
Le 12 septembre 1683, devant les murailles de Vienne, l’une des batailles les plus importantes de l’histoire européenne arrive à son dénouement.
Depuis près de deux mois, l’armée ottomane assiège la capitale des Habsbourg.
La ville est épuisée.
Ses défenses ont été minées, plusieurs ouvrages fortifiés sont gravement endommagés et les Ottomans préparent l’assaut qui doit ouvrir la route vers le cœur de l’Europe centrale.
Mais sur les hauteurs à l’ouest de la ville apparaît une armée venue au secours de Vienne.
À sa tête se trouve le roi de Pologne Jean III Sobieski.
Quelques heures plus tard, près de 18 000 cavaliers polonais, impériaux et allemands descendent vers les lignes ottomanes.
À leur tête chargent les célèbres hussards ailés polonais.
L’armée du grand vizir Kara Mustafa s’effondre.
Le siège de Vienne est brisé.
Et le rapport de forces entre l’Europe centrale et l’Empire ottoman vient de changer.
L’expansion ottomane vers l’Europe centrale
Pour comprendre l’importance de Vienne, il faut regarder plusieurs siècles en arrière.
Depuis son apparition, l’Empire ottoman s’est progressivement étendu sur les territoires de l’Empire romain d’Orient et des royaumes balkaniques.
Constantinople tombe en 1453 et reste encore une ville occupée par les Turcs en 2026, malgré une présence de l’armée grecque au moment de la période de la décolonisation.
La Serbie, la Bulgarie et une grande partie des Balkans passent sous domination ottomane.
Au XVIe siècle, l’expansion atteint l’Europe centrale.
La Hongrie est écrasée à Mohács en 1526.
Trois ans plus tard, les Ottomans assiègent une première fois Vienne.
Ils échouent.
Mais la frontière entre le monde habsbourgeois et l’Empire ottoman demeure pendant plus d’un siècle l’une des grandes lignes de confrontation de l’Europe.
En 1683, l’Empire ottoman décide de tenter une nouvelle fois de prendre la capitale impériale.
L’objectif dépasse la simple conquête d’une ville.
Vienne constitue l’un des principaux verrous politiques et militaires de l’Europe centrale.
Sa chute aurait profondément affaibli les Habsbourg et ouvert aux Ottomans des possibilités nouvelles vers les territoires germaniques et le cœur du continent.
Le gouvernement autrichien considère lui-même aujourd’hui la bataille qui va suivre comme un tournant « de dimension européenne ».
Kara Mustafa devant Vienne
Au printemps 1683, une immense armée d’invasion ottomane se met en marche.
Elle est commandée par le grand vizir Merzifonlu Kara Mustafa Pacha.
Les estimations de ses effectifs varient considérablement selon les sources, ce qui impose de rester prudent devant les chiffres spectaculaires parfois avancés.
Mais une chose ne fait aucun doute :
l’armée mobilisée est considérable.
Le 14 juillet 1683, le siège de Vienne commence.
La défense de la ville est confiée au comte Ernst-Rüdiger von Starhemberg.
Pendant près de deux mois, les Ottomans bombardent les positions viennoises et utilisent surtout une méthode particulièrement dangereuse : la guerre des mines.
Des galeries sont creusées sous les fortifications afin d’y placer des charges explosives.
Les défenseurs creusent leurs propres contre-mines.
Sous terre comme sur les remparts, une guerre d’usure commence.
À mesure que les semaines passent, la situation de Vienne devient critique.
Selon les données conservées par le musée de Kętrzyn, les forces disponibles pour défendre la ville tombent fortement tandis que les envahisseurs prennent pied dans plusieurs ouvrages fortifiés de la partie occidentale des défenses.
L’assaut final devient une possibilité réelle.
Mais Vienne n’est plus seule.
Jean III Sobieski
Quelques mois auparavant, l’empereur Léopold Ier et le roi de Pologne Jean III Sobieski ont conclu une alliance militaire contre l’Empire ottoman.
Sobieski n’est pas un commandant improvisé.
Il possède déjà une longue expérience des guerres contre les Ottomans et les Tatars.
En 1673, à Khotyn, il a remporté une importante victoire contre une armée ottomane.
Dix ans plus tard, c’est vers lui que se tourne l’alliance européenne pour sauver Vienne.
L’armée polonaise descend vers le sud.
Elle rejoint les forces impériales et les contingents provenant de plusieurs États du Saint-Empire.
Le 3 septembre, lors d’un conseil de guerre, le commandement général de l’armée de secours est confié au roi de Pologne.
Sobieski commande désormais une coalition composée de Polonais, d’Autrichiens, de Saxons, de Bavarois, de Franconiens et d’autres contingents germaniques.
Environ 70 000 hommes sont réunis selon l’estimation donnée par Polish History, dont près d’un tiers de Polonais.
Le plan de Sobieski est ambitieux.
L’armée ne doit pas simplement harceler les Ottomans ou couper leurs communications.
Elle doit les affronter et les battre.
Le Kahlenberg
Pour atteindre Vienne, les forces de secours doivent traverser le Wienerwald, la forêt viennoise.
