
La recomposition du Moyen-Orient entre la Syrie post-Assad, l’Irak fédéral, le retrait progressif de la coalition internationale et le retour offensif de la diplomatie américaine ouvre une séquence dangereuse pour les Kurdes. De Rojava à Shengal, de Bashur au nord de la Syrie, Ankara cherche à convertir le chaos régional en avantage stratégique. L’objectif reste le même : empêcher toute continuité politique, militaire ou territoriale kurde.
Selon une analyse publiée par Lekolin le 14 juin 2026, la Turquie applique désormais à l’Irak une méthode déjà expérimentée en Syrie : pressions diplomatiques, mobilisation de forces locales ou supplétives, usage du prétexte sécuritaire, intégration forcée des structures kurdes dans des États centraux hostiles, puis démantèlement progressif des acquis autonomes.
Le point de cristallisation est Shengal.
Shengal, cœur du dispositif
Lekolin affirme qu’une réunion aurait eu lieu le 3 juin 2026 entre le MIT turc et une délégation américaine en Irak, peu après la désignation de Tom Barrack comme envoyé spécial américain pour la Syrie et l’Irak. Bien qu’officiellement envoyé spécial des États-Unis, Barrack est considéré comme un défenseur des intérêts de la Turquie, du fait de ses actions et de ses propos.
Selon cette source, l’ordre du jour aurait porté sur la liquidation des YBS, les Unités de résistance de Shengal, et leur intégration dans l’armée irakienne.
Shengal n’est pas une zone secondaire. C’est le territoire des Yézidis, le lieu du génocide de 2014 par les djihadistes, mais aussi un point de jonction stratégique entre le Kurdistan dit irakien, le Rojava et les zones d’influence iraniennes. Pour Ankara, la présence des YBS y est interprétée comme une continuité du PKK. Pour les Yézidis, elle demeure liée à la défense locale née après l’effondrement sécuritaire de 2014.
Le projet présenté sous le nom d’«intégration» revient donc, politiquement, à dissoudre une force d’autodéfense kurde-yézidie dans un appareil militaire irakien soumis à de multiples pressions : américaines, turques, iraniennes et internes.
De la Syrie à l’Irak : le même modèle
En Syrie, les Forces démocratiques syriennes ont déjà été placées sous une pression croissante pour intégrer les institutions de Damas. L’accord du 10 mars 2025 entre le djihadiste (ex-Al Qaeda, ex-État islamique) Ahmed al-Sharaa et Mazloum Abdi prévoyait l’intégration des institutions civiles et militaires du Rojava dans l’État syrien. Derrière la formule diplomatique, l’enjeu demeure décisif : savoir si cette intégration reconnaît les droits politiques kurdes, ou si elle devient une absorption centralisatrice.
Ankara pousse clairement vers la seconde option. La Turquie considère les FDS comme une extension du PKK et exige leur désarmement. Erdogan a encore déclaré en janvier 2026 que les forces kurdes syriennes devaient déposer les armes et se dissoudre. Cette ligne turque se retrouve désormais dans le dossier irakien.
Le schéma est simple :
d’abord présenter les structures kurdes comme une menace sécuritaire ;
ensuite exiger leur intégration dans l’État central ;
enfin supprimer leur autonomie réelle au nom de la stabilité régionale.
C’est une guerre du colonisateur turc face à toute autonomie indo-européenne sur un territoire que les colons turcs estiment conquis ou de nature à l’être par eux ou leurs vassaux islamistes.
Le rôle central de Tom Barrack
La nomination de Tom Barrack au double dossier Syrie-Irak marque une étape importante. Ambassadeur américain en Turquie, proche des circuits trumpistes, Barrack devient l’homme d’une politique régionale qui cherche moins à protéger les équilibres kurdes qu’à réorganiser la Syrie et l’Irak autour de gouvernements centraux compatibles avec les intérêts américains, turcs et arabes régionaux.
Lekolin lui attribue un rôle majeur dans la pression exercée sur les FDS en Syrie et dans la préparation d’un scénario analogue en Irak. L’objectif serait quadruple : neutraliser les YBS à Shengal, intégrer ou dissoudre les forces armées non étatiques irakiennes, affaiblir les liens entre l’YNK et l’Iran, et réduire l’influence du mouvement de libération kurde.
Si les détails de la réunion MIT–États-Unis relèvent de Lekolin, le cadre général est vérifiable : Barrack a bien été replacé au centre du dossier Syrie-Irak, tandis que Washington pousse à une restructuration de la sécurité irakienne dans le contexte du retrait progressif de la coalition.
Le retrait de la coalition, facteur d’accélération
Le calendrier sécuritaire irakien renforce cette dynamique. L’accord de 2024 entre Washington et Bagdad prévoit la fin de la mission de la coalition dans l’Irak fédéral, puis son retrait du Kurdistan d’Irak d’ici septembre 2026. Cette échéance ouvre une compétition pour le contrôle des espaces que la coalition contribuait encore à stabiliser.
