Au début du 16ème siècle, les Ottomans s’appuient sur les Kurdes en conflit avec les Perses de l’époque, les Safavides, pour développer l’empire ottoman.

Le sultan Sélim 1er gagne une bataille déterminante contre les Safavides en 1514 à Chaldiran aux côtés des Kurdes. Ces derniers obtiennent de la domination ottomane une relative autonomie. Sous l’action diplomatique d’Idrîsê Bedlîsî, plusieurs émirs kurdes choisissent l’alliance ottomane contre les Safavides, en échange de la reconnaissance de leurs pouvoirs héréditaires et d’une large autonomie intérieure. Ce qu’ils n’avaient pu obtenir des Perses, ils l’obtiennent de ce qui allait contester l’indo-européanité de la région pour des siècles et encore aujourd’hui.

Mais les Kurdes se retrouvent coupés en deux, avec une partie sujette au royaume perse et une partie sujette à l’empire ottoman. Ils sont alors utilisés par le pouvoir impérial ottoman comme zone tampon. C’est néanmoins une période de développement culturel au sein du Kurdistan. Ce n’est pas un âge d’or mais une période calme précédent les troubles durant lesquels les Kurdes tentent de faire reconnaitre le Kurdistan et l’identité kurde.

On pourrait reprocher aux Kurdes de l’époque de préférer une alliance avec une civilisation turcique à un peuple aryen, très proche culturellement. Il faut rappeler bien sur que la conscience indo-européenne n’existe plus politiquement à ce moment là. Les Safavides sont avant tout des centralisateurs, proches culturellement mais jugés oppressifs.

Chaldiran, en 1514, n’établit pas encore une frontière définitive. La bataille amorce le basculement d’une partie du Kurdistan vers la domination ottomane. La paix d’Amasya de 1555 stabilise ensuite une vaste zone frontalière, avant que la paix de Zuhab de 1639 ne consolide durablement le partage des espaces kurdes entre les empires ottoman et iranien.

Dans le contexte de l’époque, accepter une large autonomie sunnite revient pour les Safavides à remettre en cause leur projet impérial chiite. C’est une des grandes raisons pour lesquelles la division est impossible à résoudre. C’est dans l’opposition sunnite/chiite que se perçoivent ces deux peuples aryens.

Kurdes et Perses sont aryens, mais ils n’agissent pas comme tels, et surtout ils ne se pensent pas ainsi à cette époque.

Cette prédominance de la conscience islamique sunnite/chiite sur d’autres consciences identitaires offre un dénouement historique favorable à l’empire ottoman. On peut y voir un parallèle dans l’opposition Rome/Constantinople qui a lourdement contribué à la chute de l’empire romain d’Orient et à l’occupation par une civilisation non-européenne. L’affrontement entre Sunnites et Chiites au sein des peuples de langues iraniennes (une famille de langues dont les peuples ont tous une légitimité identitaire séparée) fait écho au au sac de Constantinople par les Croisés lors de la quatrième croisade en 1204, un évènement qui a influencé lourdement la chute de 1453.

Le problème n’était pas seulement que les Kurdes étaient majoritairement sunnites. Les Safavides cherchaient à construire une monarchie plus centralisée, à contrôler les territoires frontaliers et à réduire l’indépendance des pouvoirs locaux. Une principauté sunnite autonome pouvait constituer une dissidence confessionnelle et un relais de l’influence ottomane, mais aussi une menace militaire sur les communications de l’empire et un précédent pour d’autres pouvoirs régionaux.

Et si il en avait été autrement ?

L’histoire ne permet jamais de savoir avec certitude ce qui se serait produit si les acteurs avaient fait d’autres choix. Elle permet cependant d’examiner les possibilités que les circonstances rendaient vraisemblables.

Imaginons qu’au début du 16ème siècle, le pouvoir safavide ait adopté envers les principautés kurdes une politique radicalement différente. Au lieu de chercher à les soumettre étroitement, d’écarter leurs dynasties et d’imposer l’uniformité confessionnelle chiite, Shah Ismaïl aurait reconnu leur autonomie politique, leur caractère majoritairement sunnite et les droits héréditaires de leurs émirs.