Le terrain est extrêmement difficile.
Les routes permettent mal de transporter l’artillerie.
Les collines, vallées, vignobles et villages détruits compliquent considérablement le déplacement d’une grande armée.
Le 11 septembre, les forces alliées atteignent les hauteurs dominant la région viennoise.
Depuis le Kahlenberg, Sobieski peut enfin observer directement le dispositif ottoman.
La bataille aura lieu le lendemain.
Dans la matinée du 12 septembre 1683, les forces impériales placées sur la gauche attaquent.
Charles de Lorraine progresse contre l’aile droite ottomane.
Au centre, les contingents germaniques entrent à leur tour dans le combat.
Sur la droite, les Polonais doivent avancer à travers le relief accidenté avant de pouvoir atteindre le terrain permettant l’engagement massif de leur cavalerie.
La bataille dure des heures.
Ce point est essentiel.
Vienne n’est pas sauvée par une charge surgissant soudainement de nulle part.
Avant que les hussards puissent intervenir, des dizaines de milliers de fantassins et de cavaliers impériaux, allemands et polonais ont progressivement repoussé les Ottomans pendant toute la journée.
Kara Mustafa doit déplacer des unités afin de contenir cette progression.
Son armée combat désormais à la fois pour maintenir le siège et pour empêcher l’armée de secours de descendre des hauteurs.
Et peu à peu, les lignes ottomanes commencent à céder.
Les hussards ailés
L’arme la plus célèbre de l’armée polonaise est alors la husaria.
Les hussards polonais ne sont pas une cavalerie légère au sens moderne du terme.
Ce sont des cavaliers d’élite lourdement équipés, entraînés à rompre les formations ennemies à l’aide de longues lances avant de poursuivre le combat au sabre, à l’estoc ou avec différentes armes de mêlée.
Leur réputation est déjà immense.
Leurs fameuses ailes, fixées selon les époques et les équipements au dos ou à la selle, sont devenues l’un des symboles militaires de la République des Deux Nations.
Mais le 12 septembre, même Sobieski hésite initialement à lancer immédiatement son attaque principale.
Il envisage de poursuivre la bataille le lendemain.
Puis la situation change.
Les Ottomans reculent.
Les Alliés progressent.
Le moral ennemi semble se dégrader.
Une charge de reconnaissance confirme que la cavalerie peut désormais passer.
Sobieski comprend que le moment est venu.
Il ne faut plus laisser l’armée ottomane se réorganiser.
Il faut la briser.
18 000 cavaliers
Vers la fin de l’après-midi, Sobieski donne l’ordre.
Quatre grands groupes de cavalerie se mettent en mouvement : trois polonais et un composé de cavaliers impériaux.
Environ 18 000 cavaliers participent à l’attaque selon l’estimation devenue traditionnelle.
Parmi eux se trouvent environ 3 000 hussards polonais conduits par le roi lui-même.
La scène est devenue légendaire.
Depuis les hauteurs dominant Vienne, une immense masse de cavalerie descend vers l’armée ottomane.
Les formations accélèrent.
Puis vient le galop.
Les longues lances des hussards s’abaissent.
La cavalerie polonaise frappe.
Cette attaque est souvent décrite comme la plus grande charge de cavalerie de l’Histoire.
Le superlatif est difficile à démontrer absolument, car les décomptes du XVIIe siècle varient et les définitions d’une « charge » ne sont pas uniformes.
Elle appartient cependant incontestablement aux plus gigantesques charges de cavalerie de l’histoire militaire européenne.
Et surtout, son résultat ne fait aucun doute.
Les lignes ottomanes rompent.
Les cavaliers progressent en direction du grand camp de Kara Mustafa.
L’armée qui assiégeait Vienne depuis le mois de juillet commence à se disperser.
Le grand vizir doit abandonner le champ de bataille, la peur de la mort le gagne.
Le siège est terminé.
« Nous sommes venus, nous avons vu, dieu a vaincu »
Quelques heures auparavant, Vienne risquait encore l’effondrement.
Dans la soirée, l’armée ottomane est en retraite.
Sobieski entre dans le camp abandonné du grand vizir.
La tradition lui attribue alors une formule volontairement inspirée de Jules César :
« Venimus, vidimus, deus vicit. »
« Nous sommes venus, nous avons vu, dieu a vaincu. »
Le symbole est puissant.
Mais derrière la légende se trouve une réalité stratégique beaucoup plus importante.
L’échec ottoman devant Vienne ne constitue pas simplement l’échec d’un siège.
Il modifie profondément la dynamique militaire en Europe centrale.
Jusqu’alors, pendant plusieurs siècles, les armées ottomanes avaient régulièrement progressé vers l’ouest ou maintenu une pression considérable sur leurs adversaires européens.
Après Vienne, la direction générale du mouvement s’inverse.
L’Europe passe à l’offensive
Dès 1684, une Sainte Ligue rassemble notamment les Habsbourg, la République des Deux Nations et Venise contre l’Empire ottoman. La Russie rejoindra ensuite le conflit.
Pendant seize années, la guerre continue.
