
La volonté de Donald Trump de lever les sanctions américaines imposées à la Turquie et de rouvrir la voie à une vente de F-35 à Ankara provoque une riposte politique et juridique structurée au Congrès américain. Le dossier ne concerne pas seulement un contrat d’armement : il touche à la sécurité des technologies furtives américaines, au contrôle parlementaire des ventes d’armes, à la Russie, à Israël, à la Grèce, à Chypre, à l’Arménie et à la cohérence stratégique de l’OTAN.
Lors du sommet de l’OTAN à Ankara, Trump a déclaré vouloir retirer les sanctions imposées à la Turquie au titre du CAATSA, après l’achat turc du système russien S-400. Il a aussi indiqué qu’une décision serait prise sur une éventuelle vente de F-35 à Ankara. Reuters précise que cette ouverture intervient alors que les obstacles juridiques et parlementaires au retour turc dans le programme F-35 ne sont pas résolus. 1
Une opposition parlementaire structurée autour des F-35 et du programme KAAN
La riposte au Congrès se structure autour de deux fronts principaux : le refus d’un retour turc dans le programme F-35, et l’opposition au transfert de moteurs américains destinés au chasseur turc KAAN.
Le premier front concerne directement les F-35. Une lettre bipartisane menée par Mike Lawler, républicain de New York, et Brad Sherman, démocrate de Californie, demande à Trump de maintenir l’interdiction de vendre ces avions à la Turquie.
Elle est co-signée par Nicole Malliotakis, Gus Bilirakis, Jeff Hurd, Max Miller, Young Kim, Stephen Lynch, Gabe Amo et Jared Moskowitz.
Les signataires affirment que la Turquie ne s’est pas comportée comme un partenaire fiable, malgré son statut d’allié de l’OTAN depuis 1952. 2
Cette lettre formule plusieurs griefs précis contre Ankara : l’achat du système russien S-400, l’occupation turque du nord de Chypre, les tensions avec la Grèce, la rhétorique anti-israélienne d’Erdogan et les relations de la Turquie avec l’Iran. Les élus estiment qu’une vente de F-35 à Ankara ne servirait pas l’intérêt national américain et enverrait un mauvais signal aux partenaires des États-Unis en Europe et au Moyen-Orient. 3
Le second front concerne le programme turc de chasseur national KAAN. Dina Titus a introduit H.J.Res.200, une résolution de désapprobation contre la vente de moteurs General Electric F110-GE-129E/F destinés à ce programme.
Elle est soutenue par Chris Pappas 4, Brad Schneider, Josh Gottheimer, Mike Quigley, Jim Costa, Jim McGovern, George Latimer et Brad Sherman. Cette initiative montre que l’opposition parlementaire ne vise pas seulement le F-35, mais plus largement l’accès d’Ankara aux technologies aéronautiques américaines avancées. 5
Dans ce contexte, la déclaration de Josh Gottheimer s’inscrit dans une ligne plus large du Congrès. L’élu démocrate accuse Erdogan de s’être rangé du côté du Hamas et de Poutine, tout en affaiblissant les alliés américains les plus proches dans la région.
Sa prise de position illustre le courant pro-israélien et anti-russien qui s’oppose au transfert de technologies militaires avancées à la Turquie. 6
Le verrou juridique : ce que Trump peut faire, ce que le Congrès peut bloquer
Le dossier repose sur deux ensembles juridiques différents : CAATSA et le NDAA 2020.
Le CAATSA, Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act, est une loi américaine adoptée en 2017 pour sanctionner les États ou entités qui réalisent des transactions importantes avec les secteurs de défense ou de renseignement de puissances adverses des États-Unis, notamment la Russie.
Le CAATSA a servi à sanctionner la Turquie en 2020 après l’achat du système russien S-400. Trump peut politiquement annoncer qu’il veut lever ou alléger ces sanctions, et il peut demander au Département d’État, au Trésor et au Pentagone d’examiner comment procéder. Mais il ne dispose pas d’une liberté totale : les sanctions liées à la Russie sont soumises à un mécanisme de revue parlementaire. Le Droit américain prévoit que le président doit transmettre au Congrès un rapport expliquant certaines décisions de levée, suspension ou modification de sanctions, ce qui ouvre une période d’examen parlementaire.
Le NDAA 2020, National Defense Authorization Act for Fiscal Year 2020, est la grande loi annuelle américaine qui fixe le cadre du budget et de la politique de défense. Sa section 1245 contient une restriction spécifique sur la Turquie : elle empêche le transfert de F-35, de pièces, de données techniques ou de soutien lié à ces avions tant que le problème des S-400 n’est pas résolu.
