Qu’est-ce l’indo-européen ? Une langue antérieure à l’écriture, reconstituée à partir des langues historiques qui en sont héritières, du sanscrit en Inde au grec classique.

Qu’est-ce que la religion indo-européenne ? La religion du peuple qui parlait indo-européen, dont le nom des divinités est reconstituée par la linguistique et dont les mythes sont reconstitués par la mythologie comparée qui consiste à analyser à partir des religions historiques qui en sont héritières le corpus originel.

Qu’est-ce qu’un Indo-Européen ? Un locuteur historique de la langue indo-européenne ou un locuteur à l’état natif d’une langue qui en est issue (grec, latin… et la plupart des langues modernes d’Europe, d’Iran et d’Inde).

Quelques jalons :

1517: le marchand et humaniste italien Filippo Sassetti découvre une parenté entre les langues européennes et les langues indiennes, exemple deus (latin) = deva (hindi).

XVII-XVIIIème siècle: découverte d’une parenté entre la plupart des langues d’Europe ainsi qualifiées de « scythiques » c’est à dire issues d’un peuple venu d’Europe orientale.

1786: William Jones prouve la parenté linguistique entre la plupart des langues européennes et le sanscrit, langue sacrée de l’Inde.

1851: Franz Bopp publie une « Grammaire comparée des langues indo-européennes ».

Une langue-mère

A la base des langues dites indo-européennes, qui comprennent la plupart des langues d’Europe, à l’exception du basque, des langues finno-ougriennes (ou ouralienne), du kartvélien (géorgien) et des langues du Caucase du nord-est, ainsi que les langues iraniennes et les langues nord-indiennes (dites indo-aryennes), il y avait une proto-langue ancestrale que par convention les linguistes ont appelé proto-indo-européen et qui devait s’appeler à l’origine l’*əryom.

S’il y a eu une langue, c’est qu’il y a eu un peuple pour parler cette langue, un peuple dont les descendants sont ceux qui parlent une langue native qui en est l’héritière. Cette langue ancestrale, par le vocabulaire reconstitué qu’on est capable d’identifier, car elle n’a jamais été écrite, permet d’identifier un peuplement européen, les Iraniens et Indiens du nord étant nés en revanche de la fusion entre ces Indo-Européens, nom technique et universitaire qu’on donne à ce peuple, et des populations antérieures bien distinctes.

Un peuple-père

Ces Indo-Européens avaient probablement comme auto-ethnonyme celui d’Əryōs ou Āryōs, qui a abouti au vieux-perse airya et au sanscrit arya, dont le sens était « noble » ou «brave », d’une racine *ar- qu’on retrouve dans des mots aussi différents qu’ordre (latin ordo) et art (latin ars) mais aussi dans le grec aristos, « le meilleur ». Leur nom signifiait donc probablement « les Braves » ou « les Meilleurs ». Le mot français aryen, repris au sanscrit, correspond donc de manière précise à cet auto-ethnonyme et tout usage autre de ce terme est un abus de langage. Je pense notamment au grave mésusage de ce terme en Allemagne au cours du premier XXème siècle. En réalité, « aryen » ou « aryan » en anglais signifie simplement « indo-européen » (cf image).

Un modèle mental et sociétal à trois dimensions

Le professeur Georges Dumézil a démontré dans ses travaux que le modèle mental des Indo-Européens, nos ancêtres, était associé à trois fonctions, que Jean Haudry a ensuite associé à trois couleurs et à trois espaces célestes ou spatiaux distincts.

La première fonction est celle de la souveraineté politique et religieuse, incarnée notamment par un roi (regs), élu par l’assemblée du peuple et garant de la loi (legs) mais aussi par le prêtre, le *bhlagmen (latin flamen, sanscrit brahman), pont (sens du mot pontife en latin, « faiseur de pont ») entre le monde des dieux et le monde des hommes).

La seconde fonction est celle de la guerre, incarnée par l’armée des citoyens (*koryos).

La troisième fonction est celle de la production, donc liée à tous les métiers de l’agriculture (notamment) et de l’artisanat.

