Un document gouvernemental turc ayant fuité révèle que des agents liés au renseignement turc auraient mené une opération de surveillance à Strasbourg, sur le territoire français, contre des opposants au régime de Recep Tayyip Erdogan.

Selon Nordic Monitor, le document montre que des informations ont été collectées lors d’une manifestation pacifique organisée le 25 juin 2025 près du siège du Conseil de l’Europe. Le rassemblement, qui aurait réuni environ 5 000 personnes venues de plusieurs pays européens, visait à dénoncer les violations des droits de l’homme en Turquie et à demander l’application effective des arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme.

L’affaire est importante car elle ne concerne pas seulement la Turquie. Elle montre comment Ankara cherche à exporter sa répression politique au cœur même de l’Europe, y compris dans une ville symbolique comme Strasbourg, siège du Conseil de l’Europe et de la Cour européenne des droits de l’homme.

Une opération de renseignement sur sol français

Le document cité par Nordic Monitor indique que des agents turcs auraient surveillé la manifestation de Strasbourg et transmis des informations à la police d’Ankara. Le rapport aurait été envoyé le 22 juillet 2025 à la direction de la police d’Ankara.

Le document ne désigne pas explicitement le service de renseignement impliqué. Il emploie toutefois l’expression turque « iltisaklı kurum », que Nordic Monitor traduit comme une « institution affiliée ». Cette formulation est généralement utilisée pour masquer l’origine exacte d’un renseignement et éviter d’indiquer directement le MIT, les services de renseignement turcs, ou d’autres structures liées au ministère turc des Affaires étrangères ou à la direction générale de la sécurité.

La méthode décrite est classique : des informations obtenues sur le terrain sont mélangées à des éléments publics, comme des publications sur les réseaux sociaux ou des données accessibles en ligne. Ce procédé permet ensuite aux autorités turques de prétendre que les informations ont été collectées légalement à partir de sources ouvertes, alors même que le document suggère une surveillance physique de militants et d’opposants sur le territoire français.

Les noms de certains participants auraient ensuite été transmis à différentes institutions turques, notamment à des autorités judiciaires. Dans des affaires similaires, ce type d’information sert à ouvrir ou à alimenter des procédures pénales en Turquie, souvent sous qualification terroriste, contre des opposants politiques, des journalistes, des militants kurdes, des membres présumés du mouvement Gülen ou d’autres critiques du pouvoir.

Strasbourg, cible hautement symbolique

Le choix de Strasbourg n’est pas anodin.

La ville abrite le Conseil de l’Europe et la Cour européenne des droits de l’homme. Or la manifestation visait précisément à demander que la Turquie applique les arrêts de la CEDH, en particulier dans les affaires Osman Kavala, Selahattin Demirtaş et Yüksel Yalçınkaya.

Depuis plusieurs années, Ankara refuse de se conformer pleinement à plusieurs décisions majeures de la Cour européenne. Le Conseil de l’Europe a déjà engagé une procédure exceptionnelle contre la Turquie dans l’affaire Kavala, après le refus persistant des autorités turques de libérer l’homme d’affaires et mécène turc malgré les arrêts européens.

L’affaire Demirtaş, ancien dirigeant du parti pro-kurde HDP, illustre la même logique : un responsable politique opposé à Erdogan demeure emprisonné malgré les décisions européennes demandant sa libération.

L’affaire Yalçınkaya est également centrale. En 2023, la Grande Chambre de la CEDH a estimé que la condamnation d’un ancien enseignant turc, fondée notamment sur l’usage supposé de l’application ByLock, violait plusieurs droits garantis par la Convention européenne des droits de l’homme. Cette décision a une portée considérable car des milliers de dossiers turcs reposent sur des raisonnements similaires.

En mai 2026, la CEDH a encore condamné la Turquie dans l’affaire Yasak c. Turquie, en constatant une violation du principe « pas de peine sans loi » ainsi qu’une violation de l’interdiction des traitements inhumains ou dégradants.

Dans ce contexte, surveiller des manifestants à Strasbourg revient pour Ankara à viser ceux qui cherchent à activer les mécanismes européens de protection des droits fondamentaux contre l’État turc lui-même.

La répression transnationale turque

Cette affaire s’inscrit dans une stratégie plus large de répression transnationale.

Depuis la tentative de coup d’État de juillet 2016, le régime d’Erdogan a mené une purge massive à l’intérieur de la Turquie : militaires, magistrats, enseignants, fonctionnaires, journalistes, universitaires, militants kurdes, réseaux gülenistes et opposants politiques ont été arrêtés, licenciés, poursuivis ou contraints à l’exil.

Mais cette répression ne s’est pas arrêtée aux frontières turques.

