Il est des textes de loi qui, sous couvert de protection particulière, révèlent en réalité une inquiétude bien plus profonde : celle d’un rapport troublé à l’altérité. La loi Yadan appartient à cette catégorie.

La proposition de loi n° 575, déposée en novembre 2024, vise officiellement à « lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme »1. Mais voici ce que contient réellement le texte législatif. Considérons ses trois grands aspects nouveaux :

Renforcement de la répression de l’apologie du terrorisme

📝 Le texte prévoit une aggravation des sanctions et une interdiction de présenter des actes terroristes comme des actes de « résistance ».

🔎 Le délit d’apologie du terrorisme ne s’applique pas qu’au djihadisme ou à des émanations des Frères musulmans comme le Hamas. Il complique encore plus la liberté de parler de guérillas et indépendantistes classés terroristes pour de mauvais raisons de géopolitique et d’alliance. La loi Yadan, sous couvert de lutte contre l’antisémitisme, s’applique potentiellement à tout objet géopolitique impliquant des acteurs non-étatiques.

Création d’un nouveau délit central d’appel à la destruction ou à la négation de l’existence d’un État, y compris de manière indirecte

📝 L’article 2 prévoit un nouveau délit réprimant le fait de provoquer à la destruction ou à la négation d’un État ou de faire publiquement l’apologie de sa destruction ou de sa négation.

🔎 La loi Yadan visant à interdire l’opinion que l’État d’Israël ne devrait pas être, elle oblige à interdire la remise en cause de l’existence de tout État reconnu par la France. Cela protège un État comme la Turquie, vitrine légale de la colonisation turque en Anatolie et au-delà.

Antiracisme et biais idéologique

📝 L’article 3 élargit les conditions de recevabilité des associations antiracistes, notamment dans le fait de pouvoir se constituer partie civile dans le cadre du délit relatif à la provocation à la destruction ou à la négation d’un État.

🔎 Certaines organisations peuvent être requalifiées ou disqualifiées si leurs positions incluent la critique radicale d’un État : Israël notamment, ou encore la Turquie ou l’Afrique du sud ? L’antiracisme, véritable idéologie d’État du régime dans l’esprit de la loi Yadan, est reconfiguré autour d’un enjeu géopolitique spécifique, marginalisant l’antiracisme de gauche au profit de l’antiracisme sioniste. Ce troisième point est beaucoup plus central qu’il n’y parait.

L’esprit de la loi

Le projet de loi Yadan repose sur un postulat implicite : certains objets politiques et certaines réalités géopolitiques ne pourraient plus être soumis à l’examen critique ordinaire. Or, une telle idée constitue une rupture avec l’héritage fondamental de la pensée européenne, qui a toujours placé la critique politique et géopolitique au cœur de la vie publique.

Parce que Caroline Yadan et son camp ne supportent pas la remise en cause de l’État d’Israël, nous n’aurions plus le droit de refuser l’existence d’aucun État. Madame Yadan trouve cela normal, nous y reviendrons. Car ne tournons pas autour du pot. La loi Yadan s’applique à tous les États certes, mais sa cause réside dans l’intérêt de l’État d’Israël.

Que signifie interdire, ou rendre risquée, la critique d’un État ? Cela revient à conférer à cet État une forme d’immunité symbolique. Et cette immunité ne s’arrête jamais là où elle prétend s’arrêter.

La loi Yadan installe ainsi un climat d’incertitude. Elle ne dit pas explicitement : « vous ne pouvez plus critiquer tel ou tel État ». Elle dit quelque chose de plus subtil et inquiétant : « certaines critiques deviennent suspectes par nature ». Ce soupçon généralisé agit comme un mécanisme d’autocensure. Il ne s’agit plus de débattre, mais de mesurer ses mots, de deviner les lignes rouges mouvantes, de s’astreindre à une prudence qui finit par étouffer la pensée elle-même.

Mais le problème est plus profond encore. Car cette loi ne révèle pas seulement une volonté de contrôle. Elle trahit une difficulté à penser l’autre comme un sujet pleinement politique. En protégeant certains objets de la critique, ses concepteurs semblent dire : l’autre est trop vulnérable pour supporter le désaccord. Mais on ne protège pas l’autre en le soustrayant à la critique, on le marginalise.

La loi Yadan témoigne moins d’une force que d’une fragilité. Fragilité intellectuelle, d’abord, qui redoute la confrontation des idées. Fragilité politique, ensuite, qui préfère encadrer le débat plutôt que de l’assumer. Fragilité enfin surtout dans le rapport aux autres : car on ne dialogue véritablement qu’avec ceux que l’on considère capables de supporter la contradiction.

En résumé, la loi Yadan révèle un problème profond de rapport aux autres.

Du cas israélien à la généralisation

La loi Yadan prétend nous interdire de remettre en cause la Turquie et l’Azerbaïdjan, ou encore la Fédération de Russie. Avant même de chercher plus loin, elle doit être dénoncée pour cette seule raison.