Le NDAA 2020 verrouille donc directement le dossier F-35.Les autorités américaines doivent certifier que la Turquie ne possède plus le système S-400, ne l’exploite plus, ne prévoit pas d’en acquérir de nouveau, et que celui-ci ne menace plus les plateformes sensibles américaines.
Le point central par rapport à l’annonce de Trump est donc le suivant : lever les sanctions CAATSA ne suffit pas automatiquement à livrer des F-35.
Trump peut chercher à améliorer la relation politique avec Erdogan et à alléger certaines sanctions, mais il doit encore surmonter le verrou spécifique du NDAA s’il veut permettre une vente effective de F-35. Tant que les S-400 restent en Turquie ou sous contrôle turc, la base juridique du blocage demeure forte.
Qui décide réellement ?

Dans le système américain, la Maison-Blanche négocie et notifie les grandes ventes d’armes à l’étranger. Le pouvoir exécutif – président, Département d’État, Pentagone – initie donc la vente.
Mais le Congrès conserve un pouvoir de contrôle.
Lorsqu’une vente d’armes est notifiée, les élus peuvent introduire une Joint Resolution of Disapproval, c’est-à-dire une résolution de désapprobation. Si elle est adoptée par la Chambre et le Sénat, elle peut bloquer la vente. Toutefois, le président peut opposer son veto. Pour surmonter ce veto, il faut une majorité qualifiée dans les deux chambres, ce qui est difficile.
Cela signifie que le Congrès ne peut pas toujours bloquer automatiquement une vente par une simple déclaration. En revanche, il peut imposer des conditions légales dans le NDAA (voir section précédente), introduire une résolution de désapprobation, retarder et politiser le processus, organiser des auditions, demander des certifications strictes, rendre la vente politiquement coûteuse, et construire une coalition bipartisane capable de dissuader l’exécutif.
Le rapport de force dépend donc de la solidité de l’opposition républicaine. Si l’opposition reste principalement démocrate, la Maison-Blanche peut tenter de passer en force. Si une coalition bipartisane durable se forme, incluant des républicains pro-israéliens, pro-grecs, pro-arméniens ou hostiles aux concessions envers Erdogan, le coût politique devient beaucoup plus élevé.
Le cas KAAN : le Congrès vise aussi le programme de chasseur turc

La riposte parlementaire ne concerne pas seulement les F-35. Dina Titus a introduit H.J.Res.200, une résolution de désapprobation contre la vente à la Turquie de moteurs General Electric F110-GE-129E/F destinés au programme turc d’avion de chasse KAAN. Le texte officiel vise une vente de défense à la Turquie comprenant des articles et services liés à ces moteurs. 7
Ce point est important, car le programme KAAN est l’un des piliers de l’autonomie militaire turque. Ankara veut développer un chasseur national afin de réduire sa dépendance aux plateformes occidentales, mais ce programme dépend encore de composants étrangers, en particulier de moteurs américains.
En ciblant les moteurs F110, les élus américains cherchent donc à empêcher la Turquie de contourner le blocage des F-35 par le développement accéléré d’un appareil national soutenu par des technologies américaines. La logique est claire : même si Ankara ne reçoit pas directement le F-35, elle ne doit pas pouvoir renforcer son aviation militaire grâce à des transferts technologiques américains jugés sensibles.
Le dossier KAAN montre donc que l’opposition au réarmement turc est plus large que le seul F-35. Elle vise l’ensemble de la montée en gamme aéronautique d’Ankara avec un savoir américain.
Les arguments américains contre Erdogan

Les opposants à la vente des F-35 ou au transfert de technologies aéronautiques avancées à la Turquie articulent plusieurs arguments.
Le premier argument est la Russie. Erdogan a acheté le système S-400 malgré les avertissements des États-Unis et des alliés de l’OTAN. Des élus américains considèrent que ce système représente une menace directe pour la sécurité du F-35, car il pourrait permettre à la Russie de mieux comprendre les signatures et vulnérabilités de l’avion furtif.
Le deuxième argument concerne Israël. La lettre Lawler-Sherman évoque la rhétorique anti-israélienne croissante de la Turquie. Josh Gottheimer va plus loin en affirmant qu’Erdogan s’est rangé du côté du Hamas. Dans le contexte de la guerre à Gaza et de la centralité de la sécurité israélienne dans la politique américaine, cet argument est décisif pour une partie du Congrès des États-Unis.
Le troisième argument concerne la Grèce. Des élus citent les tensions gréco-turques sur les espaces maritimes et aériens. Pour Athènes, une Turquie équipée de F-35 ferait entrer la rivalité militaire en mer Égée dans une nouvelle phase, même si la Grèce renforce également sa propre aviation.
Le quatrième argument concerne Chypre. Des opposants rappellent la colonisation turque dans le nord de l’île. Pour eux, renforcer l’aviation d’Ankara sans contrepartie reviendrait à normaliser une situation d’occupation et de pression militaire contre un partenaire européen.
