À la source de l’évènement

Le moment
L’équinoxe de printemps est le moment où le Soleil franchit l’équateur céleste ; jour et nuit ont alors une durée égale. À partir de ce moment, la lumière croît. L’équinoxe n’est donc pas perçu comme un état stable, mais comme le seuil après lequel le jour gagne.
Cette structure astronomique a une conséquence symbolique immédiate : l’hiver n’est plus seulement une saison climatique, il devient le temps du retrait, de l’enfouissement, de la latence ; le printemps, celui de la manifestation, du déploiement, de la reprise.
Ses rituels
Dans la pensée traditionnelle, ce changement ne pourrait être laissé sans accompagnement rituel.
D’où quatre familles de gestes que l’on retrouve de façon récurrente :
- purifier : nettoyer, laver, renouveler les objets et les habits ;
- transformer : allumer le feu, brûler, traverser ou entourer la flamme ;
- faire apparaître la vie : faire germer, montrer des pousses, des œufs, des fleurs, des fruits ;
- renforcer la communauté : visites, dons, banquets, danses, réconciliations, réjouissances communes.
Le sens profond
L’équinoxe de printemps ne marque pas seulement le retour de la végétation. Il signifie en même temps :
- le retour de la lumière ;
- la réouverture de l’année ;
- la purification de ce qui s’était accumulé pendant la saison sombre ;
- la promesse de fertilité ;
- la réorganisation du lien social.
Cette approche rend possible de comparer les différents traditions aryennes, des Newroz aux fêtes européennes parfois nouvelles.
Perse : Nowruz comme nouvel an cosmique

Le Nowruz perse est déjà une forme complète de la fête printanière, étant explicitement le nouvel an fixé à l’équinoxe lui-même. Le début de l’année humaine se cale sur le retournement astronomique du monde.
Récit fondateur : Jamshid
Jamshid/Jamšīd est un roi civilisateur auquel la tradition attribue l’organisation du monde humain et le développement des arts de la civilisation.
Jamshid est le fils du roi Tahmuras. Il est choisi par la divinité pour instaurer l’ordre, la prospérité et la civilisation parmi les hommes. Dans l’Avesta (zoroastrisme), il est lié à Ahura Mazda, qui lui confie une mission : protéger et faire prospérer le monde vivant.
Jamshid instaure un âge d’or. Il divise la société en quatre classes (prêtres, guerriers, artisans, agriculteurs). Il introduit les arts et les sciences.
Jamshid possède le farr (ou khvarenah), une sorte de gloire divine qui légitime son pouvoir. Cette énergie sacrée fait de lui un roi parfait, aimé des hommes et protégé des dieux. Sous son règne rappelant l’âge d’or de Kronos sans lui être parfaitement identique, il n’y a ni famine, ni souffrance. Les hommes vivent longtemps et la nature est abondante.
Ahura Mazda avertit Jamshid d’un hiver cosmique dévastateur. Pour sauver la vie sur terre, Jamshid construit un Vara (une sorte d’enclos ou cité souterraine protégée). À l’intérieur, il rassemble les meilleurs humains, les animaux et les plantes. Ce lieu devient un sanctuaire de survie, comparable à une arche.
C’est à Jamshid que les Perses attribuent l’institution de Nowruz. Selon la légende, lorsqu’il s’élève sur son trône étincelant et illumine le monde, les hommes célèbrent ce jour comme le début de la nouvelle année, marquant le renouveau de la nature et de la vie.
Dans la grande tradition persane, le “nouveau jour” est associé à la manifestation rayonnante de sa royauté.
Mais le récit prend une tournure plus sombre lorsque Jamshid devient orgueilleux et oublie que son pouvoir vient du divin. Il déclare : « Tout ce que vous avez, vous me le devez. » Par cette parole, il nie la source sacrée de son autorité. Le monde retombe dans le désordre. Le farr l’abandonne. La prospérité disparaît. Un tyran nommé Zahhak se soulève contre lui et prend le pouvoir.
Le sens du récit est clair. Nowruz n’est donc pas seulement le simple printemps. C’est le moment où le monde apparaît organisé et lumineux.
Pratique
Khāneh-tekānī « secouer la maison » : le grand nettoyage
Remettre en ordre sa maison symbolise une expulsion du vieux cycle. Ce n’est pas un simple ménage.
Sabzeh « verdure » : la germination
Blé, lentilles et orge sont disposés sur une table rituelle afin de symboliser le retour de la nature vivifiée
Čahāršanbe Sūrī « mercredi rouge » : fête du feu
Les feux allumés la veille de Nowruz sont sautés ou franchis. Le feu absorbe la fatigue, la pâleur, le malheur, et redonne énergie et vigueur.
Le haft-sīn « les sept S : la table du nouvel an
La table symbolise la mise en ordre du monde. Les éléments les plus répandus incluent :
- somāq : couleur de l’aube, lever du soleil.
- sabzeh : la vie végétale qui renaît ;
- samanu : la douceur nourricière, la fécondité ;
- senjed : l’amour, parfois la maturité affective ;
- sīr : protection, santé ;
- sīb : santé, beauté, intégrité ;
- serkeh : patience, maturation, temps.
Sāl-e tahvīl « le basculement de l’année »
La famille se réunit au moment précis du passage à la nouvelle année.
Dīd o bāzdīd « voir et revoir »
Après l’instant du Nouvel An, les visites aux parents, aux aînés, aux proches et l’échange de dons prennent le relais.
Sizdah Bedar « sortir au treizième »
Les célébrations se prolongent jusqu’au treizième jour après l’équinoxe (et pas le début des rites pré-équinoxe), avec sorties et pique-niques. Le cycle se referme en rendant à la nature ce qu’on avait fait entrer dans la maison.
Conclusion
Le Nowruz perse apparait comme étant cosmique et domestique, très ritualisé. Nous allons voir que ce n’est pas forcément le cas chez ses voisins.
Kurdistan : Newroz comme nouvel an identitaire

