
Depuis la fin avril, le débat iranien n’oppose plus seulement les partisans et adversaires d’une négociation avec Washington. Il révèle une lutte plus profonde : qui est en mesure de définir la ligne rouge du régime ?
En surface, Téhéran affiche l’unité. Les médias proches du pouvoir répètent que toutes les décisions sont prises « par consensus” et « sous la direction 1du Guide ». Le Tehran Times rapporte ainsi que 261 députés ont signé un texte de soutien aux négociateurs iraniens et à Mohammad Bagher Ghalibaf, en dénonçant une « guerre cognitive » menée par les États-Unis et Israël pour fabriquer l’image d’un régime divisé.
Mais cette mise en scène de l’unité masque mal la fracture.
La première ligne de rupture oppose le bloc parlementaire autour de Ghalibaf aux ultras du Paydari Front, proches de Saeed Jalili. Selon Iran International, plusieurs députés ultraconservateurs – dont Mahmoud Nabavian, Hamid Rasaei, Amirhossein Sabeti et Morteza Aghatehrani – ont refusé de signer le texte de soutien aux négociateurs. Ce refus est politiquement significatif : il ne conteste pas seulement une tactique diplomatique, il accuse implicitement Ghalibaf de vouloir rouvrir une logique de compromis avec l’ennemi.2
Cette fracture s’est ensuite déplacée dans les médias. Tasnim, agence proche des Gardiens de la Révolution, a cherché à contenir la crise en parlant d’unité nationale et en niant toute dualité stratégique au sommet. IranWire note que Tasnim reconnaît l’existence de divergences, mais insiste surtout sur la nécessité de soutenir l’équipe de négociation et de ne pas servir la narration américaine d’un pouvoir fracturé.3
En face, Raja News, canal associé à la droite dure et au Paydari, a attaqué Tasnim en l’accusant d’“assouplir” les lignes rouges du Guide et de préparer un nouveau JCPOA. Rudaw rapporte que Tasnim a répliqué en qualifiant le Paydari de courant « suspect », ce qui marque un niveau inhabituel d’affrontement public entre deux familles du camp révolutionnaire.4
Le signal est important : les ultras ne contestent pas la République islamique ; ils contestent la légitimité d’autres ultras à négocier en son nom.
Derrière cette guerre de mots, les Gardiens apparaissent comme l’arbitre réel. Tasnim ne défend pas une ligne “modérée” au sens occidental. Elle défend une ligne de régime : négocier si cela permet de gagner du temps, préserver Hormuz comme levier, refuser l’humiliation, et maintenir l’unité du front interne. Le Monde rapporte que le plan iranien transmis via les médiateurs repose justement sur une désescalade par étapes : fin définitive des hostilités, levée des restrictions autour d’Hormuz, puis seulement ensuite traitement du dossier nucléaire.5
C’est donc moins une opposition entre “modérés” et “durs” qu’un conflit entre deux duretés.
La dureté Paydari est doctrinale : aucune concession, car toute concession est déjà une défaite.
La dureté Ghalibaf-Tasnim-CGRI est stratégique : on peut négocier, mais seulement pour transformer le rapport de force militaire en avantage politique.
Les médias d’opposition lisent cette séquence autrement. Iran International y voit un éclatement inédit du camp dur, avec une lutte entre Ghalibaf, certains réseaux parlementaires, le ministère des Affaires étrangères et des figures liées aux Gardiens. Le même média affirme que Pezeshkian et Ghalibaf seraient mécontents du rôle d’Abbas Araghchi, présenté comme trop aligné sur certains cercles IRGC ; cette information repose sur des sources anonymes et doit donc être traitée comme un signal, non comme un fait établi.6
Le régime est en train de hiérarchiser ses factions. Le Paydari conserve une capacité de nuisance idéologique. Il peut dénoncer, délégitimer, intimider. Mais il ne semble pas contrôler seul l’appareil de décision.
Ghalibaf conserve une centralité institutionnelle. Le soutien parlementaire massif lui donne une couverture politique. Mais il ne peut négocier que dans les limites fixées par l’appareil sécuritaire.
Les Gardiens, eux, restent le pivot : ils acceptent la diplomatie comme instrument de guerre, mais refusent qu’elle devienne une sortie politique imposée de l’extérieur.
Conclusion
Le rapport de force interne iranien ne se résume plus à négocier ou ne pas négocier.
La vraie bataille porte sur la définition de la capitulation.
Pour Raja News et le Paydari, discuter avec Washington revient déjà à céder.
À ce stade, l’avantage semble aller au second camp : non parce qu’il est plus modéré, mais parce qu’il est plus utile à la survie du régime. Selon un rapport d’Axios, la proposition iranienne formulée aux États-Unis fixe « un délai d’un mois pour les négociations en vue d’un accord visant à rouvrir le détroit d’Ormuz, à mettre fin au blocus naval américain et à mettre définitivement un terme à la guerre en Iran et au Liban ».7
Pour Tasnim, Ghalibaf et les réseaux proches du CGRI, refuser toute manœuvre diplomatique reviendrait à perdre l’initiative stratégique.
Références