A la 1ère fonction, on associe le cerveau (au sein du corps humain), la couleur blanche et le ciel supérieur (siège des divinités). A la 2ème fonction, on associe le cœur, la couleur rouge et le ciel intermédiaire (*regwos), ciel auroral et crépusculaire (« ciel rouge ») mais aussi ciel d’orage (« la guerre dans le ciel »). A la 3ème fonction, on associe le corps, la couleur noire (pouvant être remplacée par le vert), le ciel de nuit ou la terre.

La 1ère fonction est associée au ciel-père, dieu du jour et de la lumière, *Dyeus (> Zeus, Dyaus, Jupiter… etc). La 2ème fonction est associée au dieu de l’orage, et par extension dieu de la guerre, *Məworts (> latin Mars, sanscrit Marut). La 3ème fonction est associée à la terre-mère *Dh(e)ghom (> Déméter, Dana, Zemyna…), épouse de *Dyeus et dans ce cas surnommée *Diwni (« celle de Dyeus »).

Le dieu de l’orage est fils né de l’union entre le ciel-père et la terre-mère et il est ainsi associé à un élément reliant les dieux, un axe cosmique généralement symbolisé par un immense chêne (*perkwus) dont ce dieu sous l’épiclèse de *Perkwunos est le protecteur. Il a sans doute pour parèdre la déesse de l’Aurore (Ausos) qui est à la fois guerrière (telle Athéna) et amoureuse (telle Aphrodite) et qui a parmi ses fonctions celle d’éveiller le dieu du soleil (Sawel).

Il ne faut pas imaginer ces trois fonctions comme les trois castes qu’elles sont devenues en Inde. Chaque citoyen était à la fois prêtre en tant que « pater familias » (I), soldat (II) et travailleur/paysan (III).

Une société démocratique d’hommes libres.

La conception aryenne de nos ancêtres était fondamentalement démocratique à savoir que l’assemblée du peuple, c’est-à-dire le citoyen (keiwos), prenait les décisions par le vote, et élisait le « roi » (regs) qui avait un rôle politique et religieux tout comme elle élisait aussi un chef d’armée (koryonos) qui menait (deuk-) les troupes. Le citoyen est par définition un homme libre (leudheros). Seules les veuves de citoyens morts au combat pouvaient participer aux décisions de la tribu (teuta).

La liberté était, avec la bravoure qui caractérise l’homme au sens fort, le wiros (latin vir « homme » > virtus « bravoure », « vertu » du combattant), une des caractéristiques fondamentales des Aryens, ce qui leur a donné un avantage déterminant sur leurs adversaires, en plus de l’usage du cheval (ekwos) et du char (*roth₂ós) au combat.

Des Européens dans un environnement européen

Le vocabulaire issu de la langue aryenne tel que reconstitué par les linguistes présente une société organisée en cités (wastu) regroupant des familles (demos) avec une citadelle surélevée (pelis > grec polis « ville ») en son sein en cas de menace. Les paysans cultivaient leur champ (agros) pour nourrir la tribu ou élevaient des animaux, notamment la viande (porkos) de porc (sus), ce qui implique une sédentarité. Il y avait certes aussi des pasteurs (poymen) en charge de troupeaux de bovins (gwous, latin bos, grec bous ; féminin waka > français vache) ou d’ovins (owis, le mouton).

Nos ancêtres avaient une flore et une faune comparable à la forêt européenne classique et valorisaient notamment l’ours (arktos), le loup (wlkwos), le sanglier (eperos) et l’aigle (h₃érō). La loutre (uteros, « animal d’eau ») était un animal respecté qu’il était interdit de chasser. Enfin, le chêne (oikos) était l’arbre (deru > anglais tree) sacré par excellence.

Il faut souligner que la mer (mori) ne leur était pas inconnue et on a d’ailleurs reconstitué un terme pour désigner un navire (naus).

Conclusion

Si les Indo-Européens ou Aryens ont pu fonder la civilisation qui allait s’appeler la civilisation européenne, le nom d’Europe étant issu de deux racines indo-européennes (*weru- « large » et *owk- « voir ») et signifiant « [la terre] au large regard », et par extension la civilisation iranienne et la civilisation indienne dans le continent asiatique, c’est par des dons spécifiques dont une capacité d’adaptation indiscutable.