Le Newroz kurde partage avec le Nowruz perse la date printanière et le symbolisme du feu, mais il met au centre une autre lecture du renouveau : la sortie de l’oppression. Cette lecture est aussi bien traditionnelle que contemporaine.
Récit fondateur : Kawa le forgeron
Le roi Zahhak est malfaisant voire monstrueux. Il est représenté avec deux serpents qui ont poussé sur ses épaules. Pour les apaiser, il faut chaque jour nourrir ces serpents avec des cerveaux humains. Le royaume de Zahhak apparait comme une usine ayant pour objet de nourrir un monstre.
Plusieurs des fils de Kawa ont été livré à la bête. Le forgeron se révolte et transforme son tablier de cuir en bannière. Kawa représente le peuple qui se dresse.
Zahhak est renversé. Des feux sont allumés sur les montagnes pour annoncer la fin de la tyrannie.
On observe que ce récit est lié au précédent. Il est une suite.
Le feu n’est donc plus seulement purificateur comme dans le Nowruz ou symbole de la présence du divin comme chez les Zoroastriens. Le feu devient un signal politique, un symbole de délivrance. Il signifie à la fois la victoire et la purification.
Pratique
Chants, poèmes, slogans, rassemblements
Newroz est une expression majeure de l’identité kurde. Plus qu’un nouvel an, c’est aussi une expression de la mémoire historique. « Les peuples ont transmis de génération en génération une mémoire de résistance, affirmant leur droit à l’existence, à la dignité et à la liberté », déclare le Conseil démocratique kurde en France (CDK-F) en annonçant Newroz 2026.
Torches et ascension
On allume des feux le soir, souvent sur des collines, des plateaux ou des hauteurs.
On peut y voir deux sens superposés :
- Tout d’abord un sens proprement kurde : c’est le signal de Kawa ;
- dans le vieux fonds indo-iranien (époque des Mèdes et des Perses antiques et probablement plus loin dans le temps bien que les preuves manquent), le feu est purification et lumière ;
Le fait de le placer en hauteur compte : il doit être vu de loin. Dans de nombreuses célébrations, on monte vers un point haut (en rapport avec l’importance des montagnes dans la culture kurde) avec des torches ou l’on concentre la fête dans un espace ouvert.
Newroz n’est plus un rite purement domestique. C’est une fête de manifestation publique beaucoup plus prononcée.
Govend, la danse en groupe
Les participants dansent en chaîne. Ils se tiennent par la main et un leader tient un foulard.
Cette danse a une fonction sociale très forte. On la retrouve régulièrement dans des manifestations culturelles ou politiques, renforçant son caractère identitaire. Elle synchronise les corps, exprimant une unité. Elle fait exister une communauté visible, rythmée, solidaire. Elle est loin d’être propre au Newroz mais elle constitue un élément obligatoire.
Les vêtements traditionnels
Les habits sont colorés, brillants et particulièrement soignés. Cela exprime à la fois :
- la sortie de la saison sombre, selon la plus lointaine tradition aryenne ;
- l’affirmation culturelle kurde, dans un contexte propre à l’ethnos kurde.
Il ne s’agit pas seulement de « bien s’habiller » ou encore moins de verser dans ce que certains appellent un « folklore » (je déteste ce concept, qui vide la tradition de toute métaphysique), mais de rendre la fête ostensiblement kurde et aryenne.
Conclusion
Le Newroz kurde ne nie pas le printemps cosmique mis en avant chez son cousin, le Nowruz perse. Il le politise et l’historicise. En un mot, il l’identitarise. La lumière n’est pas seulement le retour de la nature. Elle devient image de liberté et de libération.
Hellénisme : l’éortasmos (célébration) d’Asklépios