Mais ce sont désormais les territoires contrôlés par les Ottomans qui sont progressivement attaqués.
Buda tombe en 1686.
Les Ottomans subissent une nouvelle défaite majeure à Mohács en 1687.
Belgrade est prise en 1688 avant de changer encore de mains.
Puis, en 1697, le prince Eugène de Savoie inflige à l’armée ottomane une catastrophe militaire à Zenta.
Deux ans plus tard, le traité de Karlowitz consacre le bouleversement territorial.
Les Habsbourg prennent le contrôle de la majeure partie de la Hongrie et de la Transylvanie.
La Pologne récupère la Podolie.
Venise obtient notamment la Morée.
L’Empire ottoman demeure encore pendant longtemps une grande puissance.
Il serait donc faux de prétendre qu’il disparaît ou devient insignifiant après 1683.
Mais son expansion vers l’Europe centrale a rencontré son point de retournement stratégique.
Une victoire européenne menée par un roi polonais
La mémoire populaire réduit parfois Vienne à deux images :
Sobieski.
Et les hussards ailés.
Ce n’est pas complètement injuste.
Sans l’arrivée du roi de Pologne, Vienne aurait probablement été placée dans une situation extrêmement dangereuse.
Sobieski apporte plusieurs dizaines de milliers de soldats, prend le commandement de l’armée de secours et dirige personnellement l’attaque décisive.
Mais réduire la bataille aux seuls Polonais serait également une erreur.
Les Autrichiens défendent la ville pendant près de deux mois.
Les troupes impériales et germaniques combattent pendant toute la journée du 12 septembre.
Charles de Lorraine joue un rôle déterminant dans la progression de l’aile gauche.
Puis les cavaleries polonaise, impériale et allemande participent ensemble à l’attaque finale.
C’est précisément ce qui rend Vienne historiquement remarquable.
Face à une menace commune, plusieurs peuples et États européens parviennent momentanément à dépasser leurs propres rivalités.
Polonais.
Autrichiens.
Saxons.
Bavarois.
Franconiens.
Et d’autres contingents du Saint-Empire.
Ils ne constituent pas une nation unique.
Ils ne possèdent pas les mêmes intérêts.
Ils continueront même, dans les décennies suivantes, à s’affronter entre Européens.
Mais le 12 septembre 1683, ils comprennent qu’une défaite de Vienne modifierait l’équilibre de tout le continent.
Ils combattent donc ensemble.
Le paradoxe de Sobieski
L’histoire ajoute à cette victoire une ironie particulièrement cruelle.
Jean III Sobieski est célébré dans toute l’Europe.
La Pologne a contribué de manière décisive à sauver la capitale des Habsbourg.
Pourtant, moins d’un siècle plus tard, la monarchie des Habsbourg participera avec la Russie et la Prusse au premier partage de la Pologne en 1772.
La République des Deux Nations sera progressivement démembrée puis disparaîtra de la carte européenne en 1795.
Le royaume qui avait envoyé son armée défendre Vienne contre une puissance étrangère ne recevra donc aucune solidarité comparable lorsqu’il sera lui-même dépecé par ses voisins.
La victoire de Sobieski appartient ainsi autant à la gloire militaire polonaise qu’aux contradictions permanentes de l’histoire européenne.
12 septembre 1683
Il existe des batailles dont l’importance tient essentiellement aux territoires qu’elles permettent immédiatement de conquérir.
Vienne appartient à une autre catégorie.
Sa véritable importance tient à ce qu’elle empêche.
Les Ottomans ne prennent pas Vienne.
L’armée de Kara Mustafa ne peut pas transformer la capitale habsbourgeoise en base pour une nouvelle expansion.
L’Europe centrale ne bascule pas sous domination ottomane.
Au contraire, les États européens passent progressivement de la défense à l’offensive.
Vienne ne détruit pas l’Empire ottoman.
Elle ne met pas fin immédiatement aux guerres entre Ottomans et Européens.
Mais elle marque le moment où une dynamique vieille de plusieurs siècles commence à changer de direction.
Et au centre de cette journée demeure une image qui traverse les siècles.
Un roi polonais sur les hauteurs de Vienne.
Autour de lui, les hussards ailés.
Devant eux, l’immense camp ottoman.
Puis l’ordre de charger.
Quelques heures plus tard, Vienne est libre.
Le 12 septembre 1683, l’Europe avait tenu.
Références
- https://polishhistory.pl/the-battle-of-vienna-1683-the-clash-that-saved-europe/
- https://www.bundeskanzleramt.gv.at/bundeskanzleramt/besuchen-sie-uns/gang-der-geschichte/1683.html
- https://muzeumwp.pl/timeline/bitwa-pod-wiedniem/
- https://www.muzeum.ketrzyn.pl/2013/330-rocznica-wiktorii-wiedenskiej-bitwa-pod-wiedniem-i-jej-pruski-bohater/
- https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/trait%C3%A9_de_Karlowitz/127062
- https://sammlung.wienmuseum.at/en/object/157534-episode-von-der-schlacht-am-kahlenberg-den-12-september-1683