
Le 27 septembre 2020 commençait la guerre de 44 jours en Artsakh — Haut-Karabakh — qui allait bouleverser définitivement l’équilibre du Caucase du Sud.
Ce jour-là, les forces azerbaïdjanaises lançaient une offensive militaire de grande ampleur contre les positions arméniennes. Stepanakert et d’autres localités de l’Artsakh furent rapidement soumises à des bombardements. Human Rights Watch a notamment établi l’emploi répété par l’Azerbaïdjan de munitions à sous-munitions dans des zones résidentielles, ainsi que des frappes indiscriminées utilisant notamment des roquettes Smerch et Grad.
Après six semaines de guerre, le cessez-le-feu du 10 novembre 2020 consacrait une victoire militaire majeure de Bakou. Une grande partie des territoires jusque-là contrôlés par les Arméniens passait sous contrôle azerbaïdjanais.
Mais 2020 n’était que la première étape.
De la guerre de 2020 à l’exode de 2023
À partir de décembre 2022, la liaison entre l’Artsakh et l’Arménie par le corridor de Berdzor/Latchine fut progressivement paralysée. Nourriture, médicaments et autres biens essentiels devinrent difficiles à acheminer.
Le 22 février 2023, la Cour internationale de Justice ordonna à l’Azerbaïdjan de prendre toutes les mesures à sa disposition afin de garantir la circulation sans entrave des personnes, véhicules et marchandises dans les deux directions sur le corridor.
La situation humanitaire continua pourtant à se détériorer. La CIJ constatera par la suite que les perturbations prolongées avaient notamment empêché le transfert de malades vers l’Arménie et provoqué des pénuries de nourriture, de médicaments et de fournitures médicales vitales.
Puis vint le 19 septembre 2023.
L’Azerbaïdjan déclencha une nouvelle opération militaire et reprit en quelques heures le contrôle effectif de l’ensemble de l’Artsakh. Bakou la présenta comme une opération « antiterroriste » menée sur son territoire internationalement reconnu ; l’Arménie la décrivit comme l’aboutissement d’une politique destinée à expulser la population arménienne.
Le résultat démographique est, lui, incontestable : plus de 100 000 Arméniens quittèrent l’Artsakh pour l’Arménie en quelques jours, selon les chiffres repris par la Cour internationale de Justice. Une région qui comptait encore une population arménienne compacte se retrouva ainsi pratiquement vidée de celle-ci.
Crimes de guerre, prisonniers et civils
La guerre de 2020 ne fut pas seulement une confrontation entre armées.
Human Rights Watch a documenté des détentions illégales de civils arméniens par les forces azerbaïdjanaises, ainsi que des passages à tabac, tortures et traitements cruels ou dégradants. Deux civils étudiés par l’organisation moururent en captivité ; HRW estime que les éléments disponibles indiquent que l’un d’eux fut très probablement victime d’une exécution extrajudiciaire.
Les prisonniers de guerre arméniens furent également au centre de nombreuses accusations de mauvais traitements. Dans son ordonnance du 7 décembre 2021, la Cour internationale de Justice prit acte des accusations arméniennes concernant passages à tabac, brûlures, électrocutions, insultes ethniques et exécutions de détenus et ordonna des mesures de protection, sans pour autant statuer à ce stade sur le fond de toutes ces accusations.
Il faut également rappeler que les organisations internationales ont documenté des violations du droit de la guerre commises par les deux camps en 2020, notamment des frappes arméniennes indiscriminées contre des villes azerbaïdjanaises. Cela ne retire rien aux crimes documentés contre les Arméniens d’Artsakh ni à l’exode massif de 2023.
Une présence arménienne bien antérieure à l’Azerbaïdjan moderne et même à la colonisation turque dans le Caucase
Présenter l’Artsakh comme une terre devenue « azerbaïdjanaise » de toute éternité est historiquement trompeur.
