Volodymyr Zelensky et Benjamin Netanyahu ont brièvement échangé et se sont serré la main à Washington le 28 juillet 2026, avant les funérailles du sénateur républicain Lindsey Graham, figure majeure du soutien américain à Israël comme à l’Ukraine.

La scène était notable : les deux dirigeants ne s’étaient pas rencontrés physiquement depuis septembre 2023 et n’avaient plus eu de conversation connue depuis janvier 2025. Un véritable entretien bilatéral avait été envisagé à Washington, mais n’a finalement pas été organisé.

Cette poignée de main intervient alors que Kiev et Jérusalem demeurent officiellement partenaires, tout en suivant désormais, au Moyen-Orient, des trajectoires stratégiques parfois franchement contradictoires.

La Syrie constitue probablement l’exemple le plus spectaculaire de cette divergence.

Syrie : la chute d’Assad a bouleversé les calculs ukrainiens, turcs et israéliens

Pendant la guerre syrienne, Israël avait construit une partie importante de sa politique autour d’un équilibre complexe avec la Russie.

La présence militaire russe en Syrie obligeait Jérusalem à maintenir un mécanisme de déconfliction avec Moscou afin que l’aviation israélienne puisse frapper les infrastructures iraniennes, les transferts d’armes destinés au Hezbollah ou d’autres objectifs sans provoquer d’affrontement direct avec les forces russiennes.

Cette contrainte explique en grande partie pourquoi Israël s’est montré extrêmement prudent concernant les livraisons d’armes à l’Ukraine après février 2022.

Mais l’effondrement du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024 a bouleversé cet équilibre.

L’offensive partie d’Idlib et dominée par Hayat Tahrir al-Sham (HTS) a renversé en moins de deux semaines un régime soutenu pendant des années par la Russie et l’Iran.

Son chef, Ahmed al-Sharaa, anciennement connu sous son nom de guerre djihadiste : Abou Mohammed al-Jolani, est ensuite devenu le dirigeant du nouveau pouvoir syrien.

HTS provient historiquement du Front al-Nosra, ancienne branche officielle d’Al-Qaïda en Syrie, même si l’organisation avait rompu publiquement avec Al-Qaïda en 2016 pour des raisons stratégiques et progressivement tenté de se transformer en mouvement islamiste national syrien, dans le but de fédérer les factions anti-Assad.

La transformation politique a ensuite été accélérée : HTS et al-Sharaa ont progressivement été retirés de plusieurs listes occidentales et internationales de sanctions ou d’organisations terroristes, tandis que le nouveau gouvernement syrien obtenait une reconnaissance diplomatique croissante.

Mais surtout, la victoire du nouvel ordre djihadiste syrien a fait de la Turquie le principal gagnant géopolitique extérieur de la chute d’Assad, tandis que la Russie et surtout l’Iran perdaient une grande partie de leur influence.

HTS entretenait depuis longtemps une relation complexe mais déterminante avec Ankara

La relation entre la Turquie et HTS ne doit pas être réduite à une alliance formelle.

Ankara avait elle-même classé HTS comme organisation terroriste et le groupe conserva pendant des années une importante autonomie.

Mais, dans les faits, la survie du territoire d’Idlib administré par HTS dépendait largement de la présence militaire, économique et diplomatique turque.

À partir de 2018, Ankara étend progressivement un véritable parapluie sécuritaire sur la région.

Après 2020, l’intervention militaire turque contribue directement à empêcher les forces d’Assad et leurs soutiens russe et iranien de reconquérir définitivement Idlib, qui fonctionnait alors comme un émirat djihadiste sous le contrôle de HTS.

La Turquie développe parallèlement des relations politiques, économiques et sécuritaires avec les structures locales dominées par HTS en même temps qu’avec d’autres groupes djihadistes. Des factions liées aux Loups gris opéraient également dans la région.

Selon plusieurs analyses spécialisées, Ankara partage également du renseignement avec HTS et entretient des relations personnelles avec certains de ses responsables, tandis que les échanges commerciaux passant par la frontière turque deviennent essentiels à l’économie du territoire.

Dans le même temps, la Turquie finance, arme et encadre beaucoup plus directement une autre coalition : l’Armée nationale syrienne – SNA – composée de mercenaires issus des Loups gris et du djihadisme, particulièrement dépendants d’Ankara.

HTS et le SNA restent distincts et leurs relations ont parfois été conflictuelles, mais les deux ensembles participent finalement à l’effondrement du système Assad en 2024.

