
C’était il y a 109 ans. Le 7 novembre 1917, les bolchéviques de Vladimir Lénine s’emparent du pouvoir à Petrograd.
Cette date, correspondant au 25 octobre dans le calendrier julien alors utilisé en Russie, marque le renversement du gouvernement provisoire. Le tsar Nicolas II avait déjà abdiqué huit mois auparavant.
La révolution bolchévique ne renverse donc pas le tsarisme. Elle met fin à une fragile expérience pluraliste et ouvre la voie à un régime de parti unique, fondé sur la confiscation du pouvoir politique, la répression des oppositions et la transformation totalitaire de la société.
Cet évènement historique aura une influence très importante sur le régime néosoovétique de Vladimir Poutine, lequel célèbre se considère comme l’héritier direct et fier des agissements bolchéviques.
Les crimes qui suivent ne commencent pas avec Staline. Le système répressif est constitué sous Lénine, dès les premiers mois de la révolution.
1917-1918 : la démocratie supprimée dès les premiers mois
Le 9 novembre 1917, deux jours après la prise du pouvoir, le gouvernement de Lénine adopte un décret autorisant la fermeture des journaux jugés hostiles au nouveau régime.
Les élections à l’Assemblée constituante, organisées en novembre, donnent 370 sièges aux socialistes-révolutionnaires contre seulement 175 aux bolchéviques, sur 715 sièges.
En janvier 1918, l’Assemblée est dispersée par les forces bolchéviques après une unique séance.
Le 20 décembre 1917, Lénine avait déjà fait créer la Tchéka, police politique dirigée par Félix Dzerjinski. Initialement présentée comme un instrument provisoire contre la contre-révolution, elle acquiert rapidement des pouvoirs de répression et d’exécution sommaire.
Le pouvoir communiste vient d’établir les fondements de son appareil coercitif.
1921 : les paysans gazés et leurs familles internées
L’un des épisodes les moins connus se déroule dans la région de Tambov, où une insurrection paysanne s’oppose aux réquisitions bolchéviques.
Le 12 juin 1921, le commandant soviétique Mikhaïl Toukhatchevski signe l’ordre n°0116, prescrivant l’emploi de gaz toxiques contre les insurgés réfugiés dans les forêts.
L’ordre prévoit que les gaz doivent atteindre l’ensemble des zones boisées concernées et détruire ce qui s’y trouve. Son existence est documentée, même si l’étendue de son application militaire demeure discutée.
En juillet 1921, sept camps de concentration sont établis dans la province. Ils regroupent environ 50 000 détenus, principalement des femmes, des enfants et des personnes âgées, internés en raison de leurs liens familiaux avec les insurgés.
La mortalité dans ces camps atteint localement 15 à 20% par mois à l’automne 1921.
1922 : Lénine réclame l’exécution des religieux
Le 19 mars 1922, Lénine adresse une lettre secrète aux membres du Politburo concernant la confiscation des objets précieux des églises orthodoxes.
Dans ce document conservé aux archives russiennes et publié par la Bibliothèque du Congrès américaine, il demande de procéder aux confiscations avec une extrême brutalité et de faire fusiller le plus grand nombre possible de représentants du clergé qualifié de réactionnaire.
La famine de 1921-1922, aggravée par les guerres, la sécheresse et les réquisitions, provoque environ 5 millions de morts, selon une estimation généralement retenue par les historiens.
C’est une organisation américaine dirigée par Herbert Hoover, l’American Relief Administration, qui nourrit quotidiennement près de 11 millions de personnes à l’été 1922.
1930-1934 : l’extermination sociale par la collectivisation
Sous Staline, la collectivisation forcée de l’agriculture entraîne l’expropriation des paysans, la destruction de communautés rurales, des déportations et des famines de masse.
En Ukraine, l’Holodomor de 1932-1933 provoque environ 3,9 millions de morts, selon les recherches démographiques reprises par l’université Harvard.
Le 22 janvier 1933, Staline ordonne d’empêcher les paysans affamés de quitter l’Ukraine et le Kouban (un territoire ukrainien qui n’a jamais été libéré de la Russie moderne) pour chercher de la nourriture ailleurs en URSS.
Au Kazakhstan, la collectivisation forcée et la destruction de l’économie pastorale provoquent la mort de plus de 1,5 million de personnes entre 1930 et 1933, soit environ un quart de la population du territoire. Plus d’un tiers des Kazakhs ethniques périssent.
Environ 90% du cheptel disparaît au cours de cette catastrophe. Une civilisation pastorale millénaire subit ainsi une transformation imposée par la violence et la famine.
1937-1938 : les statistiques de la Grande Terreur
Les archives soviétiques permettent aujourd’hui de mesurer précisément une partie de la répression stalinienne.
Pour les seules années 1937 et 1938, la commission Pospelov recense :
- 1 548 366 personnes arrêtées par le NKVD.
- 681 692 personnes fusillées.
- Des condamnations prononcées par des juridictions d’exception, souvent sans défense ni comparution des accusés.
- Des quotas régionaux d’arrestations et d’exécutions validés au sommet du pouvoir.
Ces opérations ne visaient pas exclusivement les responsables politiques. Elles frappaient les ouvriers, les paysans, les religieux et des groupes ethniques entiers.