Une telle décision n’aurait pas constitué une alliance nationale au sens moderne. Les Kurdes ne formaient pas encore un État unifié, tandis que l’Iran safavide demeurait un empire dynastique, confessionnel et multiethnique. Elle aurait néanmoins pu faire naître une alliance entre des principautés kurdes et un pouvoir iranien conscients de leur appartenance à un même espace historique et linguistique.

Kurdes et Persans appartiennent en effet au vaste ensemble des peuples iraniens. Ils sont liés par des langues apparentées, par une longue circulation culturelle et par leur participation commune au monde iranien, qui reste une famille de langues et pas un État dominé par les Perses. Mais, au 16ème siècle, cette parenté ne constitue pas encore une conscience politique capable de dépasser les fidélités religieuses et dynastiques.

Le véritable tournant contrefactuel aurait donc été moins idéologique qu’institutionnel : les Safavides auraient dû proposer aux émirs kurdes un pacte plus avantageux que celui offert par les Ottomans.

Un pacte kurdo-safavide

Dans cette autre histoire, Shah Ismaïl garantit aux principautés kurdes plusieurs droits fondamentaux : le maintien des dynasties locales, la transmission héréditaire du pouvoir, la liberté du sunnisme, l’administration intérieure des territoires et la réunion régulière des émirs dans une assemblée chargée de coordonner la défense du Kurdistan.

En échange, les principautés reconnaissent la souveraineté générale de l’État safavide, ferment les cols et les routes stratégiques aux armées ottomanes, fournissent des cavaliers et assurent la défense de la frontière occidentale.

Ce compromis n’aurait rien eu d’impossible. Les Safavides eux-mêmes gouvernèrent ultérieurement certains territoires kurdes par l’intermédiaire de dynasties locales bénéficiant d’une autonomie importante, notamment en Ardalan. L’idée d’un gouvernement indirect n’était donc pas étrangère aux pratiques impériales de l’époque.

La difficulté principale aurait été confessionnelle. Shah Ismaïl ne cherchait pas seulement à construire un État iranien : il voulait imposer le chiisme duodécimain comme principe d’unification et de légitimité. Accepter durablement de puissantes principautés sunnites sur la frontière occidentale aurait nécessité de subordonner l’uniformité religieuse à la nécessité géopolitique.

Cette décision aurait également supposé que les émirs kurdes acceptent une coordination supérieure, renoncent à certaines rivalités locales et comprennent que la progression ottomane constituait une menace plus durable que la centralisation safavide.

Chaldiran aurait-il été évité ?

Une alliance kurdo-safavide aurait d’abord transformé la campagne de 1514.

L’armée ottomane de Sélim Ier devait traverser de vastes territoires difficiles, montagneux et pauvres en ravitaillement. Elle était déjà confrontée à des problèmes logistiques, à la longueur de ses lignes de communication et aux tactiques de terre brûlée des Safavides. Une hostilité coordonnée des principautés kurdes aurait aggravé ces difficultés.

Les cavaliers kurdes auraient pu harceler les convois, fermer certains passages, attaquer les unités isolées et empêcher les Ottomans de sécuriser leur arrière. Les Safavides auraient obtenu des renseignements plus précis sur les mouvements ennemis et disposé de forces locales connaissant parfaitement le terrain.

Il est donc possible qu’une alliance solide ait empêché Sélim d’atteindre Chaldiran dans les mêmes conditions. Une partie de son armée aurait pu être immobilisée dans les montagnes ou contrainte de protéger les routes entre l’Anatolie centrale, Amede et le lac de Wan.

Mais il serait excessif d’en déduire automatiquement une victoire safavide.

À Chaldiran, la supériorité ottomane reposait largement sur son artillerie, ses armes à feu, ses janissaires et sa capacité à établir une position défensive cohérente. Les charges de la cavalerie safavide ne purent briser ce dispositif. L’absence d’une puissance de feu comparable constitue l’une des principales raisons de la défaite de Shah Ismaïl.

Même renforcée par plusieurs milliers de cavaliers kurdes, l’armée safavide aurait donc encore été vulnérable aux canons et aux arquebuses ottomanes. Une alliance aryenne n’aurait pas miraculeusement supprimé le retard tactique et technique des Safavides.

