
Le 22 août 1823, dans les montagnes de Roumélie, quelques centaines de combattants grecs conduits par Markos Botsaris se jettent de nuit sur l’avant-garde d’une armée ottomane plusieurs fois supérieure en nombre. Près de Karpenísi, au lieu-dit Kefalóvryso, les Souliotes pénètrent dans le camp ennemi, provoquent la confusion et infligent de lourdes pertes aux troupes qui marchent vers le sud de la Grèce.
Botsaris ne verra pas la fin du combat. Frappé d’une balle à la tête alors qu’il combat au milieu de ses hommes, il meurt à environ trente-trois ans.
La bataille de Karpenísi ne détruit pas l’armée ottomane et ne met pas immédiatement fin à son offensive. Mais la mort de Botsaris transforme cette attaque nocturne en l’un des épisodes les plus symboliques de la Guerre d’indépendance grecque.
À l’image de Léonidas aux Thermopyles, il entre dans la mémoire grecque précisément parce qu’il accepte un combat où le rapport de forces semble interdire toute victoire.
Une nouvelle offensive contre la Grèce insurgée
Deux ans après le déclenchement de la Révolution de 1821, l’indépendance grecque reste encore extrêmement fragile.
L’Empire ottoman n’a nullement renoncé à écraser l’insurrection des autochtones. Après plusieurs revers en 1822, l’occupation turque en Anatolie prépare pour 1823 de nouvelles offensives destinées à reprendre le contrôle de la Grèce continentale et à menacer le cœur même de la Révolution ethnique qui ébranle l’empire turc.
En Grèce occidentale, le danger vient notamment de Mustafa Pacha Bushatli de Shkodër, parfois appelé Mustaï Pacha dans les sources occidentales. Il rassemble à Ohrid une armée dont les estimations varient selon les historiens, généralement entre 8 000 et 13 000 hommes. Une partie importante est constituée de combattants albanais, notamment des Guègues musulmans et des Mirdites catholiques servant l’armée ottomane.
L’objectif est de progresser à travers la Grèce centrale occidentale, de briser les foyers insurgés et de menacer notamment Missolonghi, devenue l’un des principaux bastions de la Révolution grecque.
L’armée descend à travers le Pinde, soumet les régions traversées et atteint finalement les environs de Karpenísi.
Face à elle, les Grecs ne disposent pas d’une force comparable.
Ils ont cependant Markos Botsaris.
Markos Botsaris, le Souliote
Markos Botsaris appartient à l’une des grandes familles guerrières de Souli, cette région montagneuse d’Épire dont les habitants avaient développé pendant des générations une véritable tradition militaire et une forte autonomie face au pouvoir ottoman.
Né vers 1790, il connaît très tôt l’exil, la guerre et les affrontements avec les forces d’Ali Pacha puis avec l’Empire ottoman.
Lorsque commence la Révolution grecque de 1821, Botsaris devient rapidement l’un des chefs les plus remarqués de la lutte en Grèce occidentale. Il se distingue notamment dans la défense de Missolonghi lors du premier siège de 1822-1823.
Son prestige grandit au moment même où les rivalités entre chefs grecs empoisonnent la Révolution.
Lorsque le gouvernement révolutionnaire tente d’apaiser ces querelles en distribuant des grades de général aux différents capitaines, Botsaris aurait déchiré son propre brevet. Le geste devient emblématique : selon la tradition rapportée par plusieurs historiens, il voulait montrer qu’il ne combattait pas pour un titre mais pour la réussite de la Révolution grecque.
Cette dimension est importante.
La Guerre d’indépendance grecque n’est pas un récit parfaitement ordonné dans lequel tous les chefs combattent spontanément d’un même mouvement. Elle est traversée de rivalités, d’intérêts locaux, de conflits politiques et bientôt de guerres civiles.
Le mérite de Botsaris est précisément d’apparaître dans la mémoire nationale comme l’antithèse de cette fragmentation : un homme pour lequel la guerre de libération passe avant les titres.
350 hommes contre plusieurs milliers
Lorsque Mustafa Pacha approche de Karpenísi, Botsaris quitte la région de Missolonghi avec quelques centaines d’hommes.
D’autres combattants grecs le rejoignent. L’ensemble des forces révolutionnaires présentes dans la région atteint probablement autour de 1 200 hommes, mais Botsaris sait qu’une bataille conventionnelle contre l’armée ottomane serait extrêmement dangereuse.
Il choisit donc l’audace.
