
Le 5 novembre 2026, Bafel Talabani, président de l’Union patriotique du Kurdistan (PUK), a annoncé le retrait de son parti du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), la non-reconnaissance du Parlement kurde et la possibilité de constituer une administration parallèle à Silêmanî.
Cette décision marque une escalade majeure dans la confrontation entre les deux principales formations politiques du Bashur : le Parti démocratique du Kurdistan (KDP), dominé par la famille Barzani, et le PUK, dirigé par la famille Talabani.
La crise dépasse désormais les désaccords habituels sur la répartition des ministères. C’est l’unité institutionnelle du Kurdistan autonome, construite après la guerre civile kurde des années 1990, qui est remise en question.
Un Parlement réactivé malgré l’opposition du PUK
Le 4 novembre, le Parlement du Kurdistan s’est réuni à Hewlêr pour la première fois avec le quorum nécessaire depuis les élections régionales d’octobre 2024.
Sur les 100 députés, 52 ont participé à la séance, dépassant d’une seule voix la majorité absolue requise de 51.
Cette réunion a permis d’élire une nouvelle présidence parlementaire :
- Vala Fareed (KDP) : présidente du Parlement.
- Rami Noori : vice-président, représentant de la communauté chrétienne.
- Muna Qahwachi : secrétaire, représentante de la communauté turkmène.
La séance s’est tenue malgré le boycott du PUK, du mouvement Nouvelle Génération et de plusieurs autres partis.
Trois élus issus des listes du PUK et trois autres issus de Nouvelle Génération ont néanmoins participé, certains ayant préalablement rompu avec leur formation.
Le KDP estime que cette réactivation est légale et nécessaire pour sortir de près de deux années de paralysie institutionnelle.
À l’inverse, le PUK dénonce une procédure contraire aux principes de partage du pouvoir. Il accuse notamment ses adversaires d’avoir exercé des pressions sur certains parlementaires, sans que ces accusations soient établies.
Deux années de blocage depuis les élections de 2024
Les élections régionales du 20 octobre 2024 avaient établi les rapports de force suivants :
- KDP : 39 sièges
- PUK : 23 sièges
- Nouvelle Génération : 15 sièges
Aucun parti n’avait obtenu de majorité absolue.
Depuis janvier 2026, l’alliance parlementaire entre le PUK et Nouvelle Génération représente 38 sièges, soit presque autant que le KDP.
Cependant, les négociations concernant la formation du dixième gouvernement régional n’ont jamais abouti.
Le KDP défend une répartition des responsabilités correspondant aux résultats électoraux, qui le placent en première position.
Le PUK réclame une participation plus équilibrée aux fonctions exécutives, conformément à sa conception du partenariat historique entre les deux partis.
En conséquence, Masrour Barzani demeure Premier ministre à la tête du gouvernement sortant depuis 2019, tandis que Qubad Talabani, frère de Bafel, en occupait jusqu’ici la vice-présidence.
Le statut juridique de cet exécutif prolongé est également contesté devant la Cour suprême fédérale irakienne.
Bafel Talabani annonce la rupture
Après une réunion du Conseil de direction du PUK à Silêmanî, le 5 novembre, Bafel Talabani a annoncé dans une déclaration vidéo que son parti quittait le gouvernement régional.
Il a qualifié l’exécutif actuel de gouvernement défaillant et affirmé que le PUK ne reconnaîtrait ni le Parlement réactivé, ni les nouvelles institutions qui pourraient en découler.
Il a notamment déclaré, selon la traduction de ses propos :
« Tout ce qu’ils feront là-bas, nous le ferons ici. S’ils nomment un président de la Région (le Kurdistan Bashur), nous nommerons un président de la Région. »
Bafel Talabani affirme également avoir effectué plus de quinze déplacements à Hewlêr pour négocier avec le KDP, sans parvenir à un accord.
Il annonce vouloir mobiliser les moyens disponibles dans les territoires sous influence du PUK, notamment Silêmanî et Helebce, afin d’assurer la continuité des services publics.
Il précise cependant ne pas vouloir que du sang soit versé au Kurdistan.
Il faut souligner que la création d’un second gouvernement reste, à ce stade, une menace politique et non une séparation institutionnelle déjà réalisée.
Le spectre du retour à deux gouvernements kurdes
Après la guerre civile kurde de 1994-1998, le Bashur avait été divisé entre deux administrations concurrentes :
- Hewlêr et Dihok, sous l’autorité du KDP.
- Silêmanî, sous l’autorité du PUK.
Les affrontements avaient profondément affaibli les institutions kurdes. L’accord de Washington de 1998 avait permis de mettre fin au conflit, avant la réunification officielle des administrations en 2006.
Cette réunification était toutefois demeurée incomplète. Les deux partis ont conservé des appareils politiques, économiques et sécuritaires largement distincts, ainsi que leurs propres réseaux d’influence dans l’administration.
En septembre 2026, une nouvelle étape avait été franchie avec la réorganisation des forces peshmergas sous une structure de commandement commune. Les deux commandements territoriaux continuent néanmoins de correspondre largement aux anciennes zones d’influence partisanes.
Une séparation politique durable entre Hewlêr et Silêmanî pourrait fragiliser cette réunification militaire, compliquer la gestion des ressources budgétaires et remettre en cause le fonctionnement des institutions communes.
Elle ne signifierait cependant pas automatiquement pour autant la naissance de deux régions autonomes légalement distinctes au sein de l’Irak.