Le scénario le plus réaliste n’est donc pas nécessairement une victoire totale de Shah Ismaïl sur le champ de bataille. Il est plutôt celui d’une campagne ottomane beaucoup plus coûteuse, suivie d’une victoire militaire que Sélim aurait été incapable de transformer en conquête territoriale durable.

Une victoire ottomane impossible à exploiter

Dans l’histoire réelle, la victoire de Chaldiran ouvrit la voie au basculement d’une partie importante des principautés kurdes vers l’Empire ottoman. Idrîsê Bedlîsî joua un rôle majeur dans la négociation entre Sélim Ier et plusieurs émirs, auxquels la Porte reconnut des pouvoirs héréditaires et une autonomie intérieure en échange de leur fidélité.

C’est ce ralliement qui permit aux Ottomans de transformer une victoire ponctuelle en système frontalier durable.

Dans le scénario contraire, Sélim aurait pu vaincre à Chaldiran, entrer brièvement à Tabriz et s’emparer d’un butin considérable, sans réussir à contrôler durablement le Kurdistan. Son armée, éloignée de ses bases et menacée sur ses lignes de ravitaillement, aurait été contrainte de se retirer sans obtenir le ralliement des émirs.

Les forteresses, les villes et les routes du Kurdistan seraient restées sous le contrôle de principautés alliées aux Safavides. Amed, Bitlis, Hakkari et les régions entourant le lac de Wan auraient constitué une barrière stratégique entre l’Anatolie occupée ottomane et le plateau kurdo-perse.

Chaldiran aurait alors conservé son importance militaire, mais perdu une grande partie de sa portée géopolitique. L’Empire ottoman aurait démontré sa supériorité tactique sans parvenir à imposer une nouvelle organisation politique de la région, c’est du moins ce qui m’apparait logique.

Un Kurdistan autonome dans l’espace safavide ?

La conséquence la plus importante aurait pu être la formation progressive d’une confédération kurde sous protection safavide.

Cette confédération aurait ressemblé à un ensemble de principautés autonomes reconnaissant une souveraineté safavide lointaine, mais conservant leurs dynasties, leurs forces armées et leurs institutions kurdes.

Le Kurdistan aurait ainsi pu devenir pour l’Iran ce que les principautés kurdes devinrent partiellement pour l’Empire ottoman : une zone de gouvernement indirect et un rempart frontalier.

Une telle organisation aurait offert aux Kurdes davantage de continuité territoriale. Elle aurait limité leur division entre deux systèmes impériaux concurrents et facilité la circulation des élites, des lettrés, des soldats et des marchandises entre les différentes principautés.

Une langue administrative ou diplomatique persane aurait sans doute continué à coexister avec les langues kurdes. Ce phénomène n’aurait pas nécessairement entraîné une disparition de l’identité kurde puisque cette dernière aurait été à la base du pacte politique initial. Dans l’histoire réelle, la principauté de Bitlis resta profondément intégrée à la culture persanate tout en conservant son caractère kurde. Le persan y fut durablement employé dans l’administration, la littérature et la diplomatie.

Une limitation de l’expansion ottomane

La conservation d’un Kurdistan allié aux Safavides aurait profondément compliqué l’expansion orientale des Ottomans.

Dans l’histoire réelle, la consolidation du contrôle ottoman sur l’Anatolie orientale permit à Sélim Ier de sécuriser son flanc avant de se tourner contre les Mamelouks. En 1516 et 1517, il conquit la Syrie, la Palestine et l’Égypte.

Une frontière orientale instable aurait pu l’obliger à maintenir davantage de forces en Anatolie. Il aurait fallu défendre les routes, surveiller les principautés hostiles et prévenir les incursions safavides. Cette dispersion des moyens aurait pu ralentir, sans nécessairement l’empêcher, la campagne contre les Mamelouks.

Il demeure improbable qu’une alliance kurdo-safavide ait suffi, à elle seule, à sauver durablement le sultanat mamelouk. Celui-ci souffrait de graves faiblesses militaires et politiques. Mais la conquête ottomane de la Syrie et de l’Égypte aurait pu être retardée, plus difficile ou moins complète.

