
Le colonisateur turc, Recep Tayyip Erdogan, a prononcé mercredi (26/08/2026) un discours particulièrement chargé symboliquement à l’occasion du 955e anniversaire de la bataille de Manzikert de 1071, victoire seldjoukide contre l’Empire romain d’Orient. C’est l’occasion de rappeler les points de repère fondamentaux.
Qui sont les colons turcs ?
Les (véritables) Turcs forment une ethnie très proche des Mongols qui est apparue dans les steppes orientales, sur le territoire de l’actuelle Mongolie.
En l’an 1, le groupe des langues turques est encore localisé dans le berceau civilisationnel des Turcs, au-dessus de la Chine.

Pendant dix siècles, les envahisseurs turcs vont s’étendre vers l’ouest. C’est l’époque de Gengis Khan et de la Horde d’or. L’Europe est attaquée.

En l’an 1030, quelques décennies avant la colonisation turque en Anatolie, on recense déjà quelques tribus turques islamisées.

1071 et le changement démographique en Anatolie
La bataille de Manzikert, livrée le 26 août 1071 dans l’est de l’Anatolie, oppose l’empereur romain d’Orient Romain IV Diogène au sultan seldjoukide Alp Arslan. L’armée impériale est vaincue et l’empereur capturé, puis libéré après la conclusion d’un accord avec le sultan.
Il faut toutefois nuancer l’image traditionnelle d’un empire dont l’armée aurait été détruite en une journée. Les travaux récents soulignent que les pertes militaires ne furent probablement pas catastrophiques. Le véritable désastre vient surtout de la crise politique qui suit : Romain IV est renversé, l’Empire entre dans plusieurs années de guerres civiles et son système de défense en Anatolie se désorganise profondément.
Manzikert n’est pas, à proprement parler, une bataille organisée par Alp Arslan pour conquérir toute l’Anatolie. Des groupes turkmènes oghouzes pénétraient et razziaient déjà les régions orientales depuis plusieurs décennies, et le sultan seldjoukide regardait alors également vers la Syrie et l’Égypte.
Mais l’effondrement de l’autorité impériale après 1071 change radicalement l’échelle du phénomène. Les guerres civiles romaines laissent de vastes territoires pratiquement sans défense et permettent à des colons turciques nomades, guerriers et éleveurs de pénétrer profondément sur le plateau anatolien, puis de s’y installer durablement. Des chefs turcs interviennent même comme mercenaires dans les rivalités entre prétendants au trône, ce qui facilite encore leur implantation.
En quelques années, des villes, forteresses, terres agricoles et pâturages passent sous contrôle turc. Des principautés apparaissent et, vers 1077-1080, les Seldjoukides de Roum établissent un État durable en Anatolie. Leur capitale s’installe d’abord à Nicée, extrêmement loin à l’ouest de Manzikert et à proximité immédiate de Constantinople.
Les populations turques poursuivent ensuite leur migration et leur installation pendant plusieurs siècles. C’est à ce moment-là que les Européens auraient dû réagir face au changement démographique.
Erdogan et la colonisation turque depuis le XIe siècle
Le colon turc Erdogan a présenté Manzikert comme le moment où les Turcs ont « ouvert la grande porte de l’Anatolie », utilisant une formule coloniale évoquant la rupture de la « serrure de Byzance ».
Cette formulation rappelle, s’il en était besoin, que les Turcs sont des colons en Anatolie, selon leur propre récit ; contrairement aux Grecs, aux Kurdes et aux Arméniens qui sont les autochtones de cette terre aryenne (indo-européenne).
Mais plus encore, Erdogan a ensuite relié cette bataille à la grande offensive turque de 1922 contre les forces grecques, inscrivant les deux événements dans une même continuité historique.
La grande offensive turque, ou Büyük Taarruz, commence le 26 août 1922 en Anatolie occidentale. Elle oppose l’armée coloniale turque de Mustafa Kemal aux forces grecques installées dans la zone grecque de l’Anatolie (Troie, Smyrna, etc.) depuis 1919, dans le cadre de la guerre gréco-turque qui suit la Première Guerre mondiale. L’effondrement de la présence militaire grecque en Anatolie européenne aura pour conséquence des massacres et des nettoyages ethniques commis par les Turcs contre les peuples autochtones d’Anatolie.
Les massacres turcs entraînent l’arrivée de centaines de milliers de réfugiés en Grèce et conduisent, avec le traité de Lausanne de 1923, à l’échange obligatoire de populations entre la Grèce et la Turquie : environ 1,2 à 1,5 million de chrétiens orthodoxes quittent l’Anatolie et environ 350 000 à 500 000 musulmans quittent la Grèce. Les colonisateurs turcs parviennent ainsi à forcer une turquification politique de l’Anatolie. Comme au XIe siècle, il aurait suffi que l’Europe unie réagisse contre les colonisateurs. Mais, comme après 1071, les colons turcs consolident leur présence sans réaction de l’Occident, aboutissant au problème que pose toujours l’État turc aux frontières de l’Europe.
2026 : la revendication de l’expansionnisme
Le président turc a déclaré que la « Turquie » (la colonisation turque en Anatolie) ne « baissera la tête devant personne » et que « l’Histoire est en train d’être réécrite dans notre région ».
Le lien formulé côté turc est important car il révèle que, pour les Turcs eux-mêmes, tout cela relève d’un même processus de colonisation depuis le XIe siècle.
Erdogan ne formule pas ici une menace militaire explicite contre l’Europe et la Grèce en particulier. Cependant, la juxtaposition de Manzikert, de la conquête progressive de l’Anatolie et de la guerre de 1922 met en évidence un expansionnisme turc revendiqué et toujours en cours.