Plusieurs spécialistes estiment que l’offensive décisive de HTS contre Assad n’aurait, au minimum, pas été entreprise sans l’assentiment turc.

Après décembre 2024, cette longue politique turque produit donc un résultat stratégique majeur : un pouvoir essentiellement issu de l’ancien appareil politico-militaire de HTS dirige désormais Damas et entretient des relations privilégiées avec Ankara.

L’Ukraine aurait elle-même aidé HTS avant l’offensive contre Assad

C’est ici que le dossier devient directement pertinent pour comprendre les relations entre l’Ukraine et Israël.

En décembre 2024, le Washington Post, citant des sources familières des opérations ukrainiennes à l’étranger, révélait que les services ukrainiens auraient fourni une assistance militaire limitée aux « rebelles syriens » (djihadistes et autres factions armées liées à la Turquie) avant l’offensive ayant renversé Assad.

Selon ces sources, Kiev aurait envoyé environ 20 opérateurs de drones expérimentés ainsi qu’environ 150 drones FPV au quartier général d’Idlib, quatre à cinq semaines avant l’offensive.

Les bénéficiaires auraient notamment été des membres de HTS.

Les sources occidentales citées par le journal soulignaient cependant que cette aide n’avait joué qu’un rôle secondaire dans l’effondrement du régime.

Pour Kiev, la logique était néanmoins évidente.

Assad constituait l’un des principaux partenaires de Moscou au Moyen-Orient et la Syrie abritait des infrastructures essentielles à la projection militaire russienne en Méditerranée, notamment la base aérienne de Hmeimim et la base navale de Tartous.

Aider les adversaires d’Assad revenait donc à ouvrir un nouveau front indirect contre la Russie et à obliger Moscou à consacrer davantage de ressources à un théâtre extérieur.

Cette politique s’inscrit dans la même logique que les opérations attribuées au renseignement ukrainien contre les réseaux russiens en Afrique : combattre la Russie partout où ses intérêts, ses forces ou ses partenaires peuvent être atteints.

Kiev s’est ensuite rapproché ouvertement du nouveau pouvoir issu de HTS

Après la chute d’Assad, ce qui relevait éventuellement auparavant de la coopération clandestine s’est transformé en rapprochement politique officiel.

L’Ukraine avait rompu ses relations diplomatiques avec Damas en 2022 après que le gouvernement Assad eut reconnu les entités séparatistes soutenues par Moscou dans l’est de l’Ukraine.

Avec le changement de pouvoir syrien, Kiev a rapidement réinvesti le terrain.

Dès décembre 2024, l’Ukraine commence notamment à proposer des livraisons de céréales au nouveau gouvernement syrien, profitant de la rupture partielle entre Damas et Moscou.

Puis, en septembre 2025, Zelensky rencontre Ahmed al-Sharaa à New York.

Les ministres ukrainien et syrien des Affaires étrangères signent alors officiellement un communiqué rétablissant les relations diplomatiques entre les deux pays.

Cette relation franchit une étape supplémentaire le 5 avril 2026, lorsque Zelensky effectue sa première visite officielle à Damas.

Il rencontre directement al-Sharaa et annonce une volonté commune d’approfondir la coopération militaire et sécuritaire.

Zelensky déclare notamment qu’il existe un « fort intérêt pour l’échange d’expérience militaire et sécuritaire » entre les deux pays.

Le rapprochement concerne également :

  • la coopération militaire ;
  • le renseignement et la sécurité ;
  • l’énergie ;
  • les infrastructures ;
  • les exportations agricoles ukrainiennes ;
  • la sécurité maritime ;
  • les routes commerciales.

Mais l’élément géopolitique le plus significatif est ailleurs.

Un format Ukraine–Syrie–Turquie apparaît désormais officiellement

Lors de cette même visite du 5 avril 2026, les Ukrainiens et les Syriens organisent également des discussions trilatérales avec la Turquie.

Zelensky et al-Sharaa participent ainsi à un format impliquant directement Ankara, tandis que les ministres des Affaires étrangères Andrii Sybiha, Asaad al-Shaibani et Hakan Fidan tiennent leurs propres négociations.

Le ministère ukrainien des Affaires étrangères présente explicitement ce mécanisme comme un « nouveau format trilatéral Ukraine–Syrie–Turquie ».

Les discussions portent notamment sur :

  • la sécurité régionale ;
  • la coopération militaire ;
  • le commerce ;
  • les routes maritimes ;
  • la logistique ;
  • la sécurité alimentaire ;
  • la stabilité du Moyen-Orient.