Dans le polythéisme hellénique contemporain, l’organisation cultuelle YSEE – reconnue comme religion par l’État grec – célèbre l’équinoxe de printemps en l’honneur d’Asklépios.
La célébration d’Asklépios est tournée sur l’action du Dieu afin qu’il continue à être un fournisseur de santé précieuse pour les gens et un bienfaiteur. La philanthropie, attribut par excellence du dieu Asklépios, contribue à l’organicité et à la cohésion de la communauté.
À l’équinoxe de printemps, la Déesse Perséphone se lève. Grâce à son pouvoir, la nature est remplie de fruits. C’est pourquoi on peut la retrouver associée à cette fête.
Récit fondateur : la frappe de Zeus
Asklepios est le fils d’Apollon et de Coronis, instruit par Chiron. Selon le récit traditionnel devint un si grand guérisseur que Zeus le foudroya, craignant qu’il ne rende les hommes immortels.
Son domaine n’est donc pas seulement la médecine, c’est la restauration de l’ordre vital.
Asklépios est représenté avec :
- Un bâton : symbole d’une puissance ordonnatrice ;
- Un serpent : à la signification très différente de ceux du roi Zahhak. le serpent est un être de connaissance cachée. Par sa mue, le serpent est à lui seul un symbole de régénérescence, établissant un lien direct avec l’héritage de l’équinoxe de printemps chez les Indo-Européens.
Pratique
Le rituel se déroule selon la liturgie officielle de l’YSEE, devant un autel et les statues sacrées des divinités.
Prêtres et prétresses effectuent des libations.
Offrandes et hymnes sont dédiées à Asklépios. Notez que les prières et hymnes sont déclarées debout conformément à la tradition européenne, et pas à genoux comme dans le christianisme.
En 2017, l’éortasmos à Asklépios a été divulguée en ligne (voir ci-contre)
Néo-paganisme occidental : Ostara

Ostara est aujourd’hui une fête du calendrier néopaïen moderne, en particulier wiccan, célébrant l’équinoxe de printemps.
Elle prend son nom d’Eostre/Eostrae, figure mentionnée par Bède au VIIIe siècle comme une possible déesse anglo-saxonne associée au printemps. Cette origine reste une théorie rapportée par Bède, non une certitude pleinement documentée pour l’ensemble du monde germanique.
Le mot Ostara lui-même doit beaucoup à la reconstruction savante moderne issue de Jacob Grimm et au développement ultérieur du néopaganisme. Autrement dit, il y a un ancrage ancien mais la fête actuelle est une recomposition moderne.
Pratique
Les œufs
Ils signifient naissance, gestation, potentiel de vie. Leur place est si centrale qu’ils sont devenus l’un des grands emblèmes visuels d’Ostara.
Les fleurs, graines et jeunes pousses
Poser des graines ou faire germer, ici aussi, revient à rendre visible le recommencement.
La lumière et les bougies
Elles marquent le gain du jour sur la nuit. L’équinoxe n’étant qu’un point de passage, l’allumage exprime le commencement de la croissance lumineuse.
L’autel
Comme dans la pratique helléniste décrite précédemment, l’autel d’Ostara n’est pas décoration. Il permet de concentrer l’intention rituelle.
La célébration communautaire
Selon les groupes, il peut y avoir cercle rituel, partage alimentaire, méditation, prières, bénédictions, marche au lever du soleil. Le contenu exact varie fortement selon les pratiques wiccanes, druidiques ou païennes contemporaines.
Conclusion
Ostara montre qu’un archétype peut survivre sans transmission continue et homogène. Même lorsque les sources antiques sont fragmentaires, le besoin de ritualiser l’équinoxe demeure.
C’est pourquoi cette fête moderne peut être comparée aux autres. Peu importe si elle n’a pas la contunuité historique de Newroz. Elle est vivante et elle a un sens profond : lumière, fertilité, recommencement.
Zoroastriens en Inde : le Navroz parsi

