
De nouveaux documents judiciaires arméniens examinés par Nordic Monitor fournissent un récit particulièrement détaillé du système qui aurait permis de recruter, entraîner et transférer des combattants syriens depuis les territoires du nord de la Syrie contrôlés par des factions soutenues par Ankara jusqu’en Azerbaïdjan pendant la guerre du Haut-Karabakh de 2020.
Au centre du dossier apparaît la brigade Sultan Suleiman Shah, également appelée Suleiman Shah Brigade ou al-Amshat, dirigée par Mohammad Hussein al-Jasim, alias Abu Amsha. Le groupe est idéologiquement proche des Loups gris et de la mafia turque :



Cette faction n’est pas un groupe isolé : le Trésor américain la décrit officiellement comme une composante de la Syrian National Army (SNA), coalition de groupes armés sous le contrôle de la Turquie. Elle s’est notamment implantée dans la région kurde d’Afrîn, après l’offensive turque de 2018 ayant conduit à un nettoyage ethnique de la population locale et à une politique de changement démographique par l’occupation turco-djihadiste.
Selon les dossiers judiciaires arméniens, Abu Amsha aurait été recruté par les services services turcs – le MIT – et aurait reçu pour mission de trouver des mercenaires en Syrie disposés à combattre aux côtés de l’Azerbaïdjan contre les forces arméniennes. Cette accusation demeure celle de l’accusation arménienne et est rejetée par Ankara mais le mouvement de mercenaires syriens pour participer aux combats en Arménie occupée eest confirmée notamment par des médias français comme France 24 et des médias indépendants.
Les recruteurs auraient ciblé des hommes vivant dans des conditions économiques difficiles dans les territoires contrôlés par les factions de la SNA. Une rémunération de 2 000 dollars par mois, et selon les informations parallèlement recueillies par des experts de l’ONU jusqu’à 2 500 dollars, aurait été proposée.
Environ 500 recrues auraient suivi trois mois d’entraînement militaire à Sheikh Hadid, bastion de la brigade Sultan Suleiman Shah dans le nord de la Syrie.
Le dossier décrit ensuite une chaîne logistique difficilement compatible avec une simple opération clandestine menée par une milice autonome.

Le 17 octobre 2020, environ 250 combattants auraient été regroupés puis acheminés vers la frontière turque près de Kilis. Selon l’acte d’accusation, les gardes-frontières turcs les auraient laissés entrer sans demander de passeport ni document d’identité.
Une fois en Turquie, les combattants auraient été transportés entre plusieurs aéroports civils à bord d’appareils turcs. À leur arrivée au second aéroport, environ 50 militaires turcs les auraient pris en charge avant leur embarquement sur un avion à destination de l’Azerbaïdjan.
À leur arrivée, plus de 30 militaires azerbaïdjanais les auraient conduits vers une installation militaire. Ils auraient ensuite reçu des uniformes azerbaïdjanais ainsi que des fusils Kalachnikov, mitrailleuses PKS et lance-roquettes RPG.
Un second groupe décrit par la justice arménienne aurait compté environ 500 Syriens âgés de 20 à 40 ans, également autorisés à traverser la frontière turque sans contrôle de passeport avant leur transfert aérien vers l’Azerbaïdjan.
Ces éléments recoupent une communication adressée à Ankara par plusieurs experts des Nations unies dès novembre 2020. Ceux-ci avaient reçu des informations selon lesquelles des commandants de factions de la SNA — notamment la Hamza Division, la Sultan Murad Division, al-Amshat et la Sultan Suleiman Shah Brigade — avaient participé au recrutement de combattants pour l’Azerbaïdjan.
Les informations recueillies par l’ONU évoquaient alors 1 500 à 2 000 combattants syriens transférés, avec des transports effectués depuis la Turquie sur des vols militaires et commerciaux.
Ankara et Bakou ont toujours démenti avoir utilisé des mercenaires de Syrie… de même qu’ils nient le génocide arménien ou encore d’avoir l’ambition d’attaquer la Grèce.