Cette architecture est importante car Kiev se retrouve ainsi politiquement inséré dans le système régional que la Turquie cherche à construire autour du nouveau pouvoir syrien. Il y a de quoi être choqué quand on connait le soutien immédiat de la Grèce à l’Ukraine en février 2022, pendant que les entreprises turques remplaçaient les entreprises occidentales quittant le marché russien.

Les trois capitales possèdent d’ailleurs un intérêt commun évident : réduire l’influence russe en Syrie et plus largement en Méditerranée orientale.

Mais leurs motivations ne sont pas identiques.

Pour Kiev, l’objectif central reste la Russie.

Pour Ankara, l’enjeu consiste surtout à transformer la chute d’Assad en profondeur stratégique turque en Syrie, à consolider un gouvernement favorable à ses intérêts et à empêcher l’établissement durable d’une autonomie kurde au nord-est.

Pour Damas, la Turquie représente désormais simultanément un partenaire militaire, économique et diplomatique indispensable.

La Turquie transforme progressivement la Syrie en partenaire militaire

Depuis la chute d’Assad, les relations militaires turco-syriennes se sont considérablement approfondies.

La Turquie participe à la formation des nouvelles « forces armées syriennes » sous le contrôle des cadres issus d’Al-Qaïda, fournit une assistance militaire et cherche à jouer un rôle majeur dans la reconstruction de l’appareil sécuritaire syrien. On retrouve ainsi d’anciens agents ou collaborateurs du MIT – les services secrets turcs – dans le nouveau Renseignement syrien.

En août 2025, Ankara et Damas ont notamment signé un mémorandum portant sur la formation militaire et le conseil.

Mais la Turquie cherche également à acquérir une capacité de projection beaucoup plus importante en Syrie.

Des négociations ont porté sur l’utilisation ou la réactivation de plusieurs infrastructures militaires syriennes.

C’est précisément ce point qui provoque désormais une confrontation croissante avec Israël.

Pour Israël, la Turquie remplace progressivement l’Iran comme principal concurrent extérieur en Syrie

La chute d’Assad a initialement produit un résultat extrêmement favorable à Israël.

L’Iran perd :

  • un allié gouvernemental essentiel ;
  • une partie de son dispositif militaire syrien ;
  • une route logistique majeure vers le Hezbollah ;
  • plusieurs infrastructures utilisées pendant des années pour projeter sa puissance au Levant.

La Russie voit également son influence diminuer fortement.

Mais le vide laissé par Moscou et Téhéran est en partie rempli par les colonisateurs turcs d’Ankara.

Pour Israël, cette évolution pose un problème stratégique fondamental.

La Turquie est certes membre de l’OTAN et partenaire des États-Unis, mais les relations avec Israël sont profondément dégradées et Recep Tayyip Erdogan soutient ouvertement le Hamas et se revendique des Frères musulmans en exécutant la Rabia, le signe de ralliement des fréristes.

Israël ne souhaite donc pas voir apparaître à sa frontière nord une Syrie militairement reconstruite avec l’aide de la Turquie et dépendante des systèmes d’armes, du renseignement et de la formation turcs.

La rivalité israélo-turque est ainsi devenue l’un des principaux facteurs déterminant l’avenir militaire de la Syrie.

Israël a déjà frappé pour empêcher l’installation militaire turque

Cette confrontation n’est plus théorique.

Au cours de l’année 2025 puis en 2026, Israël a mené plusieurs frappes contre des infrastructures militaires syriennes susceptibles d’être utilisées ou modernisées avec l’aide turque.

La crise atteint un nouveau niveau dans la nuit du 17 au 18 août 2026.

L’aviation israélienne frappe la base aérienne d’Abu al-Duhur, dans la province d’Idlib, à seulement environ 60 kilomètres de la frontière turque.

Au moins huit munitions frappent les pistes et les hangars.

Selon des responsables israéliens et américains cités par Axios, Israël disposait d’informations indiquant que la Turquie envisageait d’y déployer des drones et un système radar.

Des militaires turcs s’étaient effectivement rendus sur la base peu avant l’attaque.

Israël avait averti que l’installation permanente de forces turques sur certains sites syriens constituait une ligne rouge.

L’opération a donc été interprétée comme un avertissement direct adressé non seulement à Damas, mais surtout à Ankara.

Quelques jours plus tard, le directeur du Mossad Roman Gofman rencontre le ministre syrien des Affaires étrangères Asaad al-Shaibani afin d’éviter une escalade.