Le cinquième argument concerne l’Arménie. Plusieurs élus et organisations arméniennes dénoncent le soutien turc à l’Azerbaïdjan et considèrent qu’un réarmement aérien turc renforcerait l’axe Ankara-Bakou après la guerre du Haut-Karabakh et le nettoyage ethnique des Arméniens d’Artsakh.
Le sixième argument concerne l’Iran. La lettre Lawler-Sherman mentionne explicitement les relations bilatérales de la Turquie avec Téhéran. Ce point pèse d’autant plus dans le contexte de l’escalade régionale entre les États-Unis, Israël et l’Iran. Selon Nordic Monitor, les services de renseignement iraniens ont profité et bénéficient encore d’une liberté d’action en Turquie. 8
Enfin, l’argument général est celui de la fiabilité otanienne. La Turquie reste un allié militaire sur le papier, mais les élus opposés à la vente considèrent qu’elle agit de plus en plus comme une puissance transactionnelle, utilisant son statut dans l’OTAN pour obtenir des concessions – non sans user de chantage envers des pays européens – tout en poursuivant une politique autonome, parfois contraire aux intérêts américains et alliés.
Ce que peut faire le Congrès et ce qu’il ne peut pas faire
Le Congrès peut faire beaucoup, mais il ne peut pas tout faire seul.
Il peut bloquer juridiquement une vente si une résolution de désapprobation est adoptée par les deux chambres et devient loi. Mais si Trump oppose son veto, il faut une majorité qualifiée pour passer outre.
Il peut inscrire des restrictions dans le NDAA, ce qui est souvent plus efficace qu’une opposition ponctuelle. C’est précisément ainsi que le Congrès a verrouillé le dossier F-35 après l’achat des S-400.
Il peut exiger une certification stricte sur les S-400. Par exemple : retrait total du système, transfert vérifiable à un pays tiers, démantèlement, neutralisation ou preuve qu’aucun personnel russien ou équipement associé ne peut accéder à des données sensibles liées aux F-35.
Il peut organiser des auditions et demander des rapports au Département d’État, au Pentagone et au Trésor. Cela permet de ralentir le processus, d’exposer les risques et de forcer l’administration à justifier publiquement sa position.
Il peut aussi créer un coût politique en mobilisant les caucus hellénique, arménien, chypriote et pro-israélien, ainsi que les élus sensibles à la question russien.
Mais le Congrès ne peut pas empêcher Trump de parler à Erdogan, de négocier avec Ankara ou d’explorer des compromis avec la colonisation turque en Anatolie.
Les scénarios possibles
Premier scénario : Trump lève ou allège les sanctions CAATSA, mais le retour de la Turquie dans le programme F-35 reste bloqué par le NDAA tant que les S-400 demeurent sous contrôle turc.
Deuxième scénario : Ankara accepte une solution vérifiable sur les S-400. Cela pourrait être un transfert vers un pays tiers, une neutralisation contrôlée ou un démantèlement. Trump pourrait alors tenter de certifier que les conditions sont remplies, mais le Congrès contesterait probablement la solidité de cette certification.
Troisième scénario : Trump tente de passer en force. Cela provoquerait une confrontation avec le Congrès, notamment avec les élus pro-israéliens, pro-grecs, pro-arméniens et anti-russiennes. Ce serait politiquement risqué de la part de Trump.
Quatrième scénario : la Maison-Blanche utilise la promesse des F-35 comme levier diplomatique, sans livraison rapide. Trump offre ainsi un signal politique à Erdogan tout en laissant les obstacles juridiques ralentir le dossier.
Conclusion

La riposte du Congrès contre la vente de F-35 à la Turquie n’est pas une simple querelle partisane. Elle révèle une fracture profonde dans la perception américaine d’Erdogan et de l’occupation turque en Anatolie.
Pour bien des membres du Congrès, la Turquie est un faux allié problématique : membre de l’OTAN mais trop ambiguë pour recevoir les technologies militaires les plus sensibles des États-Unis. Ces élus républicains et démocrates connaissent bien la Turquie et sont attachés à ce que la politique internationale américaine soit cohérente et fiable avec ses alliés.
Pour Donald Trump, Erdogan est un vassal à son service, bien loin des discours civilisationnels et chrétiens qui étaient ceux des MAGA pendant la campagne présidentielle et peu après. Il en va de même avec le djihadiste syrien, Ahmed Al-Sharaa. En cela, Trump déçoit une partie de sa base et de ses alliés européens qui voyaient en lui un retour d’une boussole civilisationnelle et identitaire face à l’idéologie woke. Une boussole au moins en partie sachant que le président Trump est avant tout un défenseur de l’America First.
