
En Anatolie occupée, il suffit parfois d’une phrase pour faire tomber les masques. Le dirigeant du Türkiye İşçi Partisi (TIP), Erkan Baş, figure d’une gauche turque se présentant comme sociale, démocratique et anti-Erdogan, a affirmé qu’une alliance avec le DEM (parti pro-kurde) pourrait ne pas être possible si ce dernier présentait un candidat dont la langue maternelle est le kurde.
Cité par Rudaw, Erkan Baş, dirigeant du TİP, a déclaré à propos de l’élection présidentielle :
« Il me semble que nous nous dirigeons vers un processus multipartite . Nous devons notamment en discuter . Sur quel programme pourrions – nous désigner un candidat commun ? Pourrions – nous , par exemple , nous entendre sur la nomination d’ un candidat en phase avec le programme que nous venons de décrire ? Quelle sera la position du parti DEM ? Je comprends leur demande : ils pourraient souhaiter un candidat de langue maternelle kurde . Nous ne parviendrons peut-être pas à un accord sur ce point. » 1
La formule a ensuite été corrigée, atténuée, réinterprétée. Mais le mal était fait : ce qui avait été dit avait été entendu. Car dans le contexte anatolien, une telle phrase n’est jamais neutre.
Le kurde n’est pas une simple donnée privée, familiale ou culturelle. C’est une langue que l’État turc a longtemps niée, marginalisée, suspectée, criminalisée ou tolérée seulement lorsqu’elle demeure folklorique et politiquement inoffensive. Dire qu’un candidat dont la langue maternelle est le kurde pourrait poser problème revient donc à réactiver, même involontairement, tout l’imaginaire de l’occupation turque : un bon Kurde est acceptable s’il parle la langue de l’occupation, pense dans les catégories de l’occupation, vote comme auxiliaire de l’opposition turque et ne revendique jamais une centralité politique propre.
La réaction du DEM ne s’est pas fait attendre.
Le député Sırrı Sakık a dénoncé une mentalité discriminatoire, rappelant qu’un candidat capable de parler kurde devrait au contraire être considéré comme un atout dans un pays où des millions de citoyens ont cette langue pour langue maternelle. 2
Cette réponse touche au cœur du problème : en Anatolie occupée, une partie de la gauche turque accepte les Kurdes comme électeurs, comme alliés tactiques, comme force d’appoint contre Erdogan. Mais elle hésite encore à les reconnaître comme sujets politiques à part entière.
C’est toute l’hypocrisie de cette affaire.
Le TIP a bénéficié de l’espace politique ouvert par l’alliance avec le HDP, puis Yeşil Sol et le DEM. En 2023, l’Alliance du travail et de la liberté a permis à plusieurs composantes de gauche, dont le TIP, d’exister électoralement dans un champ d’opposition dominé par le duel entre Erdogan et le kémalisme. 3 Mais lorsque la question kurde cesse d’être un simple arrière-plan électoral et devient un critère de représentation nationale, le réflexe de la colonisation turque réapparaît : les Kurdes doivent soutenir, mais ne pas diriger ; peser, mais ne pas incarner ; voter, mais ne pas imposer leur propre visage à «la Turquie».
C’est ici que se révèle le caractère profondément anti-kurde d’une partie de la gauche turque. Non pas nécessairement sous la forme grossière de l’hostilité colonialiste classique, mais sous une forme plus sournoise : l’universalisme turc.
Cet universalisme prétend dépasser les identités, mais il exige en réalité que les Kurdes renoncent à ce qui les constitue politiquement, au profit de la turquification. Il parle de classe pour ne pas parler de l’ethnos4. Il parle de démocratie pour éviter la question nationale. Il parle d’égalité abstraite pour ne pas reconnaître l’inégalité concrète qui frappe la langue, les élus, les municipalités, les prisonniers et la mémoire kurdes.
Ce schéma n’est pas nouveau. Depuis des années, les partis kurdes sont traités comme des partenaires honteux par une partie de l’opposition turque. Ils sont utiles lorsqu’il faut faire tomber l’AKP dans les grandes villes. Ils sont décisifs lorsqu’il faut battre Erdogan. Mais dès qu’il faut assumer publiquement une alliance avec eux, reconnaître leurs revendications linguistiques, défendre leurs élus destitués ou accepter qu’ils puissent représenter autre chose qu’un simple bloc électoral, les prudences, les silences et les ambiguïtés reviennent.