Damas affirme qu’aucune base turque permanente n’était prévue à Abu al-Duhur et que les officiers turcs présents participaient simplement à la coopération militaire et à l’échange d’expertise. On sait que c’est faux. Le bras de fer avec les Israéliens est ainsi engagé par les turco-djihadistes.

La rivalité Israël–Turquie est ainsi désormais probablement le principal antagonisme interétatique extérieur structurant le dossier syrien.

Cela place indirectement l’Ukraine du côté du dispositif turco-syrien

C’est précisément là que les intérêts ukrainiens et israéliens commencent à se heurter.

Kiev considère la chute d’Assad comme une défaite stratégique majeure pour la Russie mais ne comprend pas les impacts sur Israël et des pays européens comme la Grèce, sans parler des victimes du djihadisme.

L’Ukraine estime donc avoir intérêt à consolider le nouvel ordre syrien, à approfondir sa coopération avec al-Sharaa et à réduire autant que possible la présence russienne.

La Turquie poursuit partiellement le même objectif. Israël raisonne différemment.

La réduction de l’influence russienne et iranienne est favorable à Jérusalem, mais le remplacement de cette influence par une présence militaire turque massive ne l’est pas nécessairement.

Le paradoxe est donc particulièrement net :

Ce que Kiev considère comme un affaiblissement bénéfique de la Russie peut simultanément renforcer la Turquie, puissance que Jérusalem considère désormais avec une méfiance croissante en Syrie.

L’Ukraine se rapproche ainsi, plus que certains pays de l’UE et les États-Unis, d’un gouvernement syrien issu de HTS et fortement lié à Ankara au moment même où Israël cherche militairement à empêcher que cette relation turco-syrienne se transforme en présence stratégique permanente.

La question kurde renforce encore la divergence

Un autre facteur complique cette architecture : le nord-est syrien.

La Turquie considère les structures kurdes liées aux Forces démocratiques syriennes — FDS — et au YPG comme une menace stratégique en raison de leurs liens supposés avec le PKK.

Depuis des années, Ankara cherche donc à réduire ou éliminer leur autonomie militaire et territoriale.

Le nouveau gouvernement syrien d’al-Sharaa partage l’objectif de restaurer l’autorité de Damas sur l’ensemble du territoire.

Israël, en revanche, a progressivement développé une position beaucoup plus favorable au maintien de contrepoids locaux face à une Syrie centralisée et fortement influencée par Ankara.

Cette différence contribue elle aussi à transformer la Syrie en espace de compétition entre Israël et la Turquie.

Or Kiev, en développant un partenariat politique et sécuritaire avec Damas et Ankara simultanément, se rapproche mécaniquement davantage de l’architecture régionale turque que de celle recherchée par Israël.

L’internationalisation des opérations ukrainiennes constitue un autre arrière-plan

La Syrie n’est pas un cas isolé.

Parallèlement à la guerre sur son territoire, le renseignement ukrainien a développé une stratégie consistant à attaquer les intérêts russes sur différents théâtres internationaux.

Au Soudan, plusieurs enquêtes ont fait état de l’intervention de forces spéciales ukrainiennes aux côtés des Forces armées soudanaises contre les Rapid Support Forces, dans un contexte où les réseaux issus de Wagner avaient historiquement soutenu les RSF.

Selon l’Agence de l’Union européenne pour l’asile, des forces ukrainiennes auraient notamment participé à la formation de militaires soudanais à partir de mars 2024.

Au Sahel, la coopération ukrainienne avec des adversaires de Moscou est mieux documentée

Après la bataille de Tinzawatène en juillet 2024, au cours de laquelle des forces touarègues infligèrent de lourdes pertes aux forces maliennes et à Wagner, le porte-parole du renseignement militaire ukrainien Andriy Yusov avait publiquement déclaré que les insurgés avaient reçu les « informations nécessaires », et même davantage, pour mener leur opération.

Cette déclaration provoqua une crise diplomatique majeure.

Le Mali puis le Niger rompirent leurs relations diplomatiques avec l’Ukraine.

Des investigations ultérieures ont décrit des formations à l’utilisation de drones, des déplacements de combattants vers l’Ukraine via la Mauritanie et la présence d’instructeurs ukrainiens dans la région.

Kiev a toutefois démenti avoir directement fourni les drones évoqués dans certaines enquêtes.