1937-1938 : les opérations secrètes contre les minorités nationales
L’une des dimensions les moins connues de la Grande Terreur concerne les opérations nationales du NKVD.
L’opération polonaise, déclenchée en août 1937, conduit à 143 810 arrestations et 111 091 condamnations à mort, exécutées selon les statistiques soviétiques.
L’opération grecque, dirigée contre des populations d’origine hellénique vivant en URSS, totalise déjà 9 450 condamnations à mort au 10 septembre 1938, selon un bilan partiel étudié par l’historien Nicolas Werth.
En 1937, le régime déporte également 171 781 Coréens soviétiques d’Extrême-Orient vers l’Asie centrale, principalement au Kazakhstan et en Ouzbékistan, sous prétexte de prévenir l’espionnage japonais.
La politique d’élimination des « ennemis de classe » – dont l’expression fait écho aux propos d’antifas en France de nos jours – s’étend désormais à des communautés soupçonnées collectivement en raison de leur origine.
1940 : près de 22 000 Polonais exécutés sur décision politique
Le 5 mars 1940, le Politburo soviétique approuve une opération d’extermination visant des prisonniers polonais.
Le NKVD assassine 21 857 personnes, selon une note soviétique de 1959 : officiers, policiers, fonctionnaires et autres prisonniers.
Le massacre de Katyń, longtemps attribué mensongèrement aux nazis par Moscou, n’est reconnu officiellement par l’URSS qu’en 1990. La falsification historique est réelle et surtout elle a été durablement non remise en cause. C’est une leçon importante pour ceux qui ont à cœur la révélation de la vérité historique.
Le Goulag : des millions d’individus transformés en main-d’œuvre pénitentiaire
Entre 1930 et 1955, environ 17 à 18 millions de détenus passent par le système concentrationnaire soviétique, selon les statistiques administratives étudiées par les historiens.
Environ 1,7 million y meurent, d’après les relevés officiels, dont l’exhaustivité demeure discutée.
La déportation, l’exploitation forestière, les mines, les chantiers et les travaux forcés deviennent des instruments permanents de la répression politique et de l’économie soviétique. C’est un phénomène d’esclavage moderne.
Ces chiffres ne comprennent pas l’ensemble des victimes des exécutions, des famines et des déplacements forcés. Ils ne constatent qu’une partie du crime de masse communiste.
Chine et Cambodge : l’extension internationale de la catastrophe
Le phénomène ne se limite pas à l’Union soviétique.
En Chine, le Grand Bond en avant engagé par Mao Zedong en 1958 débouche sur une famine gigantesque. Les évaluations historiques recensées par Oxford situent la surmortalité entre 15 et 45 millions de personnes de 1959 à 1962.
Au Cambodge, les Khmers rouges de Pol Pot instaurent en avril 1975 une collectivisation radicale, évacuent les villes et imposent le travail forcé.
Entre avril 1975 et janvier 1979, 1,5 à 2 millions de Cambodgiens meurent d’exécutions, de famine, d’épuisement ou de maladies, soit environ un quart de la population. C’est notament ainsi que l’on retrouve en France des « Asiatiques à droite » qui – pour certains – sont issus de cette histoire douloureuse. Ils n’ont rien oublié de leur histoire familiale et ils ne veulent pas voir la France subir ce que le Cambodge a subi.
En Corée du Nord, la famine des années 1995-2000 entraîne encore 600 000 à un million de décès supplémentaires, selon une étude démographique publiée dans Population and Development Review.
109 ans plus tard : le poids des archives
Les évaluations globales des victimes des régimes communistes restent débattues : les méthodes de calcul varient selon que l’on retient les exécutions, les décès en détention, les famines provoquées ou aggravées par les politiques publiques et les pertes liées aux guerres civiles.
Mais les documents eux-mêmes sont sans ambiguïté sur l’existence des crimes.
Des ordres signés. Des quotas d’exécutions. Des populations déportées. Des millions de morts.
Du 7 novembre 1917 à la chute des régimes communistes européens -symptôme d’une colonisation russienne et prélude au conflit euroasiatique moderne – puis aux tragédies asiatiques, l’histoire de ces États montre comment la suppression de la liberté politique, la collectivisation forcée et la désignation de catégories entières de citoyens comme « ennemis de classe » ont permis des violences à une échelle considérable.
109 ans après Petrograd, les archives continuent de témoigner.
Références
- https://encyclopedia.ushmm.org/content/en/article/the-russian-revolution-1917
- https://www.loc.gov/exhibits/archives/intn.html
- https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/en/news/crimes-and-mass-violence-of-the-russian-civil-wars-1918-1921
- https://guides.hoover.org/ARA_SovietRussia
- https://www.gis.huri.harvard.edu/demographic-research
- https://www.persee.fr/doc/ihtp_0247-0101_2006_num_86_1_1839
- https://eng.ipn.gov.pl/en/digital-resources/articles/7850,The-Katyn-Massacre.html
- https://academic.oup.com/reference/62338/reference-article-abstract/554184195
- https://www.ushmm.org/genocide-prevention/countries/cambodia/cambodia-1975
- https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1728-4457.2001.00219.x