Et pourtant, qui sont les autochtones et qui sont les colons ?
Pendant ce temps, l’État turc poursuit son travail de neutralisation. Des maires pro-kurdes élus sont arrêtés ou remplacés par des administrateurs nommés après avoir été décrétés incapables de se présenter… malgré une commission préalable aux élections qui décident précisément si le candidat a le droit de se présenter. Dans les faits, le régime turc décide qu’un élu kurde n’avait pas le droit de se présenter si il gagne les élections. 56
Des cadres politiques kurdes sont poursuivis sous l’accusation commode de terrorisme. Des partis sont menacés de fermeture. Des municipalités remportées dans les urnes sont confisquées au nom de la «sécurité nationale» d’une nation purement administrative. La langue kurde, elle, demeure limitée, entravée, souvent absente de l’école et suspecte dans l’espace public. C’est une démocratie mutilée : les Kurdes peuvent voter, mais leur victoire peut être annulée ; ils peuvent parler, mais leur langue reste politiquement suspecte ; ils peuvent s’allier, mais à condition de ne pas devenir le centre.
La gauche turque aime dénoncer l’autoritarisme d’Erdogan. Elle le fait souvent à juste titre. Mais que ferait elle si elle était à la place du sultan ?
La gauche turque refuse trop souvent de voir que le problème n’est pas seulement Erdogan. Le problème est plus profond : c’est le colonialisme turc lui-même, cette matrice héritée du kémalisme, du militarisme, de l’uniformisation linguistique et de la négation des peuples non turcs d’Anatolie : les autochtones. Erdogan a islamisé et durci ce cadre ; il ne l’a pas inventé. Une partie de l’opposition turque, y compris à gauche, continue de penser à l’intérieur de ce même cadre.
La polémique autour d’Erkan Baş est donc révélatrice. Elle montre que l’anti-kurdisme turc n’est pas seulement celui des Loups gris, du MHP ou des appareils sécuritaires. Il existe aussi sous une forme progressiste, parlementaire, socialiste, polie. Mais dès qu’un Kurde apparaît non plus comme victime à défendre, mais comme acteur politique capable de parler en son nom propre, la gêne surgit.
Le colonialisme turc n’est ni de droite ni de gauche en soi. Il est composé d’une droite et d’une gauche.
La Turquie ne deviendra pas démocratique parce qu’un parti turc remplacera un autre parti turc au sommet de l’État. Elle ne le deviendra que lorsque sera brisé le dogme de la turquification et la négation des droits des autochtones sur leur terre. Tant que la langue kurde restera perçue comme un embarras, tant que les élus kurdes pourront être destitués sous des prétextes intenables après avoir gagné les élections, tant que les partis kurdes seront traités comme des alliés provisoires et non comme les représentants légitimes d’un peuple réel, la Turquie restera prisonnière de son mensonge fondateur.
Cette affaire n’est donc pas une maladresse isolée. C’est un symptôme. Elle rappelle que, face aux Kurdes, la gauche turque doit encore choisir : rompre réellement avec l’État-nation turc et débuter une véritable introspection ou n’être qu’une variante plus douce de l’occupation turque en Anatolie.
Références
- https://rudaw.net/turkish/categories/turkey/1277784 ↩︎
- https://nerinaazad2.com/tr/sirri-sakiktan-erkan-basa-sert-tepki-bu-soezler-irkci-siyasetten-beklenir ↩︎
- https://www.hdp.org.tr/tr/emek-ve-ozgurluk-ittifaki-protokolunu-ysk-ya-teslim-etti/17248/ ↩︎
- https://ariopol.eu/2026/05/02/aimer-sa-nation-la-seule-veritable-solution-a-la-crise-demographique/ ↩︎
- https://rojinfo.com/la-municipalite-kurde-de-siirt-placee-sous-tutelle-par-le-regime-turc/ ↩︎
- https://www.hrw.org/news/2024/11/07/turkiye-government-removes-elected-opposition-mayors ↩︎