L’Empire ottoman aurait également rencontré davantage d’obstacles pour dominer la haute Mésopotamie et Bashur. Mossoul et les routes reliant l’Anatolie à Bagdad seraient restées exposées à l’action des forces kurdes et safavides.

À plus long terme, l’équilibre entre les deux empires aurait pu se déplacer vers l’ouest. La paix d’Amasya de 1555, qui stabilisa une première répartition des territoires entre Ottomans et Safavides, aurait probablement fixé une frontière plus favorable aux Indo-Européens (à ce moment là, on ne parle plus seulement d’un empire perse dans un cette temporalité alternative).

L’Empire ottoman serait resté une puissance majeure pour un temps, peut-être même la puissance dominante de la Méditerranée orientale. Mais son avancée en Anatolie orientale et en Mésopotamie aurait rencontré une résistance plus cohérente, avant que l’Europe ne reprenne ses droits chez elle en Anatolie occidentale et au delà.

La véritable leçon du scénario

La leçon de cette autre histoire n’est pas que l’affirmation soudaine d’une identité aryenne aurait automatiquement détruit l’Empire ottoman.

Une parenté ethnique ou linguistique ne remplace ni l’artillerie, ni l’organisation militaire, ni les institutions, ni une diplomatie réaliste.

La leçon est plutôt qu’une proximité civilisationnelle ne produit de conséquences historiques que lorsqu’elle se traduit par des garanties concrètes : autonomie, défense commune, respect religieux, institutions politiques et reconnaissance mutuelle.

Si le pouvoir safavide avait accepté de garantir l’autonomie des principautés kurdes, et si les émirs avaient su dépasser leurs rivalités pour organiser une défense commune, les Ottomans auraient probablement rencontré beaucoup plus de difficultés à transformer Chaldiran en domination durable.

Ils auraient encore pu remporter la bataille. Ils auraient peut-être même conservé une partie de leurs conquêtes. Mais ils n’auraient pas bénéficié aussi facilement du ralliement des principautés kurdes et de la division politique du monde iranien.

Chaldiran montre ainsi qu’une civilisation peut posséder de profondes continuités historiques sans former une communauté politique. Tant que cette parenté demeure inconsciente, sans institutions et sans stratégie commune, elle ne protège personne.

Ce ne sont pas seulement les différences entre les peuples qui permettent aux envahisseurs de progresser. C’est aussi l’incapacité des peuples apparentés à transformer leur proximité en alliance durable.

De Chaldiran au Rojhelat : la nécessité contemporaine d’un pacte entre Kurdes et opposants persans

Le parallèle avec le présent ne doit pas conduire à confondre deux époques profondément différentes. Au 16ème siècle, les acteurs étaient des dynasties, des principautés et des empires confessionnels. Aujourd’hui, la question concerne des peuples politisés, des organisations partisanes, des mouvements démocratiques, des forces armées et des conceptions concurrentes de l’État. Certains mouvements kurdes ne veulent pas d’État du tout mais c’est un autre sujet qui demanderait un développement très conséquent, qui sera bientôt publié sur Ariopol.

La logique fondamentale demeure pourtant comparable : une opposition kurde isolée ne peut probablement pas transformer seule l’ensemble de l’Iran, tandis qu’une opposition persane qui refuse de reconnaître les droits politiques des Kurdes risque de reproduire la centralisation qui a nourri les conflits précédents.

Au Rojhelat, plusieurs organisations kurdes longtemps divisées ont franchi une étape importante en formant, en février 2026, une coalition commune. Celle-ci rassemble plusieurs des principales forces politiques kurdes dites iraniennes autour du renversement de la République islamique, de la démocratie, du pluralisme et de la reconnaissance du droit des Kurdes à déterminer leur avenir politique. Cette unification renforce leur capacité de négociation, mais elle ne résout pas la question de leur relation avec les autres composantes de l’opposition iranienne.

Le principal enjeu n’est donc pas seulement militaire. Il consiste à savoir sur quelles bases les forces kurdes pourraient s’allier avec les Perses opposés au régime.