Des conséquences géopolitiques au-delà du Bashur
Cette crise intervient dans un environnement régional particulièrement sensible.
Le KDP entretient historiquement des relations avec Ankara (un héritage de la guerre entre Kurdes dont a profité la colonisation turque en Anatolie), tandis que le PUK dispose de liens anciens avec Téhéran. Les deux formations entretiennent également des relations avec Washington.
À Bagdad, elles rivalisent pour peser sur les décisions fédérales, notamment concernant le budget du Kurdistan, les revenus pétroliers et la répartition des responsabilités politiques.
Une aggravation de leur confrontation pourrait réduire leur capacité de négociation collective face au gouvernement irakien.
Elle risquerait aussi d’affaiblir la cohésion des institutions sécuritaires kurdes, alors que le Kurdistan demeure exposé à des menaces régionales et à des tensions militaires.
La réaction de Diliman Abdulkader : une lutte de pouvoir qui pénalise les Kurdes
L’analyste politique kurde Diliman Abdulkader critique la position de Bafel Talabani tout en estimant qu’elle constitue cependant la conséquence prévisible du fonctionnement du système politique kurde.
Dans une déclaration publiée sur X, il met en cause la concentration durable du pouvoir entre les mains des Barzani, sans exonérer les Talabani de leurs propres responsabilités.
Extraits de sa déclaration, traduite de l’anglais :
« Je n’aime pas ce message, il est clivant. Cela affaiblit la Région du Kurdistan où tant de gens se sont sacrifiés pour la créer. Mais je comprends. C’était inévitable.
Le KDP-PUK ne sait pas comment fonctionner ensemble, pas seulement ça, ils ne savent pas comment céder le pouvoir quand l’un ou l’autre l’a.
Le KDP a créé un environnement dans le Gouvernement Régional du Kurdistan où TOUT le pouvoir passe par le Clan Barzani.
[…]
Masrour veut être Premier ministre à vie. Nechirvan veut être Président à vie et cela descend la lignée Barzani, ça ne s’arrête jamais.
Cela ne veut pas dire que les Talabanis ne feraient pas la même chose, mais ce n’est pas le cas depuis deux décennies, c’est un Barzani après l’autre dans les postes suprêmes et ils n’ont aucune volonté de lâcher prise.
[…]
La Région n’appartient ni à l’un ni à l’autre de vous, c’est ce qu’ils ne comprennent pas.
[…]
Ma question est, pourquoi ne pouvez-vous pas, vous deux clans, régler vos comptes entre vous sans impliquer le peuple ou diviser le territoire et le gouvernement ?
Vous ne faites que nuire à des gens innocents dans tout ça. Vous entraînez la Région dans votre chute.
Votre lutte de pouvoir clanique n’est pas la lutte ou le problème du peuple, ne traînez pas le peuple là-dedans — résolvez-le entre vous loin de tout le monde. »
Hewlêr, une capitale qui devrait appartenir à tous les Kurdes
Dans une seconde intervention, Diliman Abdulkader propose de mettre fin à la domination partisane sur Hewlêr, capitale du Kurdistan autonome, afin d’en faire un territoire politiquement neutre, administré par les institutions régionales plutôt que par le KDP ou le PUK.
Il rappelle un épisode historique particulièrement sensible : le 31 août 1996, pendant la guerre civile kurde, le KDP de Massoud Barzani avait repris Hewlêr au PUK avec l’appui militaire des forces de Saddam Hussein.
Trente ans plus tard, Abdulkader estime que cette rivalité territoriale ne devrait plus déterminer le fonctionnement des institutions kurdes.
« Hewlêr ne devrait appartenir à personne. C’est la capitale, elle appartient à tous, comme le reste de la Région autonome. »
Selon lui, la sécurité de la capitale devrait être confiée aux forces peshmergas réunifiées sous un commandement commun, et non aux seules forces liées au KDP ou au PUK. Il dénonce notamment la capacité d’un parti à contrôler les déplacements et l’accès à la capitale.
La réunification officielle des peshmergas, annoncée en septembre 2026, pourrait ainsi servir de fondement à une réforme politique plus ambitieuse.
Abdulkader propose de faire de Hewlêr le point de départ d’une transformation progressive de l’ensemble du Kurdistan : remplacer les structures administratives et sécuritaires contrôlées par les partis par des institutions véritablement régionales, indépendantes des deux familles dominantes.
Il reste toutefois sceptique quant à la volonté des dirigeants concernés de mettre en œuvre une telle réforme, estimant que cette solution exigerait une rationalité politique dont aucun des deux camps ne fait actuellement preuve.
Références
- https://en.964media.com/54798/
- https://beta.rudaw.net/english/categories/kurdistan/1080037
- https://www.shafaq.com/en/Kurdistan/KDP-accuses-PUK-New-Generation-of-paralyzing-Kurdistan-parliament
- https://en.964media.com/54692/
- https://gov.krd/mopa-en/activities/news-and-press-releases/2026/september/peshmerga-unification-and-reorganisation-officially-announced/
- https://www.gov.uk/government/publications/iraq-country-policy-and-information-notes/country-policy-and-information-note-opposition-to-the-government-in-the-kurdistan-region-of-iraq-kri-iraq-july-2023-accessible
- https://pukmedia.com/EN/Details/83335
- https://x.com/D_abdulkader/status/2118443801270456706
- https://x.com/D_abdulkader/status/2118456361684279425