
Un groupe bipartisan de parlementaires américains a introduit au Congrès deux propositions de loi visant à durcir drastiquement les relations entre les universités américaines et plusieurs États considérés comme « adversaires stratégiques » des États‑Unis.
Le sénateur républicain Rick Scott, accompagné de la représentante républicaine Elise Stefanik et du représentant démocrate Josh Gottheimer, souhaite interdire l’accès aux financements fédéraux de recherche et développement pendant cinq ans à toute université américaine acceptant certains financements en provenance de la Chine, de la Russie, de l’Iran, de la Corée du Nord, du Qatar, de la Turquie, de Cuba ou du Venezuela12.
Cette initiative marque une nouvelle étape dans la transformation de l’enseignement supérieur américain en enjeu de sécurité nationale.
Une logique de guerre technologique
Le principal texte présenté, intitulé Defending American Research Act, cible explicitement les domaines scientifiques jugés sensibles par Washington : intelligence artificielle, biotechnologies, recherche quantique et technologies duale.3
L’objectif affiché est d’empêcher que des puissances étrangères puissent accéder à des recherches stratégiques financées par l’État fédéral américain.
Depuis plusieurs années, les autorités américaines accusent notamment la Chine d’utiliser les coopérations universitaires comme vecteurs de transfert technologique, d’influence politique et, dans certains cas, d’espionnage industriel.
Cette nouvelle offensive législative s’inscrit dans un contexte plus large de rivalité systémique sino‑américaine, où les universités sont désormais perçues comme des infrastructures critiques participant directement à la compétition géopolitique mondiale.
La Turquie, allié formel mais adversaire réel
La présence de la Turquie dans la liste des États visés illustre également l’évolution des perceptions stratégiques américaines à l’égard d’Ankara.
Membre de l’OTAN depuis 1952, la Turquie demeure officiellement un « allié occidental majeur », selon la formule politiquement correcte de responsables de l’OTAN ou ses pays. Toutefois, les relations avec Washington et plusieurs capitales européennes se sont fortement dégradées au cours de la dernière décennie, sans compter l’hostilité par nature du régime turc à ses voisins indo-européens.
Les tensions portent notamment sur l’acquisition par Ankara des systèmes russes S‑400, ses relations ambivalentes avec Moscou, sa politique régionale expansionniste en Méditerranée orientale, en Syrie et dans le Caucase, ainsi que ses rapports de plus en plus conflictuels avec plusieurs partenaires européens.
Dans les milieux stratégiques américains, une partie croissante des responsables considère désormais la Turquie non plus comme un partenaire pleinement aligné sur les intérêts occidentaux, mais comme une puissance révisionniste cherchant à mener une politique néo-ottomane, bien que présentée comme une approche d’équilibre entre l’Occident, la Russie, la Chine et le monde musulman.
Pour autant, Ankara s’estime d’une importance géopolitique centrale pour les États‑Unis et l’OTAN, notamment en raison de sa position sur les détroits de la mer Noire, de son rôle militaire régional et de son poids énergétique et migratoire.
L’inclusion de la Turquie dans cette initiative législative reflète une montée de la méfiance stratégique au sein des élites américaines.
Les universités américaines dans le viseur
Le second texte, nommé No Branch Campuses in Hostile Countries Act, vise les établissements américains disposant de campus ou d’implantations dans des États considérés hostiles par Washington.
Le Qatar apparaît particulièrement ciblé dans les déclarations publiques des promoteurs du projet.4
Depuis plusieurs mois, certains élus républicains accusent plusieurs grandes universités américaines d’entretenir une dépendance financière vis‑à‑vis de fonds étrangers provenant du Golfe, tout en favorisant des influences idéologiques contraires aux intérêts américains.
Elise Stefanik, figure montante du Parti républicain sur les questions universitaires, affirme que ces financements étrangers compromettent l’indépendance académique et la sécurité nationale.
Cette séquence s’inscrit également dans le climat politique extrêmement tendu autour des manifestations pro‑palestiniennes sur les campus américains et des accusations d’antisémitisme visant plusieurs établissements prestigieux.
Vers une sécurisation de la recherche occidentale
Au‑delà du débat intérieur américain, ces propositions illustrent la sécurisation croissante des chaînes de connaissance et de recherche dans les États occidentaux
La circulation internationale des chercheurs, des financements et des technologies, longtemps considérée comme un moteur de mondialisation scientifique (en lien avec l’idéologie cosmopolite qui promeut une approche naïve), est désormais requalifiée à travers le prisme de la compétition stratégique.
Dans cette logique, les universités cessent progressivement d’être perçues comme des espaces neutres de coopération intellectuelle pour devenir des acteurs à part entière des rapports de puissance.
Plusieurs pays européens suivent déjà cette évolution. Des mécanismes de contrôle des partenariats universitaires avec la Chine ont été renforcés aux Pays‑Bas, au Royaume‑Uni ou encore en Allemagne, notamment dans les secteurs liés aux technologies critiques.
Un texte encore loin d’être adopté
À ce stade, les propositions de loi n’ont pas encore été adoptées.
Elles devront franchir plusieurs étapes législatives : examen en commission, vote de la Chambre des représentants, vote du Sénat puis promulgation présidentielle.
Néanmoins, le caractère bipartisan de l’initiative témoigne d’un consensus de plus en plus large à Washington sur la nécessité de limiter les dépendances scientifiques et financières envers certaines puissances étrangères.
La question universitaire devient ainsi un nouvel espace de confrontation géopolitique, au croisement de la souveraineté technologique, du renseignement économique et des rivalités idéologiques.
Références
- https://www.foxnews.com/politics/universities-face-funding-threat-lawmakers-target-schools-ties-adversarial-nations ↩︎
- https://www.tampafp.com/florida-new-york-and-new-jersey-lawmakers-unite-to-block-foreign-cash-from-u-s-colleges/ ↩︎
- https://www.harianbasis.co/en/lawmakers-crackdown-foreign-university-influence ↩︎
- https://www.rickscott.senate.gov ↩︎