La brigade et Abu Amsha sont officiellement sanctionnés par le Trésor américain

L’importance de la brigade Sultan Suleiman Shah dépasse largement le dossier arménien.
Le 17 août 2023, l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) du département du Trésor américain a officiellement sanctionné :
- la Suleiman Shah Brigade ;
- son chef Mohammad Hussein al-Jasim / Abu Amsha ;
- son frère et cadre de la faction Walid Hussein al-Jasim ;
- la Hamza Division et son commandant ;
- ainsi qu’Al-Safir Oto, société automobile appartenant à Abu Amsha.
Washington accuse la brigade d’avoir soumis les populations autochtones d’Afrîn à des enlèvements, extorsions et déplacements forcés, avec un ciblage particulier de la population kurde.
Selon le Trésor, des habitants kurdes auraient été harcelés ou enlevés jusqu’à ce qu’ils abandonnent leurs logements ou paient d’importantes rançons pour récupérer leurs proches ou leurs biens.
Sous la direction d’Abu Amsha, des membres de la brigade auraient également été chargés de chasser des habitants kurdes et de saisir leurs propriétés, certains logements étant ensuite attribués à des Syriens venus d’autres régions et souvent liés aux combattants de la faction.
Le Trésor estime que ce système d’enlèvements, confiscations et rançons pouvait générer des dizaines de millions de dollars par an au profit de la brigade.
Washington accuse également personnellement Abu Amsha d’avoir ordonné des enlèvements contre rançon et mentionne une accusation de viol visant l’épouse d’un membre de sa propre brigade.
Autre élément particulièrement révélateur des ramifications en Turquie : Abu Amsha possède selon le Trésor américain Al-Safir Oto, un concessionnaire automobile dont le siège se trouve à Byzance occupée (dite Istanbul par la colonisation turque) et qui dispose de plusieurs implantations dans le sud de la Turquie administrées par des commandants de la Suleiman Shah Brigade.
Les autorités américaines présentent cette société comme un moyen permettant à Abu Amsha d’investir les revenus issus de ses activités.
La fiche officielle de l’OFAC concernant la Suleiman Shah Brigade reste active sur la liste SDN américaine, où apparaissent également ses alias « Sultan Suleiman Shah Division » et « al-Amshat ».
De la Syrie à la Libye puis à l’Azerbaïdjan


Le dossier s’inscrit dans un phénomène beaucoup plus large : l’utilisation de factions de la SNA comme réservoir de combattants pouvant être projetés hors de Syrie.
Des organisations syriennes de documentation ont établi que plusieurs factions soutenues par la Turquie, dont la Suleiman Shah Brigade, avaient maintenu des combattants en Libye. Syrians for Truth and Justice estimait encore leur nombre total à près de 7 000 en 2023.
Nordic Monitor relève en outre un élément particulièrement important : le frère d’Abu Amsha, Walid Hussein al-Jasim, avait pris le commandement de la brigade lorsque celui-ci avait quitté la Syrie pour combattre en Libye.
Le même responsable se retrouve donc au cœur d’une faction de la SNA sanctionnée pour des abus contre les Kurdes d’Afrîn, impliquée dans le déploiement de combattants en Libye et citée par la justice arménienne comme organisatrice du recrutement de Syriens envoyés en Azerbaïdjan.
L’Union européenne a également sanctionné la Sultan Suleiman Shah Brigade


La pression internationale ne s’est pas limitée aux États-Unis.
Le 28 mai 2025, l’Union européenne a également placé la Sultan Sulaiman Shah Brigade sur sa liste de sanctions pour violations graves des droits humains.
L’UE indique que la faction, créée en 2016 et dirigée par Abu Amsha, revendique plus de 2 000 combattants, principalement turkmènes.
Bruxelles lui attribue également une participation aux violences commises sur la côte syrienne en mars 2025, notamment des exécutions arbitraires de civils, en particulier contre la communauté alaouite.
Le cas de la Suleiman Shah Brigade illustre ainsi le fonctionnement d’une partie de l’écosystème militaire construit par Ankara dans le nord de la Syrie : une faction intégrée à la Syrian National Army, protégée pendant des années dans l’espace sous influence turque, accusée d’exactions contre les populations kurdes, impliquée dans des déploiements extérieurs et dont le chef entretenait parallèlement des intérêts commerciaux directement en Turquie.
Les dossiers judiciaires arméniens ajoutent désormais un niveau supplémentaire : ils décrivent avec précision une chaîne allant du recrutement en Syrie au passage libre de la frontière turque, au transport par aviation civile, à l’encadrement par des militaires turcs puis au déploiement en Azerbaïdjan.
Ankara rejette les accusations selon lesquelles elle aurait organisé le transfert de mercenaires. Mais les éléments du dossier arménien présentent d’importantes similitudes avec les informations recueillies indépendamment dès 2020 par des rapporteurs spéciaux des Nations unies.
Références :
- https://nordicmonitor.com/2026/09/armenian-court-files-confirm-turkeys-pipeline-for-deploying-jihadists-to-foreign-wars/
- https://home.treasury.gov/news/press-releases/jy1699
- https://sanctionssearch.ofac.treas.gov/Details.aspx?id=44620
- https://www.france24.com/fr/20201002-haut-karabakh-des-mercenaires-syriens-soutenus-par-la-turquie-%C3%A9paulent-l-azerba%C3%AFdjan
- https://2021-2025.state.gov/designating-two-syrian-factions-and-their-leaders-in-connection-with-serious-human-rights-abuses
- https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/PDF/?uri=CELEX%3A32025D1110