
Selon plusieurs informations relayées par Bloomberg, Ankara préparerait une législation destinée à formaliser ses « juridictions maritimes » en mer Égée et en Méditerranée orientale 1. Derrière le langage technocratique, le projet s’inscrit dans la continuité directe de la doctrine dite Mavi Vatan (« Patrie bleue »), élaborée par des cercles militaro-colonialistes turcs depuis les années 2000.
L’objectif est clair : transformer des revendications politiques contestées en cadre juridique national turc, afin de renforcer les prétentions d’Ankara face à la Grèce et à Chypre.
Cette stratégie ne constitue pas une simple querelle cartographique. Elle touche à la souveraineté maritime grecque, à l’exploitation énergétique en Méditerranée orientale et à l’équilibre stratégique entre l’Union européenne et la Turquie.
Deux visions radicalement opposées de la mer Égée
1. La carte fondée sur le droit international
Le premier visuel correspond à une représentation des zones économiques exclusives (ZEE) et des espaces maritimes établis selon les principes de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS) 2.

Cette lecture repose sur un principe fondamental du Droit maritime contemporain :
les îles habitées disposent des mêmes droits maritimes que les territoires continentaux.
Autrement dit :
- la Crète,
- Rhodes,
- Kastellórizo,
- Lesbos,
- Chios,
- Samos,
- ou encore les îles du Dodécanèse,
génèrent légalement :
- des eaux territoriales,
- un plateau continental,
- une zone économique exclusive.
Ce point est central : contrairement au discours turc, les îles grecques ne cessent pas d’exister juridiquement parce qu’elles sont proches de l’Anatolie.
La Grèce s’appuie ici sur les principes reconnus par la quasi-totalité de la communauté internationale et par la jurisprudence maritime moderne 3.
2. La doctrine turque de la « Patrie bleue »
Le second visuel illustre une vision radicalement différente : celle de la doctrine expansionniste turque de la Mavi Vatan.

Cette idéologie maritime considère qu’une grande partie de la mer Égée et de la Méditerranée orientale devrait relever de la sphère turque, au détriment des droits maritimes grecs et chypriotes.
Dans cette logique les îles grecques proches de l’Anatolie voient leurs droits réduits. Certaines sont implicitement présentées comme contestables et la projection maritime grecque est artificiellement comprimée.
Le résultat est spectaculaire : la Turquie obtient ainsi une continuité maritime quasi ininterrompue vers la Libye et le bassin gazier méditerranéen.
Cette doctrine n’est pas marginale. Elle est aujourd’hui enseignée dans certains milieux stratégiques turcs, relayée par des responsables politiques et soutenue par une partie importante de l’appareil militaire.
En juillet 2022, Ahmet Yıldırım le chef des Loups Gris, a offert à Devlet Bahçeli, chef du MHP 4 et allié d’Erdogan, une carte encadrée déclarant qu’un certain nombre d’îles grecques font partie de la Turquie 5 :


Le cœur du conflit : les îles grecques
Le différend repose essentiellement sur une question simple :
Les îles grecques ont-elles des droits maritimes complets ?
Pour Athènes et pour le Droit international : oui.
Pour Ankara : seulement de manière limitée lorsqu’elles font obstacle à la profondeur stratégique turque.
C’est précisément ce qui explique l’hostilité turque envers des îles comme Kastellórizo, pourtant grecque selon les traités internationaux depuis un siècle 6.
Si cette île conserve tous ses droits maritimes, la Turquie voit sa projection vers le sud-est méditerranéen fortement limitée. La doctrine turque cherche donc à neutraliser juridiquement ces îles afin d’étendre artificiellement son espace maritime.
Il ne faudrait pas non plus oublier que la Turquie n’a jamais renoncé à une conception assimilatrice et impériale d’elle même.
Une stratégie progressive de révision géopolitique
La Turquie avance depuis plusieurs années par étapes :
1. Production de cartes alternatives
Ankara diffuse des représentations maritimes contestant les délimitations classiques.
2. Militarisation du discours
Des exercices navals massifs et des démonstrations de force accompagnent ces revendications. En témoigne l’exercice « Mavi Vatan 2025 », du nom même de la théorie expansionniste, ne laissant planer aucun doute sur le sous-entendu de la mobilisation.

