforme ses obligations constitutionnelles et morales en mesures concrètes.
Pour Hewlêr, Baghdad ne peut se contenter de condamner le régime disparu. La justice exige désormais la reconnaissance, les réparations, l’ouverture des archives, la poursuite des recherches et le retour au Kurdistan de chaque victime pouvant encore être retrouvée.
Références
- https://www.kurdistan24.net/en/story/929427
- https://shafaq.com/en/Report/43-years-later-Barzani-genocide-still-demands-answers
- https://www.rudaw.net/english/kurdistan/310720221
- https://www.rudawarabia.net/arabic/categories/kurdistan/1338163
- https://t.me/ariopol_eu/103
- https://www.hrw.org/reports/pdfs/i/iraq/iraq.937/anfalfull.pdf
- https://gov.krd/moma-en
- https://presidency.gov.krd/en/kurdistan-region-presidents-message-on-the-anniversary-of-the-genocide-of-the-barzanis
- https://us.gov.krd/april-14-commemorating-the-victims-of-the-anfal-genocide/