Mais ne nous y trompons pas. Caroline Yadan se fiche complètement de ce que l’on pourrait dire de la Turquie. C’est ce qu’elle entend sur Israël qui nous conduit dans cette situation.

Ce qui frappe, presque tout le monde en conviendra, c’est que les défenseurs de cette loi estiment que la défense d’Israël vaut plus que la liberté d’opinion sur la géopolitique en France.

Plutôt que de comprendre une erreur, Caroline Yadan multiplie les témoignages d’arrogance.

Pas troublée le moins du monde que sa proposition de loi soit rejetée par le bas via une pétition totalisant plus de 700 000 signataires (et qui n’avait pas atteint son maximum avant sa désactivation), Yadan annonce triomphalement que le contenu sera imposé par le haut

Au delà d’appartenir à la forme politique du sionisme d’une part et du macronisme d’autre part, Caroline Yadan est une militante de la branche sioniste « antiraciste », c’est à dire engagée de longue date à SOS Racisme, puis à la LICRA. Au sein du militantisme sioniste, cette tendance est en perte de vitesse du fait de la droitisation accélérée de la communauté juive.2

Israël, allié ou adversaire ?

Israël est en conflit avec l’Iran. L’Europe du sud et les ennemis de la Turquie ont intérêt autant que les Israéliens à une Perse pro-occidentale puisqu’il en résulte une perte d’influence de l’État turc. J’ai développé ce point dans une publication tierce.3

Dans sa rivalité avec la Turquie, Israël devient un allié de la Grèce et de Chypre. Cette réalité s’accompagne d’accords et de renforcement des relations de ces pays.4

Israël n’est pas qu’un allié de l’ouest. L’État juif a un des intérêts pro-aryens dans le conflit opposant les Kurdes aux islamistes, et de façon encore plus marquée dans celui opposant les Perses zoroastriens aux islamistes chiites de Khamenei.

On peut multiplier les cas concrets de géopolitique qui prouvent la configuration d’alliance entre Israël et l’Europe ou le monde aryen central et oriental, l’Inde étant également un soutien d’Israël.

On pourrait également relever autant de dossiers politiques montrant un alignement entre le militantisme sioniste et la droite et des identitaires européens. Mais cela dépasse l’objet de cette publication. On en relèvera simplement une logique commune.

Néanmoins, la loi Yadan nous prouve que cette réalité politique et géopolitique, que l’on ne peut que constater objectivement, ne résume pas la thématique d’Israël.

L’affaire Yadan nous montre comment la défense d’Israël conduit par ailleurs à porter atteinte à notre liberté d’opinion et déplace la « lutte contre l’antisémitisme » aux côtés de la Turquie pour criminaliser la remise en cause de l’existence d’un État. On pourrait nommer cela une « ré-inversion d’alliance localisée ».

Épilogue

Il est utile de rappeler – notamment aux plus jeunes engagés – qu’il y a encore 15 ans dans les universités, les activistes sionistes5 se permettaient envers les anti-gauchistes des coups tordus assez semblables à ceux qu’ils font désormais subir presque uniquement aux gauchistes : accusations d’antisémitisme ou de violence, d’avoir dit ceci ou fait cela, menaces de ne pas pouvoir déposer une association et pressions diverses, etc. Des polémiques d’aujourd’hui résultant d’accusations de sionistes envers les gauchistes ne sont qu’une réutilisation de patterns qui ont été éprouvés aux frais des anti-gauchistes d’autrefois. Je fais référence à ces accusations qui se révèlent abusives voire grotesques6 et pas de celles qui ont un fondement. Les deux peuvent exister.

Pour en avoir personnellement fait les frais à Assas à l’époque où j’étais encore un militant politique étudiant, je suis légitime à le rappeler. Comment oublier une étrange affaire sans grande crédibilité où la police n’a même pas jugé bon de me déranger malgré l’opinion exprimée de certains militants « sionistes antiracistes » (les murs ont des oreilles), et il y aurait beaucoup plus à dire.

Conservons l’expérience individuelle et collective sans bloquer sur le passé et revenons au présent. Les dispositions de la loi Yadan sont inadmissibles et il faut dénoncer sans relâche cette loi que le gouvernement prétend nous imposer dès l’été prochain.

Références

  1. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/textes/l17b0575_proposition-loi ↩︎
  2. https://www.youtube.com/watch?v=Zsa0IhceLj4 ↩︎
  3. https://ariopol.eu/2026/03/02/la-turquie-face-a-la-perse-aryenne/ ↩︎
  4. https://www.youtube.com/watch?v=7pbFQDlgxkc ↩︎
  5. Il n’y a pas un unique sioniste militant politique mais il peut parfois exister des consensus localement, comme partout. ↩︎
  6. https://x.com/MoonMonira/status/1854450228188897526/video/1 ↩︎