
Ce 12 septembre marque le 102e anniversaire de l’offensive turque de 1924 contre les communautés assyriennes du Hakkari, épisode qui aboutit à l’expulsion définitive de l’essentiel de la population assyrienne de cette région montagneuse.
Le Hakkari constituait depuis des siècles l’un des grands foyers des Assyriens de l’Église de l’Orient. Organisées autour de leurs villages, de leurs tribus, de leurs églises et de leurs monastères, ces communautés avaient conservé leur langue, leurs traditions et leur identité malgré les bouleversements politiques successifs de l’Anatolie et de la Haute-Mésopotamie.
Leur présence avait déjà été profondément frappée au XIXe siècle, puis par le Seyfo de 1915, qui provoqua massacres, déplacements et fuite massive des Assyriens vers l’Iran et l’Irak.
Après la Première Guerre mondiale, une partie des survivants tenta cependant de revenir.
Selon l’historien Nicholas Al-Jeloo, environ 8 000 Assyriens retournèrent dans leurs villages du Hakkari à partir de 1922, dans l’espoir de reconstruire leurs communautés. Deux ans plus tard, cette tentative prit fin avec l’intervention militaire de la nouvelle « République turque », une facette nouvelle de la colonisation turque qui frappe l’Anatolie depuis le XIème siècle de notre ère.
Septembre 1924 : la colonisation turque lance son opération meurtrière de masse

Les événements interviennent également dans le contexte particulièrement tendu de la question de Mossoul, alors disputée entre la la colonisation turque et le Royaume-Uni.
L’historiographie officielle turque qualifie encore aujourd’hui l’épisode de « révolte nestorienne » : Nasturi İsyanı. Elle affirme notamment que les Assyriens auraient bénéficié d’un soutien britannique et fait remonter le déclenchement des hostilités à une attaque contre le gouverneur du Hakkari et son escorte. La même historiographie officielle – imbibée de révisionnisme – reconnaît cependant qu’une opération militaire turque fut menée dans la région en septembre 1924, les opérations étant généralement datées du 12 au 28 septembre.
Les sources et historiens assyriens présentent une lecture radicalement différente : celle d’une population autochtone revenue sur ses terres après les catastrophes de la Première Guerre mondiale, puis soumise à une campagne militaire qui entraîna des massacres, des pillages, la destruction de villages et une nouvelle expulsion collective.
Les Assyriens du Hakkari n’étaient toutefois pas entièrement désarmés. Plusieurs tribus disposaient de combattants capables de défendre les vallées et villages de montagne. Il ne s’agissait pas d’une armée nationale assyrienne comparable à l’armée turque, mais de forces locales organisées autour des communautés.
Face à une armée régulière disposant d’une supériorité considérable en hommes, en organisation et en armement, cette résistance ne put empêcher l’évacuation du territoire.
L’historien Racho Donef, qui a rassemblé de nombreux documents diplomatiques et témoignages consacrés aux événements de 1924-1925, décrit notamment des déportations, massacres, pillages et violences contre les populations assyriennes, imputés à des unités régulières de l’armée turque.
La fin du Hakkari assyrien
À l’issue des opérations, plusieurs milliers d’Assyriens franchirent les montagnes vers l’Irak et, dans certains cas, vers l’Iran.
Villages, maisons, églises et terres agricoles furent abandonnés. La société assyrienne traditionnelle du Hakkari, structurée autour de communautés montagnardes établies depuis des générations, cessa pratiquement d’exister sur son territoire historique.
La situation devint ensuite irréversible avec le règlement de la question de Mossoul.
En 1926, le traité d’Ankara entérina la frontière entre la Turquie et l’Irak suivant largement la ligne de Bruxelles établie pendant la crise de Mossoul. Les Assyriens réfugiés au sud de cette nouvelle frontière furent dès lors durablement séparés de leurs anciens villages du Hakkari.
Pour les Assyriens, 1924 constitue ainsi le dernier acte d’un processus commencé bien avant la fondation de la République turque, mais poursuivi dans le cadre de la construction du nouvel État-nation.
L’événement rejoint une histoire anatolienne plus large : celle de la disparition, de l’expulsion ou de l’assimilation progressive de nombreuses communautés autochtones au cours de la transition entre l’Empire ottoman et la Turquie moderne.
Grecs d’Anatolie et du Pont, Arméniens, Assyriens et Kurdes ont connu, à des périodes et selon des modalités différentes, massacres, déplacements forcés, confiscations, interdictions culturelles ou politiques d’assimilation.
C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles leur histoire ne devrait pas être lue uniquement à travers des antagonismes contemporains et finalement superficiels par rapport à leurs problèmes communs.
Derrière leurs différences religieuses, linguistiques et politiques existe une réalité historique commune : ces peuples appartiennent au substrat humain ancien de l’Anatolie et de la Haute-Mésopotamie, bien antérieur à l’arrivée des envahisseurs turcs dans la région.
Dans cette perspective, la mémoire du Hakkari dépasse la seule histoire assyrienne.
Elle rappelle la nécessité d’une coordination entre les peuples autochtones d’Anatolie face aux politiques d’effacement, d’homogénéisation et de colonisation culturelle qui ont profondément remodelé la région.
Cent deux ans plus tard, les Assyriens ont survécu comme peuple et comme culture, mais l’un de leurs principaux foyers historiques reste presque entièrement vidé de la population qui l’avait façonné. C’est un recul civilisationnel, une étape supplémentaire dans une processus de colonisation.
Hakkari 1924 demeure ainsi le symbole d’un déracinement qui n’a jamais réellement été réparé.
Références
- https://twitter.com/TodayAssyria/status/2098661212766486978
- https://www.researchgate.net/publication/394937492_An_Expelled_and_Unwanted_Minority_The_Assyrians_of_Hakkari
- https://khas.academia.edu/NicholasAlJeloo
- https://www.atour.com/library/government/20140714a.html