Une alliance limitée au mot d’ordre de la chute du pouvoir en place serait insuffisante. Les Kurdes du Rojhelat pourraient fournir une force organisée, des réseaux locaux, une capacité de mobilisation et une profondeur territoriale importante. Mais s’ils participaient à la chute du régime sans obtenir de garanties préalables, ils pourraient ensuite se retrouver confrontés à un nouveau pouvoir central refusant toute autonomie réelle. C’est la situation actuelle.

C’est précisément la leçon que l’on peut tirer du scénario de Chaldiran : une alliance ne doit pas seulement désigner un ennemi commun. Elle doit définir à l’avance l’ordre politique qui remplacera cet ennemi.

Les forces kurdes auraient ainsi intérêt à conditionner leur participation à un pacte politique explicite comprenant au minimum la reconnaissance constitutionnelle du peuple kurde, l’enseignement et l’usage officiel de la langue kurde, l’autonomie administrative du Rojhelat, des institutions régionales élues et une participation garantie aux structures fédérales ou confédérales de l’Iran futur.

L’opposition persane devrait, de son côté, comprendre que ces garanties ne représentent pas nécessairement une menace contre l’existence de l’Iran. Elles pourraient au contraire offrir la seule base durable permettant de maintenir volontairement dans un même ensemble politique les différentes composantes du pays.

L’unité imposée par le centre a souvent produit la révolte des périphéries. Une unité négociée, pluraliste et fondée sur des droits reconnus pourrait produire une loyauté commune plus solide.

Cette question provoque déjà de fortes tensions au sein de l’opposition iranienne. Certains courants kurdes défendent un Iran démocratique et fédéral, tandis qu’une partie de l’opposition persane, notamment parmi les monarchistes, considère le fédéralisme ou l’autodétermination comme des menaces séparatistes. Les relations entre la coalition kurde et les partisans de Reza Pahlavi se sont ainsi détériorées lorsque celui-ci a accusé les organisations kurdes de menacer l’intégrité territoriale du pays. Les représentants kurdes ont, en retour, rappelé la répression et la négation de leurs droits sous la monarchie des Pahlavi.

Ce désaccord reproduit sous une forme moderne le problème rencontré par les Safavides.

Au 16ème siècle, le pouvoir iranien ne parvenait pas à concevoir une appartenance commune qui ne soit pas soumise à son projet de centralisation confessionnelle. Aujourd’hui, certains opposants persans peinent encore à concevoir un Iran commun qui ne soit pas gouverné depuis le centre selon une conception unitaire de la nation.

Dans les deux cas, le refus de reconnaître une autonomie kurde substantielle peut pousser les Kurdes à chercher des appuis extérieurs ou à privilégier leur propre sécurité plutôt qu’un projet iranien partagé.

Une alliance contemporaine ne pourrait donc réussir que si elle se construisait entre partenaires politiquement égaux. Les Kurdes ne devraient pas être considérés comme une simple force auxiliaire chargée d’affaiblir le régime dans l’ouest de l’Iran. Ils devraient participer dès l’origine à la définition de la transition, de la Constitution et du futur équilibre territorial.

De même, les opposants persans ne devraient pas être présentés comme un bloc homogène. Ils regroupent des monarchistes, des républicains, des libéraux, des sociaux-démocrates, des nationalistes, des militants laïcs et des mouvements révolutionnaires aux projets incompatibles. La fragmentation actuelle de cette opposition et son incapacité à se rassembler autour d’une direction et d’un programme commun constituent déjà l’un de ses principaux points faibles.

Le pacte kurdo-persan devrait donc être conclu non avec une personnalité providentielle, mais autour de principes institutionnels.

Il pourrait reconnaître une double réalité : d’une part, l’existence d’un espace historique iranien partagé ; d’autre part, le droit de ses différents peuples à conserver leurs identités, leurs langues et une part substantielle de leur souveraineté politique.

Dans cette perspective, la parenté iranienne entre Kurdes et Persans pourrait fournir un langage historique commun, mais elle ne suffirait pas à elle seule. Comme à l’époque de Chaldiran, les proclamations de proximité civilisationnelle resteraient sans effet si elles n’étaient pas accompagnées de garanties concrètes.