La population des hautes terres du Karabakh était très majoritairement arménienne lors de la constitution soviétique de l’entité autonome. Les statistiques publiées pour 1923 donnent 94,4% d’Arméniens dans l’oblast autonome nouvellement créé.
Le statut territorial moderne est issu des recompositions bolcheviques du Caucase. Le 4 juillet 1921, le Bureau caucasien du Parti bolchevique avait d’abord décidé le rattachement du Haut-Karabakh à l’Arménie soviétique. La décision fut réexaminée dès le lendemain : le 5 juillet, le territoire fut maintenu dans la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan, avec la promesse d’une large autonomie. L’oblast autonome du Haut-Karabakh fut finalement constitué en 1923 à l’intérieur de la RSS d’Azerbaïdjan.
Il est donc plus précis de parler d’une décision politique soviétique ayant placé une région très majoritairement arménienne à l’intérieur de l’Azerbaïdjan soviétique, plutôt que d’une appartenance nationale réelle. Dès le départ, l’Azerbaïdjan est une création soviétique utilisée contre l’Iran. Les « Azéris » sont génétiquement kurdes, arméniens et perses ; mais avec une langue turque et un récit national inventé et largement volé à la Perse. Ils sont Chiites car issus du monde iranien, mais conçus comme un contrepoids géopolitique à la Perse comme État.
Les Arméniens : un peuple de langue indo-européenne
L’identité arménienne possède une profondeur historique qui précède de très loin les États modernes du Caucase.
La langue arménienne constitue à elle seule une branche indépendante de la famille indo-européenne. Son corpus écrit est attesté depuis le début du Ve siècle, avec l’alphabet traditionnellement attribué à Mesrop Machtots, mais la langue et le peuple arméniens sont naturellement antérieurs à cette première littérature conservée.
L’Arménie appartient historiquement aux mondes caucasien, anatolien, iranien, méditerranéen et européen. Géographiquement, le Caucase se situe précisément dans la zone conventionnelle de séparation entre Europe et Asie : affirmer simplement que « tout le Caucase est européen » relève donc d’une convention géographique particulière plutôt que d’un fait universellement admis.
Qualifier la langue arménienne d’indo-européenne et le peuple arménien d’européen est donc un fait linguistique établi.
« Azerbaïdjan » : une invention moderne
Avant la fin du XIXe siècle, les musulmans turcophones du Caucase oriental ne se définissaient généralement pas comme membres d’une nation appelée « Azerbaïdjanais ». Les sources russes les désignaient fréquemment comme « Tatars » ou « Tatars caucasiens », tandis que l’identification religieuse comme musulmans et l’identification linguistique comme Turcs/Turciques occupaient une place importante.
Il faut également distinguer trois réalités souvent confondues : les populations turcophones du Caucase, leur langue et l’État moderne appelé Azerbaïdjan.
Les populations turcophones de la région ne sont évidemment pas apparues au XXe siècle et leur langue n’est pas une « invention ». L’actuel azéri appartient à la branche oghouze des langues turciques et résulte d’une histoire linguistique pluriséculaire.
Mais la turquisation de la région est bien un processus historique et un phénomène politique.
Encyclopaedia Iranica décrit l’arrivée puis l’installation croissante de populations turcophones à partir du Moyen Âge, notamment sous les Seldjoukides, puis l’accélération de la turquisation sous les dynasties turcomanes et safavides. L’ancienne langue iranienne appelée āḏarī recula progressivement devant le turc. La langue n’est cependant pas la génétique. La grande majorité des Azerbaïdjanais sont des Arméniens, Kurdes ou Perses assimilés de force par les colonisateurs turcs. C’est notamment pour cela que la Turquie et l’Azerbaïdjan sont particulièrement révisionnistes et agressifs au plan de l’identité nationale : tout est faux dans leur monde aux plans historique et génétique.
Plus significatif encore : le nom même de l’État moderne de la colonisation turque dans le Caucase est récent.
