Le Premier ministre irakien Ali al-Zaidi a annoncé dans son programme gouvernemental que l’État devait demeurer la seule autorité détentrice des armes en Irak. Derrière cette déclaration se profile en réalité l’un des principaux enjeux stratégiques du pays : l’avenir des Hachd al-Chaabi (« Forces de mobilisation populaire », PMF), vaste coalition de milices majoritairement chiites devenue un acteur politico-militaire incontournable depuis la guerre contre Daech.

Cette annonce intervient dans un contexte de fortes pressions américaines visant à limiter l’influence iranienne en Irak et à restructurer le paysage sécuritaire du pays.1

Une naissance dans le chaos de 2014

Les Hachd al-Chaabi apparaissent officiellement en 2014 après l’effondrement brutal de l’armée irakienne face à Daech et la chute de Mossoul. Face à l’avancée djihadiste, le grand ayatollah Ali al-Sistani publie une célèbre « fatwa de mobilisation » appelant les Irakiens à prendre les armes pour défendre le pays. 2

Des dizaines de groupes armés se structurent alors sous une bannière commune : les Popular Mobilization Forces. Rapidement, ces formations deviennent l’un des piliers militaires de la reconquête irakienne contre Daech aux côtés de l’armée régulière, des forces antiterroristes et de la coalition internationale menée par les États-Unis.

Les Hachd participent notamment aux combats de Tikrit, Falloujah, Baïji, Mossoul ou encore à la sécurisation de la frontière syro-irakienne. Cette implication leur confère une importante légitimité populaire auprès d’une partie du monde chiite irakien, qui les considère comme les « sauveurs » du pays après la débâcle de 2014. 3

Une nébuleuse de factions plus qu’une armée unifiée

Contrairement à l’image parfois véhiculée d’une force homogène, les Hachd al-Chaabi constituent en réalité une nébuleuse de dizaines de factions aux intérêts parfois divergents.

Certaines formations sont principalement nationalistes irakiennes et relativement proches du clergé de Nadjaf. D’autres entretiennent des liens idéologiques, financiers et militaires étroits avec le Corps des gardiens de la révolution islamique iranien (CGRI) et la Force al-Qods.

Parmi les groupes les plus influents figurent notamment :

  • Organisation Badr
  • Kataeb Hezbollah
  • Asaïb Ahl al-Haq
  • Harakat al-Nujaba

Plusieurs de ces organisations ont été accusées par Washington de fonctionner comme des relais directs de l’influence iranienne en Irak.

Une intégration officielle… largement incomplète

Depuis une loi votée en 2016, les Hachd al-Chaabi sont officiellement intégrés aux structures sécuritaires irakiennes et théoriquement placés sous l’autorité du Premier ministre irakien. 4

Les combattants reçoivent des salaires publics, des grades militaires et bénéficient de financements étatiques considérables. Selon plusieurs estimations, les PMF représenteraient aujourd’hui plus de 200 000 hommes avec un budget annuel de plusieurs milliards de dollars.

Mais dans les faits, nombre de factions conservent leurs propres chaînes de commandement, leurs réseaux économiques, leurs partis politiques et parfois leurs propres politiques étrangères officieuses.

Cette ambiguïté nourrit depuis plusieurs années un débat majeur en Irak : les Hachd sont-ils devenus une composante stabilisatrice de l’État ou une structure paraétatique autonome comparable aux Gardiens de la révolution iraniens ?

Washington pousse au désarmement des factions pro-iraniennes

Les États-Unis exercent désormais une pression croissante sur Bagdad afin de réduire l’autonomie des milices pro-iraniennes et d’empêcher leur institutionnalisation définitive. 5

Selon plusieurs médias régionaux, Washington aurait posé des conditions au futur gouvernement irakien concernant l’intégration ou le désarmement de certaines factions armées liées à l’« Axe de la Résistance » iranien. 6

Cette pression s’est renforcée après les affrontements régionaux de 2025-2026 et la multiplication des frappes visant des positions de groupes affiliés aux Hachd en Irak. 7

Dans ce contexte, la déclaration du Premier ministre désigné sur le monopole étatique des armes apparaît autant comme un signal adressé à Washington qu’une tentative d’équilibrage interne entre les différentes composantes du pouvoir chiite irakien.

Un équilibre explosif pour Bagdad

Le gouvernement irakien se retrouve aujourd’hui pris entre plusieurs contraintes contradictoires :

  • préserver la souveraineté de l’État irakien ;
  • éviter une confrontation directe avec les factions armées ;
  • maintenir des relations fonctionnelles avec Washington ;
  • tout en évitant une rupture stratégique avec Téhéran.

Or les Hachd al-Chaabi disposent désormais d’un poids militaire, politique, économique et social considérable. Plusieurs factions possèdent des représentants au Parlement, contrôlent des pans entiers de l’économie informelle et disposent d’une implantation territoriale profonde dans certaines régions du pays.

Pour Bagdad, toute tentative de désarmement brutal comporterait donc un risque majeur de fragmentation interne ou de confrontation armée.

L’avenir des Hachd al-Chaabi constitue ainsi l’un des principaux enjeux stratégiques du Moyen-Orient contemporain : celui de la coexistence — ou du conflit — entre l’État irakien et des structures armées hybrides issues des guerres post-2003.


Références

  1. https://www.newarab.com/news/us-conditions-over-armed-groups-complicates-iraqi-govt-formation ↩︎
  2. https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/if-iraq-passes-new-pmf-law-us-response-should-be-severe ↩︎
  3. https://www.eurasiareview.com/01092019-the-future-of-the-iraqi-popular-mobilization-forces-analysis/ ↩︎
  4. https://www.iraqinews.com/iraq/iraq-stands-firm-on-popular-mobilization-bill-despite-us-pushback/ ↩︎
  5. https://today.lorientlejour.com/article/1472520/hashd-al-shaabi-close-to-gaining-ministry-status-in-iraq.html ↩︎
  6. https://www.newarab.com/news/us-conditions-over-armed-groups-complicates-iraqi-govt-formation ↩︎
  7. https://english.alarabiya.net/News/middle-east/2026/03/24/iraq-allows-iranbacked-militia-umbrella-group-to-respond-to-attacks-on-their-positions ↩︎