La solution la plus réaliste serait ainsi une coalition démocratique iranienne dans laquelle les Kurdes conserveraient leur organisation propre tout en participant à une stratégie générale contre le régime de Khamenei. Leur autonomie politique ne devrait pas disparaître dans une opposition centralisée. Elle constituerait au contraire une garantie contre leur instrumentalisation et leur abandon une fois la victoire obtenue.

Les forces du Rojhelat devraient également éviter de devenir exclusivement dépendantes d’une puissance étrangère. Les expériences kurdes contemporaines montrent que les soutiens extérieurs peuvent être temporaires, conditionnels et abandonnés lorsque les intérêts géopolitiques évoluent. En 2026, les hypothèses d’un soutien occidental aux organisations kurdes iraniennes ont suscité de nombreuses spéculations, mais les engagements concrets sont restés incertains et les dirigeants kurdes eux-mêmes se sont montrés prudents. L’abandon américain au Rojava, l’une des pires décisions de Donald Trump au profit d’Al Qaeda et de la Turquie, a eu des conséquences violentes pour l’image des États-Unis.

Un tel accord ne supprimerait pas toutes les divergences. Certaines forces kurdes souhaitent le fédéralisme, d’autres une autonomie plus poussée et certaines défendent une forme d’autodétermination pouvant aller plus loin. De leur côté, de nombreux opposants persans restent attachés à un État fortement unitaire. Le but du pacte ne serait donc pas d’effacer ces désaccords, mais de garantir qu’ils seront tranchés par la négociation et par le consentement des populations, plutôt que par une nouvelle campagne militaire du pouvoir central.

Conclusion

Une leçon contemporaine de Chaldiran pourrait alors être formulée ainsi :

Les Kurdes ne doivent pas choisir entre la soumission à un pouvoir iranien centralisé et la dépendance envers une puissance étrangère. Ils peuvent chercher à devenir l’un des éléments fondateurs d’un nouvel ordre iranien, à condition que leurs partenaires reconnaissent dès le départ leur existence politique collective.

Pour les opposants persans, le choix est tout aussi décisif. Ils peuvent considérer les revendications kurdes comme une menace et risquer de maintenir les divisions dont profite le régime. C’est la situation actuelle. Ou ils peuvent proposer un véritable pacte de coexistence, dans lequel l’unité iranienne ne serait plus imposée par la contrainte, mais construite par l’association volontaire des peuples.

Mais cette entente ne sera possible que si les Persans opposés au régime acceptent ce que les Safavides n’avaient pas su accepter : l’appartenance à un même monde historique ne justifie pas la centralisation absolue. Elle impose au contraire la reconnaissance réciproque, le partage du pouvoir et la protection institutionnelle de la diversité.

Ma conviction est la suivante :

Hier, la rivalité confessionnelle et impériale a empêché l’émergence d’une solidarité entre populations de langues aryennes, au bénéfice de l’expansion ottomane Au 16ème siècle, un accord entre les Safavides et les principautés kurdes aurait pu empêcher les Ottomans de transformer leur victoire militaire en domination durable.

Aujourd’hui, une entente entre les forces kurdes du Rojhelat et les opposants persans pourrait empêcher le régime de Khamenei d’exploiter la division de ses adversaires. La chute du régime islamique de Téhéran est encore possible et le chapitre historique en cours n’est pas achevé.

Dès le 15ème siècle (et avant) les Ottomans profitent des divisions entre Indo-Européens pour les coloniser, après avoir négocié. La Turquie contemporaine ne fait pas autre chose, favorisant l’indifférence et si possible l’hostilité entre des peuples parfois très proches.

✅ Appartenir de fait à une identité n’est pas satisfaisant. Il faut en avoir conscience, cultiver la connaissance, et bien sur la défendre.

✅ Les Indo-Européens doivent connaitre l’Histoire et apprendre de leurs erreurs.

✅ Depuis le 16ème siècle au moins, les divisions entre les Kurdes et les Perses profitent à des envahisseurs. Il en sera encore ainsi aux siècles prochains si ils ne s’entendent pas.