L’administration Trump a sanctionné des branches des Frères musulmans au titre de la lutte antiterroriste. Alors que la Turquie est l’un des principaux parrains de la confrérie 9 et un territoire d’accueil pour les djihadistes10, est-ce cohérent que le président américain se prononce pour la levée des sanctions CAATSA imposées à la Turquie ?
La bataille se jouera donc sur trois terrains : le statut réel des S-400, la capacité du Congrès à former une coalition bipartisane, et la volonté de Trump d’engager un bras de fer institutionnel pour satisfaire Erdogan. Tant que la Turquie conservera les S-400, la vente de F-35 restera juridiquement verrouillée et politiquement explosive.
Sur le sommet d’Ankara
Comme l’a relevé Mehmet Yildiz 11 dans une analyste aussi juste que dérangeante pour les actuels chefs d’État occidentaux, l’OTAN se présente comme le rempart des démocraties libérales face aux régimes autoritaires, tout en organisant son sommet chez un membre qui emprisonne massivement ses opposants et musèle sa presse, sans remise en cause publique notable de la part des dirigeants alliés.
Son analyse souligne le cœur du problème : la Turquie dispose de leviers géopolitiques exceptionnels – contrôle des détroits entre mer Noire et Méditerranée, position sur le flanc sud de l’OTAN, influence sur les routes migratoires vers l’Europe, armée nombreuse, industrie de défense exportatrice – et surtout d’une liberté de manœuvre qui lui permet de dialoguer avec Moscou sans rompre avec l’Occident.
L’OTAN ne disposant pas de mécanisme efficace pour expulser ou sanctionner un membre aussi stratégique, Ankara transforme progressivement ses obligations d’allié en marchandage permanent. Le sommet d’Ankara ne masque donc pas les tensions internes de l’Alliance : il les révèle.
Yildiz rappelle que «pour l’adhésion de la Finlande à l’OTAN, la Turquie avait utilisé son veto comme levier pour obtenir des concessions sur ses priorités sécuritaires intérieures.» 12 C’était déjà la mise en pratique des tensions internes de l’OTAN. De cette date au sommet d’Ankara, rien n’a fondamentalement changé.
Vu d’Europe
La Turquie est perçue par certains comme un allié face à la Russie alors qu’elle est également une puissance expansionniste, qui occupe un pays membre de l’UE et des territoires historiquement européens en Anatolie. La Turquie est aussi un sujet de sécurité intérieure. En Allemagne, la Turquie est à nouveau classée comme menace majeure par le renseignement allemand. 13
Face à la relation Trump-Erdogan, l’Europe doit réellement bâtir son autonomie stratégique. Car ce n’est pas au président Trump de reconquérir pour l’Europe ce qui appartient à l’Europe. L’Europe ne doit plus agir en commentatrice. Elle doit devenir actrice, et pas au sens de distribuer l’argent des Européens dans des projets humanitaires étonnants.
Si Trump voulait démontrer aux Européens qu’ils doivent se prendre en charge, quel plus cinglant moyen pour le faire que de proposer d’armer le colonisateur turc contre l’Europe ? C’est chose faite, pour ceux qui savent écouter.
Références
- https://www.reuters.com/world/middle-east/trump-says-will-lift-turkey-sanctions-decide-selling-f-35s-2026-07-07/ ↩︎
- https://lawler.house.gov/news/documentsingle.aspx?DocumentID=6160 ↩︎
- https://lawler.house.gov/news/documentsingle.aspx?DocumentID=6162 ↩︎
- https://pappas.house.gov/media/press-releases/pappas-leads-bipartisan-group-in-opposing-unlawful-sale-of-fighter-jets-to-turkey-protecting-us-national-security ↩︎
- https://www.govinfo.gov/app/details/BILLS-119hjres200ih ↩︎
- https://x.com/RepJoshG/status/2074886233570824578 ↩︎
- https://www.govinfo.gov/app/details/BILLS-119hjres200ih ↩︎
- https://nordicmonitor.com/2026/07/iranian-intelligence-enjoyed-freedom-of-movement-in-turkey-under-erdogan/ ↩︎
- https://ariopol.eu/2026/06/24/ankara-2026-lotan-peut-elle-tenir-son-sommet-chez-un-protecteur-des-freres-musulmans/ ↩︎
- https://ariopol.eu/2026/07/03/turquie-de-la-mafia-internationale-aux-reseaux-djihadistes-un-refuge-transnational-sous-erdogan/ ↩︎
- https://x.com/Mehmet_Stern/status/2074550937754976315 ↩︎
- https://x.com/Mehmet_Stern/status/2074497933852996045 ↩︎
- https://t.me/ariopol_eu/3154 ↩︎