L’exercice turc réalisé du 7 au 16 janvier 2025, mobilisait jusqu’à 87 navires de guerre de surface, 7 sous-marins, 48 avions et hélicoptères, 28 drones/USV sans pilote, ainsi que 20 000 soldats, dont des soldats des forces spéciales.
L’opération de communication turque avait commencé sur l’îlot Yılancık, à l’extérieur de la base navale d’Aksaz. Les navires de la marine turque ont navigué vers leurs ports pendant deux jours, sous surveillance de la Grèce. Le ministère turc des Affaires étrangères a mis en ligne des vidéos épiques toutes les 15 minutes, certains médias turcs ont présenté cla comme une épopée turque dans la mer Égée.
3. Accords contestés
Le mémorandum maritime Turquie-Libye signé en 2019 a tenté de créer une continuité maritime turco-libyenne ignorant la présence des îles grecques 7.
4. Institutionnalisation juridique
La future loi évoquée par Bloomberg constituerait une nouvelle phase : inscrire les revendications de la « Patrie bleue » dans le droit interne turc.
L’arrière-plan énergétique
Les enjeux gaziers jouent un rôle majeur. Les découvertes de gaz en Méditerranée orientale ont profondément modifié les calculs stratégiques régionaux. Israël, Chypre, l’Égypte et la Grèce disposent d’importantes perspectives énergétiques 8.
Pour Ankara, l’existence de ZEE grecques limitent fortement l’accès turc à ces ressources.
Derrière la rhétorique néo-ottomane turque se trouve donc également une logique énergétique et économique.
Le paradoxe turc
La Turquie accuse régulièrement la Grèce « d’expansionnisme maritime ».
Pourtant :
- la Grèce applique des principes reconnus internationalement,
- alors que la Turquie refuse toujours de signer l’UNCLOS [2 bis].
Plus encore, Ankara maintient officiellement depuis 1995 un casus belli contre une éventuelle extension grecque de ses eaux territoriales à 12 milles nautiques — droit pourtant prévu par le droit de la mer 9.
Autrement dit, ce qui est considéré comme un droit normal partout ailleurs devient, dans le cas grec, présenté par Ankara comme une provocation.
Comme le relève l’analyste américain, Michael Rubin, « la Turquie cherche de plus en plus à projeter sa puissance bien au-delà de ses frontières. Elle a établi des bases militaires officielles en Somalie et au Qatar, gère des camps d’entraînement terroristes en Syrie et en Libye, et a transformé un aéroport de Chypre occupée en base d’où des drones peuvent frapper le Liban, Israël et l’Égypte.
La décision du président français Emmanuel Macron de vendre à la Turquie des missiles air-air Meteor de pointe pour ses avions de combat Eurofighter Typhoon ne fait qu’aggraver la menace. Les drones turcs sont désormais des armes incontournables dans les arsenaux des dictateurs et des groupes soutenant le terrorisme, de l’Éthiopie et la Somalie au Pakistan. » 10
Une question européenne
La question dépasse largement les relations gréco-turques.
La Grèce et Chypre sont membres de l’Union européenne.
Les espaces maritimes concernés touchent donc directement :
- les frontières maritimes de l’UE,
- la sécurité énergétique européenne,
- les routes commerciales méditerranéennes,
- et la stabilité du flanc oriental de l’OTAN.
C’est pourquoi Athènes insiste de plus en plus sur une lecture européenne du dossier, et non plus uniquement bilatérale.
Conclusion
Le projet de loi turc évoqué par Bloomberg représente davantage qu’un simple texte administratif.
Il s’inscrit dans une stratégie plus vaste visant à transformer une doctrine géopolitique contestée en réalité juridique et stratégique durable.
Face à cela, la Grèce ne cherche pas à « étendre » son espace maritime mais à préserver un principe fondamental du Droit international : les îles possèdent des droits maritimes.
Refuser ce principe dans le cas grec reviendrait à créer une exception géopolitique fondée non sur le droit, mais sur le rapport de force.
Références
- https://www.bloomberg.com/news/articles/2026-05-08/turkey-plan-for-maritime-areas-may-fuel-mediterranean-tensions ↩︎
- https://www.un.org/depts/los/convention_agreements/texts/unclos/unclos_f.pdf ↩︎
- https://www.itlos.org ↩︎
- Le MHP est la branche politique institutionnelle des Loups gris ↩︎
- https://x.com/LindseySnell/status/1546053896317145091 ↩︎
- https://wwi.lib.byu.edu/index.php/Treaty_of_Lausanne ↩︎
- https://www.csis.org/analysis/turkey-libya-maritime-deal-and-eastmed ↩︎
- https://emgf.org ↩︎
- https://www.reuters.com/business/aerospace-defense/greece-says-turkey-must-lift-war-threat-get-access-eu-defence-funds-2025-05-22/ ↩︎
- https://hellasjournal.com/2025/02/give-greece-carrier-killer-missiles-the-west-should-take-turkeys-ambitions-seriously-a-column-by-famous-analyst-michael-rubin/ ↩︎