Le sujet des points communs entre les peuples indo-européens est d’une richesse qui ne saurait être traitée dans un article seul ou même dans un livre unique si on veut être à la fois exhaustif et détaillé.

À l’échelle européenne, toutes les langues majeures (grec, latin, germanique, slave, etc.) sont indo-européennes : c’est le terrain commun d’où viennent des ressemblances structurelles et lexicales profondes.1 À l’inverse, le basque, le finnois et l’estonien ne sont pas des langues indo-européennes.

Le kurde appartient à la branche iranienne de l’indo-européen, en rappelant que le groupe linguistique iranien regroupe plusieurs peuples et langues. 2

Comme le montre Calvert Watkins, certaines formules poétiques et expressions traditionnelles se suivent à travers plusieurs branches indo-européennes (dont l’iranienne), parfois jusqu’en Europe médiévale (celtique, germanique, etc.). C’est l’un des ponts les plus concrets entre langue et culture.3

Au-delà de la linguistique et des mythes, nos cultures conservent des formes sociales et symboliques héritées de l’époque des migrations des peuples aryens4.

Sans aller jusqu’à identifier une conception indo-européenne commune de la femme guerrière, on peut identifier des ressemblances entre plusieurs peuples aryens selon les époques.

Les sociétés indo-européennes présentent des situations très différentes concernant la participation des femmes à la guerre. Certaines leur attribuent surtout des rôles symboliques ou exceptionnels, tandis que d’autres tolèrent une participation plus directe.5

Dans tout le monde indo-européen, on trouve des exemples de femmes guerrières ou de femmes prêtes au combat. On peut citer le monde celtique avec la figure de Boudica, reine des Icènes. Tacite dit explicitement que les Bretons « ne font pas de distinction de sexe pour le commandement » dans ce contexte, et il met Boudica à la tête de l’insurrection de 60-61. Les passages principaux sont Agricola 16 et Annales 14.35. On en trouve également au-delà du monde aryen. Il a existé des femmes samouraïs6 ou encore la reine guerrière et berbère Kahina.

Ce sont toutefois des cas individuels, et non l’expression d’un principe social associant systématiquement la femme à la fonction guerrière. Chez certains peuples indo-européens, un tel principe existe ou a existé.

Scythes et Sarmates/Sauromates

Les meilleurs indices de participation féminine directe au combat viennent des nomades Scythes et Sarmates/Sauromates. Les Scythes sont un peuple indo-européen nomade tandis que les Sarmates sont considérés comme leurs successeurs. Comme les Kurdes, les Scytho-Sarmates appartiennent au groupe des langues iraniennes. Des auteurs grecs comme Hérodote mentionnent cette réalité de la femme guerrière scytho-sarmate.

Dans l’Enquête, Hérodote écrit qu’une fille scytho-sarmate « ne se marie pas avant d’avoir tué un ennemi ».7

Des travaux bioarchéologiques récents vont dans le même sens. Un article de 2022 sur un ensemble du Bronze final / premier âge du Fer en Arménie conclut à l’existence de deux femmes ayant vraisemblablement vécu comme guerrières professionnelles. Une revue de 2023 sur les sépultures féminines scythes du Pont nord insiste aussi sur le fait que les tombes armées féminines rendent plausible une participation réelle de certaines femmes au combat.8

Sparte : l’éducation guerrière des femmes

Dans la Grèce antique, Sparte constitue un cas à part.

Au plan cultuel, certaines figures féminines occupent une place importante9. Hélène de Sparte est un symbole de l’honneur de la cité. La déesse Artémis Orthia est la gardienne de la formation spartiate et ses rites forgent les jeunes hommes. Athéna Chalkioikos, déesse de la stratégie militaire et de l’ordre civique, va avec Arès Enyalos pour trouver la mésotès entre fureur physique et action stratégique.

Plutarque nous apprend ses Œuvres morales (Moralia), au chapitre consacré aux Lacédémoniens10, que les femmes spartiates recevaient une éducation physique et martiale.

La justification est explicite chez Plutarque : si l’homme et la femme sont forts, l’enfant le sera aussi. Mais plus encore, la femme doit pouvoir combattre pour sa patrie si la situation l’exige.