Le premier tournant se produit à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, sous l’Empire russe. Une intelligentsia musulmane et turcophone du Caucase développe progressivement différents projets identitaires concurrents : islamique, turc/panturc, territorial caucasien et finalement azerbaïdjanais. L’historien Zaur Gasimov situe ainsi l’émergence de l’identité nationale azerbaïdjanaise dans le Caucase oriental sous domination russe à la fin du XIXe siècle, avant sa consolidation pendant l’époque soviétique.
Historiquement, Azerbaïdjan désignait principalement la région située au nord-ouest de l’Iran. Encyclopaedia Iranica relève que les territoires caucasiens d’Arran et du Chirvan adoptèrent le nom « Azerbaïdjan » en 1918, lors de la proclamation de la République démocratique d’Azerbaïdjan. La même encyclopédie souligne également que la dénomination officielle de la langue passa ensuite, durant la période soviétique, de « turc » à « azéri ».
Il serait donc historiquement faux de prétendre que les populations turcophones ou leur langue auraient été créées au XXe siècle. Elles sont le résultat de la colonisation turque dans le Caucase depuis le XI siècle. En revanche, l’Azerbaïdjan comme identité étatique moderne, appliquant à l’Arran et au Chirvan un nom historiquement associé à une région iranienne située plus au sud, est bien une construction politique récente à l’échelle de l’histoire du Caucase.
C’est surtout l’URSS qui institutionnalise une nationalité spécifiquement azerbaïdjanaise.
L’historien Harun Yilmaz a consacré une étude entière à ce processus, The Soviet Union and the Construction of Azerbaijani National Identity in the 1930s. Il montre qu’au début de l’époque soviétique, la population titulaire continuait à être définie comme turque/turcique. Puis, dans les années 1930, Moscou favorisa une identité azerbaïdjanaise autonome, distincte à la fois de la Turquie et de l’Iran. Le tournant décisif se situe autour de 1936-1937.
Un patrimoine désormais placé sous contrôle azerbaïdjanais, dans un révisionnisme appliqué
Avec la disparition de la population arménienne de l’Artsakh se pose enfin la question de son patrimoine : églises, monastères, cimetières, inscriptions et khatchkars constituent les traces matérielles de siècles de civilisation arménienne.
L’importance culturelle des khatchkars, ces stèles de pierre caractéristiques de la tradition arménienne, est internationalement reconnue : leur art et leur savoir-faire figurent depuis 2010 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO.
La Cour internationale de Justice avait déjà ordonné en décembre 2021 à l’Azerbaïdjan de prendre les mesures nécessaires pour prévenir et punir les actes de vandalisme et de profanation visant le patrimoine culturel arménien.
Aujourd’hui, le révisionnisme azerbaïdjanais invente que le patrimoine arménien ne serait pas arménien mais celui des « chrétiens albanais ». Ce n’est qu’une façon de nier la culture autochtone.
L’enjeu dépasse donc la seule possession territoriale : il concerne également la préservation de la mémoire matérielle d’une population désormais absente de sa terre.
Ne pas oublier l’Artsakh, avant-poste de la civilisation européenne
Le 27 septembre 2020 marque le commencement d’une séquence qui s’est achevée, trois ans plus tard, par un bouleversement démographique presque total.
2020 : guerre de 44 jours.
2022-2023 : isolement progressif du corridor reliant l’Artsakh à l’Arménie.
19 septembre 2023 : offensive azerbaïdjanaise.
Fin septembre 2023 : plus de 100 000 Arméniens ont quitté leur foyer.
Quelle que soit la qualification juridique définitive qui sera donnée aux différents actes devant les juridictions internationales, un fait demeure : une terre peuplée très majoritairement d’Arméniens durant toute la période contemporaine s’est retrouvée pratiquement privée de sa population arménienne en quelques jours.
Pour l’Arménie et pour la diaspora, l’Artsakh n’est donc pas seulement le souvenir d’un territoire perdu. C’est celui d’une communauté, de ses villages, de ses monastères, de ses morts et d’un patrimoine dont l’avenir demeure en question.