La logique demeure la même qu’en Syrie : attaquer les structures russes ou leurs partenaires loin du territoire ukrainien afin d’augmenter le coût global de la guerre pour Moscou.

Soudan, Sahel, Syrie, Libye : Kiev poursuit Moscou à l’extérieur

Cette stratégie permet de comprendre l’intérêt ukrainien pour plusieurs théâtres :

  • Syrie, où la chute d’Assad a constitué une défaite stratégique pour Moscou ;
  • Soudan, où les réseaux russes ont longtemps entretenu des intérêts économiques et militaires ;
  • Mali et Sahel, où l’Africa Corps russe a remplacé une partie des structures Wagner ;
  • Libye, où Moscou dispose d’une importante présence militaire dans les territoires sous influence de Khalifa Haftar.

Des sources régionales attribuent également aux Ukrainiens une coopération plus étendue avec les forces de Tripoli en Libye ou avec divers groupes armés au Moyen-Orient.

Ces affirmations doivent toutefois rester qualifiées lorsque leur corroboration indépendante est insuffisante.

Un contentieux supplémentaire : les exportations agricoles des territoires occupés vers Israël

En parallèle, les relations Kiev–Jérusalem ont été affectées en 2026 par les cargaisons de céréales provenant de territoires ukrainiens sous contrôle russe.

Le 12 avril 2026, le vraquier russe ABINSK arrive à Haïfa avec environ 43 700 tonnes de blé.

Kiev affirme avoir prévenu Israël dès le 23 mars que le navire pouvait transporter des céréales provenant des territoires occupés.

Quelques semaines plus tard, l’Ukraine demande à Israël de saisir le Panormitis, transportant environ 6 200 tonnes de blé et 19 000 tonnes d’orge.

Selon les autorités ukrainiennes, plus de 850 000 tonnes de céréales auraient été exportées depuis les territoires occupés entre janvier et avril 2026, au cours d’environ 50 voyages réalisés par 25 navires.

Israël a rejeté toute accusation de complicité volontaire, mais ces affaires ont alimenté à Kiev l’impression que Jérusalem continue de traiter Moscou avec davantage de prudence que la majorité des partenaires occidentaux.

Israël demeure parallèlement réticent à armer massivement Kiev

Depuis 2022, Israël a également refusé de devenir l’un des principaux fournisseurs militaires de l’Ukraine.

Le dossier Iron Dome est emblématique.

Pendant des années, Jérusalem a justifié cette retenue par la nécessité de préserver la liberté d’action de son aviation en Syrie face à la présence militaire russe.

Cette explication est moins déterminante depuis la chute d’Assad, mais elle n’a pas conduit à un alignement complet d’Israël sur Kiev.

Netanyahu continue parallèlement de maintenir une relation de travail avec Vladimir Poutine malgré la coopération croissante entre Moscou et Téhéran.

Deux partenaires occidentaux, mais désormais deux architectures régionales différentes

La rencontre Zelensky–Netanyahu de Washington doit donc être replacée dans un contexte beaucoup plus large.

Pour Kiev :

Russie : menace principale.

Tout acteur affaiblissant Moscou peut donc devenir un partenaire potentiel.

Pour Israël :

Iran : menace stratégique traditionnelle, mais Turquie : concurrent régional de plus en plus hostile et lié au terrorisme djihadiste, particulièrement en Syrie.

C’est précisément ce qui crée le paradoxe actuel.

L’Ukraine a potentiellement aidé militairement les forces dominées par HTS contre Assad en 2024, puis a officiellement rétabli ses relations avec le gouvernement d’Ahmed al-Sharaa, avant de développer avec Damas et Ankara un format trilatéral de coopération sécuritaire en 2026.

Israël, de son côté, bombarde désormais des infrastructures syriennes lorsqu’il estime qu’elles pourraient permettre l’installation durable de capacités militaires turques.

Autrement dit, l’Ukraine participe à la consolidation d’un nouvel ordre syrien fortement associé à la Turquie au moment même où Israël cherche à contenir l’expansion stratégique turque en Syrie.

La poignée de main entre Zelensky et Netanyahu ne traduit donc pas nécessairement un véritable rapprochement.

Elle montre plutôt la volonté de maintenir un canal diplomatique entre deux partenaires des États-Unis dont les stratégies régionales divergent désormais profondément : Kiev cherche à construire un front international contre Moscou, tandis que Jérusalem cherche à empêcher que le recul de la Russie et de l’Iran en Syrie ne débouche sur l’émergence d’une sphère d’influence militaire turque à ses frontières.

Références