Les Parsis sont une communauté issue des zoroastriens de Perse qui ont migré vers le sous-continent indien entre le VIIIᵉ et le Xᵉ siècle, à la suite de la conquête islamique de l’Iran sassanide. Refusant l’abandon de leur religion, le zoroastrisme, ils se sont établis principalement dans le Gujarat puis à Mumbai, où ils ont conservé leur foi, leur organisation communautaire et une identité culturelle distincte.
Leur nom vient du mot « Parsi », qui signifie littéralement « Perse ». Les Parsis ont conservé des éléments essentiels de la tradition mède/perse ancienne, notamment le culte du feu – considéré comme symbole de pureté et de vérité – et donc la célébration du Nouvel An, Navroz, qui marque le renouveau du monde.
Attention au calendrier
Chez les Parsis, il existe plusieurs systèmes calendaires, notamment Fasli, Shahenshahi/Shenshai et Kadmi/Qadimi.
Le calendrier Fasli garde Navroz au voisinage de l’équinoxe de printemps.
Les calendriers Shahenshahi et Kadmi ont dérivé par rapport à l’année solaire, si bien que le Nouvel An peut tomber à d’autres moments de l’année.
Du récit à la théologie
Chez les Parsis, Navroz n’est pas centré sur un récit fondateur, mais sur une lecture religieuse zoroastrienne du temps. Le zoroastrisme enseigne que le monde doit être maintenu dans l’ordre (asha). Le monde est créé bon mais il est menacé par le désordre (druj).
Navroz est donc le moment où la création est renouvelée et réaffirmée. Les Amesha Spenta, divinités zoroastriennes, sont réactivées.
Pratique
Nettoyage de la maison
Chez les Parsis, les Fravashi – esprits des ancêtres – reviennent dans le monde des vivants et jugent selon la pureté du foyer. C’est alors que l’on retrouve des éléments communs au Nowruz perse tels que le nettoyage de la maison et la table.
La table
On retrouve plusieurs éléments :
- l’Avesta ou le livre sacré zoroastrien ;
- des pousses vertes ;
- des bougies ou une lampe ;
- un miroir, pour la clarté, la réflexion et la rectitude ;
- des fruits et parfois des graines ;
- des objets d’argent ou des pièces ;
- d’autres éléments associés à prospérité, pureté, douceur et lumière.
Le feu
Dans le contexte de Navroz, les prières et visites au temple du feu donnent à la fête une densité religieuse plus explicitement zoroastrienne que dans certains usages purement culturels de Nowruz.
Les dons et les étrennes
L’échange de pièces neuves et de cadeaux inscrit le nouveau cycle dans la circulation de la prospérité.
Le repas
Les familles se réunissent, partagent des plats spécifiques et reçoivent parents et amis.
Conclusion
Même quand la date dérive, la forme du recommencement demeure. Chez les Parsis, Navroz ne repose pas sur un récit spécifique comparable à celui de Jamshid ou de Kawa, mais sur une interprétation pleinement zoroastrienne du renouveau : celui d’une création continuellement maintenue dans l’ordre par l’action conjointe d’Ahura Mazda, des Amesha Spenta et des Fravashi, auxquels les hommes doivent se rendre dignes.
Une origine commune ?

Les modèles perse, kurde, parsi, hellénique moderne et néopaïen occidental ont une structure commune très nette. Même si certains sont des reconstitutions modernes, ils suivent une logique ancestrale. On y retrouve à minima la purification et la refondation de la communauté.
Dans le modèle perse, le point central est l’alignement du temps humain sur le cosmos.
Dans le modèle kurde, ce même printemps est lu comme sortie de la tyrannie et victoire du peuple.
Dans le modèle grec moderne, le printemps devient surtout guérison et restauration de l’être.
Dans le modèle néopaïen occidental, il devient reconstruction symbolique de l’équilibre, de la fertilité et de l’aube.
Dans le modèle parsi, l’accent tombe sur la fidélité religieuse et communautaire, même quand le calendrier a dérivé.
Nowruz/Newroz/Navroz et les fêtes apparentées ne sont pas de simples réjouissances saisonnières.
Elles disent toutes, chacune dans son langage propre, qu’il existe un moment où l’ordre du monde doit être réaffirmé. La lumière revient, la vie remonte, et le monde peut recommencer.