Bagdad lie désormais la question du désarmement des groupes armés à cette échéance. Les milices proches de l’Iran dont certaines composantes du Hachd al-Chaabi, les forces kurdes peshmergas, la police fédérale et d’autres formations sont au cœur d’un projet de restructuration sécuritaire. Lekolin évoque la création d’un «ministère fédéral de la Sécurité» qui permettrait de rassembler sous un même cadre les forces armées opérant hors de l’armée régulière.
Pour les Kurdes, le danger est évident : une réforme officiellement dirigée contre les milices incontrôlées peut aussi devenir l’instrument d’une reprise en main des forces kurdes ou yézidies.
La Turquie exploite chaque fracture kurde
La faiblesse principale du camp kurde reste sa fragmentation, généralement sur un base idéologique mai pas seulement.
Rojava, Bashur, Shengal, Qandil, YNK, PDK, FDS, YBS : chaque espace répond à une logique propre, souvent traversée par des rivalités internes, des pressions extérieures et des intérêts contradictoires.
C’est précisément cette division que les puissances régionales exploitent. Ankara frappe ou menace militairement. Bagdad cherche à restaurer son autorité. Damas veut récupérer le nord-est syrien. Washington arbitre selon ses priorités du moment. Téhéran protège ses relais. Dans cet environnement, tout gain kurde isolé devient vulnérable.
Sans unité kurde, le risque n’est plus seulement militaire, mais existentiel. La liquidation ne passe pas nécessairement par une offensive totale qui en même temps défère la réaction kurde. Elle peut prendre la forme d’une intégration administrative, d’une absorption militaire, d’un isolement économique et d’une fragmentation politique lente.
Une stratégie d’encerclement digne des Ottomans
L’objectif turc ne se limite pas à la lutte contre le PKK, qui est généralement un acronyme servant à nommer l’autonomie kurde plus que le groupe en lui même. Il s’agit d’empêcher l’émergence d’un espace kurde continu, autonome ou fédéré, capable de relier l’actuel nord de la Syrie, le Kurdistan d’Irak et Shengal. Le poste-frontière d’Ibrahim Khalil, les routes entre Rojava et Shengal, les tensions budgétaires entre Hewlêr/Erbil et Bagdad, le pétrole kurde, les dossiers sécuritaires et les relations avec l’Iran deviennent autant d’outils de pression.
La Turquie a déjà montré sa méthode : utilisation des milices turco-djihadistes (des Loups gris turkmènes à des groupes comparables à Al Qaeda), opérations militaires au nord de l’Irak, frappes ciblées, contrôle indirect de groupes armés, pression diplomatique sur Washington et Bagdad, et instrumentalisation de la lutte antiterroriste. Dans cette logique, chaque structure kurde autonome est traitée comme une anomalie à corriger.
Conclusion
La séquence actuelle place les Kurdes devant une menace stratégique qui dépasse les fronts militaires. Le danger n’est pas seulement l’attaque directe, mais la normalisation diplomatique de leur démantèlement.
En Syrie, l’intégration des FDS peut devenir soit une reconnaissance constitutionnelle des droits kurdes, soit une capitulation sous pression. En Irak, la réforme sécuritaire peut stabiliser l’État, ou servir à neutraliser Shengal et à dissoudre les YBS. Dans les deux cas, Ankara pousse vers une même issue : la fin de toute autonomie kurde effective.
La question kurde entre ainsi dans une phase décisive. Si les puissances régionales parviennent à isoler chaque fragment du Kurdistan, elles pourront réduire les acquis kurdes sans guerre générale. Mais si les Kurdes parviennent à construire une unité politique minimale entre Rojava et Bashur dont Shengal, la recomposition régionale pourrait au contraire devenir une occasion historique.
Ce qui se joue aujourd’hui n’est donc pas seulement le sort d’une milice, d’un district ou d’un accord sécuritaire. C’est la possibilité même d’une continuité indo-européenne au cœur du Moyen-Orient que les colons turcs veulent contrôler, notamment pour peser contre l’Europe.
Références
- https://www.lekolin.org/irak-ve-suriyede-kurtlere-yonelik-stratejik-tehditler/
- https://www.longwarjournal.org/archives/2026/06/us-syria-envoy-barrack-tapped-for-syria-and-iraq-role.php
- https://www.timesofisrael.com/liveblog_entry/trump-names-turkey-envoy-tom-barrack-as-special-envoy-to-syria-iraq
- https://www.reuters.com/world/middle-east/syria-reaches-deal-integrate-sdf-within-state-institutions-presidency-says-2025-03-10
- https://www.reuters.com/world/middle-east/turkeys-erdogan-says-kurdish-forces-syria-must-lay-down-arms-disband-now-2026-01-21
- https://www.thenationalnews.com/news/mena/2026/06/10/iraq-links-militia-disarmament-to-september-deadline-for-us-led-coalition-withdrawal
- https://english.aawsat.com/arab-world/5231046-iraq-announces-complete-withdrawal-us-led-coalition-federal-territory
- https://jamestown.org/impact-of-turkish-pkk-peace-process-on-iraqi-yezidis
- https://www.crisisgroup.org/rpt/middle-east-north-africa/iraq/235-iraq-stabilising-contested-district-sinjar
- https://www.chathamhouse.org/2024/03/responding-instability-iraqs-sinjar-district/03-sinjar-transnational-conflict-hub