La femme spartiate est pensée dans un cadre guerrier, au service de la cité.

Il n’existe pas de source indiquant l’existence d’unités combattantes féminines à Sparte. Mais cette possibilité était envisagée et les femmes étaient formées à cela par la cité « si la situation l’exige » (Plutarque).

Les combattantes kurdes (YPJ, SMK)

Dans plusieurs contextes contemporains, on observe des femmes combattantes kurdes, par exemple au sein des Unités de protection de la femme (YPJ) ou de groupes plus nationalistes comme l’Armée nationale du Kurdistan (SMK) ou les peshmergas du PDK ou du PAK. Ces combattantes sont devenues des symboles, notamment dans la guerre contre l’État islamique en Irak et en Syrie.

Ces femmes portent les armes, reçoivent une formation militaire et sont perçues comme légitimes dans la fonction guerrière. Les Kurdes contemporains vont plus loin que Sparte en constituant de véritables unités combattantes féminines. C’est sans doute que la nécessité l’exige au sens de ce que l’on peut lire dans Plutarque (voir le screen plus haut des Moralia).

Il ne s’agit pas seulement de nécessité tactique, mais d’une représentation culturelle : la femme n’est pas extérieure à la défense du groupe. Elle le symbolise.

Les groupes liés à l’idéologie d’Öcalan, fondateur du PKK, ont une idéologie où la place politique et militaire de la femme est centrale11. Mais on retrouve un rôle guerrier assuré par des femmes au-delà des groupes liés à cette idéologie qui ne constituent qu’une partie du mouvement kurde. Chez les peshmergas aussi, il y a des combattantes féminines. Il existe donc probablement une racine culturelle plus profonde que l’idéologie d’Öcalan.

3 – Conclusion

Des nomades scytho-sarmates aux femmes spartiates formées physiquement dans une société entièrement tournée vers la guerre, jusqu’aux combattantes kurdes contemporaines, on observe que le lien entre la femme et la fonction militaire peut prendre des formes diverses : tantôt symbolique, tantôt réelle. Ce lien témoigne de la plasticité des cultures indo-européennes face aux nécessités de la défense et de la survie collective.

La femme guerrière demeure une exception si l’on considère globalement les cultures des peuples indo-européens. Mais elle existe à certains moments de l’histoire comme principe social propre à un peuple et à une époque donnée. On aurait tort de la réduire à une simple question d’égalitarisme : c’est souvent pour des raisons d’efficacité collective qu’elle est convoquée.

Références

  1. Cette catégorie est à comprendre dans un domaine purement linguistique et ne signifie pas que les Kurdes et les Perses sont supposés vivre dans le même État ou avoir le même destin politique. https://www.iranicaonline.org/articles/iran-vi-iranian-languages-and-scripts/ ↩︎
  2. https://linguistics.berkeley.edu/gholland/papers/fortson-revfin.pdf ↩︎
  3. Calvert Watkins, How to Kill a Dragon: Aspects of Indo-European Poetics, Oxford University Press ↩︎
  4. Dans mon langage, aryen est synonyme de indo-européen. Le terme indo-européen est conçu par les deux extrémités géographiques de la sphère civilisationnelle. Le terme d’aryen se veut moins technique et plus vivant pour une signification identique. ↩︎
  5. Pasi Loman, Women’s Participation in Ancient Greek Warfare, 2004 https://www.jstor.org/stable/3567878  ↩︎
  6. Stephen Turnbull. Samurai Women 1184–1877. Oxford: Osprey Publishing, 2010. Série Warrior, no. 151. ISBN 978-1846039515. ↩︎
  7. Hérodote, Enquête, Livre IV, éditions folio page 410 ↩︎
  8. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1002/oa.3077 ↩︎
  9. https://plethon.fr/2025/02/10/lorganisation-divine-et-cosmique-de-sparte-partie-1/ ↩︎
  10. Plutarque, Œuvres morales, Chapitre « Apophtegmes des Lacédémoniens, éditions coda, page 426 ↩︎
  11. https://ocalanbooks.com/downloads/liberer-la-vie-la-revolution-de-la-femme.pdf ↩︎