En Europe, plusieurs États ont déjà alerté sur l’activité des réseaux liés à Ankara. En Allemagne, les autorités ont accusé le MIT de mener des opérations de surveillance contre les milieux d’opposition turcs, kurdes et gülenistes. Le pays abrite la plus grande diaspora turque d’Europe, ce qui en fait un terrain majeur pour les opérations d’influence, de renseignement et d’intimidation.

La France a elle aussi été confrontée aux réseaux impérialistes turcs. En 2020, Paris a dissous les Loups gris, organisation expansionniste turque, après des violences et des menaces visant notamment des Arméniens. Cette décision s’inscrivait dans un contexte de tensions croissantes entre la France et la Turquie, mais aussi de durcissement de la surveillance des réseaux turcs opérant sur le territoire français.

L’affaire de Strasbourg montre que la menace ne se limite pas aux groupes militants visibles. Elle concerne aussi la capacité d’un État étranger, membre de l’OTAN et candidat officiel à l’Union européenne, à surveiller des opposants politiques au cœur du territoire européen.

La Turquie, allié nominal et puissance hostile

La Turquie demeure officiellement un allié de l’Occident au sein de l’OTAN. Elle continue pourtant de se comporter comme une puissance hostile à l’intérieur même de l’espace européen.

Ankara utilise les diasporas turques comme profondeur stratégique, relais d’influence, base électorale extérieure et terrain de renseignement. Les mosquées, les associations, certains réseaux militants turcs, les structures consulaires et les informateurs peuvent servir à identifier, surveiller ou intimider les opposants.

Cette politique s’inscrit dans la vision néo-ottomane du pouvoir turc : la Turquie ne considère pas les populations turques d’Europe comme pleinement intégrées aux nations européennes, mais comme une extension politique, religieuse et nationale de la puissance turque.

L’objectif n’est pas seulement de suivre des opposants. Il s’agit aussi d’empêcher la formation, en Europe, de sanctuaires politiques capables de contester Erdogan, de documenter les violations de son régime ou d’activer les institutions européennes contre Ankara.

La surveillance de Strasbourg révèle donc un paradoxe majeur : la Turquie refuse d’appliquer pleinement les décisions de la Cour européenne des droits de l’homme, mais elle surveille en Europe ceux qui demandent précisément l’exécution de ces décisions.

Un enjeu de souveraineté européenne

Pour la France et pour l’Europe, cette affaire pose une question de souveraineté.

Peut-on tolérer qu’un État étranger collecte des informations sur des réfugiés politiques, des militants, des universitaires ou des opposants participant à une manifestation légale sur le territoire européen ?

Peut-on accepter que ces informations soient ensuite transmises à la police et à la justice d’un régime accusé d’utiliser abusivement les qualifications terroristes contre ses opposants ?

Peut-on continuer à traiter la Turquie comme un simple partenaire difficile, alors qu’elle mène des activités de renseignement contre des personnes protégées par le droit européen ?

L’affaire de Strasbourg illustre la faiblesse européenne face aux opérations d’influence étrangères. L’Union européenne se montre souvent dure avec des puissances comme la Russie, la Chine ou l’Iran, mais reste beaucoup plus ambiguë face à la Turquie, malgré son rôle dans l’intimidation des diasporas, son soutien à l’islam politique, son occupation du nord de Chypre, ses opérations militaires contre les Kurdes et ses pressions répétées contre la Grèce.

Cette ambiguïté tient en partie au chantage migratoire exercé par Ankara, à sa position stratégique dans l’OTAN, à ses liens économiques avec plusieurs États européens et au poids de la diaspora turque dans certains pays.

Mais l’affaire de Strasbourg rappelle une évidence : un allié qui espionne des opposants sur votre territoire, instrumentalise ses diasporas et refuse d’appliquer les décisions de la justice européenne ne se comporte pas comme un allié ou même un acteur neutre.

Une ligne rouge à fixer

La France et les institutions européennes devraient exiger des explications claires d’Ankara sur l’origine du document, l’identité de l’« institution affiliée » mentionnée et l’usage judiciaire fait des informations collectées à Strasbourg.

Elles devraient également renforcer la protection des réfugiés politiques, des opposants turcs, des militants kurdes, des Arméniens, des journalistes et des dissidents menacés par les réseaux du régime turc.

Cette affaire n’est pas un simple incident diplomatique. Elle révèle un système.

La Turquie d’Erdogan ne se contente plus de réprimer à l’intérieur de ses frontières. Elle poursuit ses adversaires dans l’exil, surveille les mobilisations européennes, transforme les manifestations légales en dossiers judiciaires et tente d’étendre son appareil sécuritaire à l’intérieur des nations européennes.

Strasbourg, ville du droit européen, devient ainsi le symbole d’un affrontement plus profond : celui entre la souveraineté européenne et l’expansion sous différentes formes d’un État turc islamiste et expansionniste qui entend continuer à gouverner ses « sujets », même lorsqu’ils ont trouvé refuge en Europe.

Références