Son objectif n’est pas d’aligner ses hommes face à des milliers d’adversaires dans une bataille rangée.
Il veut pénétrer dans leur camp pendant la nuit.
L’avant-garde ennemie, commandée notamment par Djelaleddin Bey, compte selon les sources environ 4 000 à 5 000 hommes installés près de Kefalóvryso, aux environs de Karpenísi. Derrière elle se trouve l’armée beaucoup plus considérable de Mustafa Pacha.
Botsaris prévoit une attaque coordonnée de plusieurs groupes grecs.
Mais comme souvent pendant la Révolution, ce qui avait été convenu ne se déroule pas exactement comme prévu.
Une grande partie des forces supposées participer à l’opération n’intervient pas réellement au moment décisif.
Botsaris entre donc dans le camp ennemi essentiellement avec environ 350 Souliotes.
Quelques centaines de Grecs contre plusieurs milliers d’hommes.
L’attaque dans la nuit
L’assaut commence autour de minuit.
La surprise est presque totale.
Les hommes de Botsaris pénètrent au cœur du camp. Dans l’obscurité, les défenseurs comprennent difficilement ce qui se passe. Les Souliotes combattent à très courte distance, progressent entre les positions ennemies et provoquent une confusion disproportionnée par rapport à leur nombre.
Les sources du XIXe siècle décrivent un camp ottoman brusquement réveillé, des hommes courant vers leurs armes, d’autres abandonnant leurs positions, tandis que le petit groupe grec poursuit son attaque au milieu d’une force immensément supérieure.
L’historien britannique William Phillips décrira plus tard cet épisode comme l’un des exploits les plus brillants de la guerre : 350 Souliotes surprenant l’avant-garde de Mustafa Pacha dans son propre camp.
Les estimations des pertes varient fortement.
Certaines sources parlent d’environ 800 morts, d’autres approchent ou dépassent 1 000 pertes du côté de l’armée ottomane. Les chiffres exacts doivent être considérés avec prudence, comme souvent pour les combats de la Guerre d’indépendance. Ce qui ne fait guère de doute, en revanche, est l’importance du désordre provoqué par l’attaque et la quantité d’armes, de chevaux et de matériel abandonnés dans le camp.
Les Grecs semblent un instant en mesure de transformer le raid en désastre général pour l’avant-garde ennemie.
Puis Botsaris tombe.
La mort de Markos Botsaris
Au cours du combat, Botsaris aurait d’abord été légèrement blessé.
Il continue néanmoins à avancer avec ses hommes.
Alors qu’il tente d’atteindre la position où se trouve le commandement ennemi, il reçoit une balle à la tête.
Il meurt peu après.
Pour ses hommes, la priorité change immédiatement.
Ils emportent le corps de leur chef et se retirent avant que la masse de l’armée ennemie puisse se réorganiser.
La bataille devient dès lors étrange à qualifier selon les catégories militaires ordinaires.
L’attaque grecque a réussi tactiquement à surprendre une force très supérieure et à lui infliger de lourdes pertes. Mais l’armée de Mustafa Pacha n’est pas détruite. Elle peut poursuivre sa campagne et descendra ensuite vers Missolonghi.
Sur le plan strictement stratégique, Karpenísi n’est donc pas une victoire décisive.
Sur le plan historique et moral, elle devient immense.
Le retour à Missolonghi
Le corps de Botsaris est ramené vers Missolonghi.
La ville qui l’avait vu combattre quelques mois auparavant accueille son cercueil dans le deuil.
Une tradition rapportée par les historiens grecs décrit toute la population accompagnant le héros jusqu’à sa sépulture. Des salves de canon auraient été tirées en son honneur, leur nombre correspondant à son âge.
Botsaris rejoint ainsi presque immédiatement le monde des héros.
Il ne devient pas célèbre plusieurs générations après sa disparition.
Sa mort provoque une émotion considérable dès les années 1820.
Botsaris incarne le retour au logiciel helléniste originel, celui qui s’était perdu progressivement durant des siècles de christianisme : préférer risquer sa propre destruction plutôt que d’accepter durablement la domination étrangère, conformément à l’enseignement de Platon comme de Léonidas.
Un nouveau Léonidas
La comparaison avec Léonidas s’impose rapidement.
Elle n’est évidemment pas parfaite historiquement : Karpenísi n’est pas les Thermopyles, les situations militaires sont différentes et les effectifs ne peuvent être transposés mécaniquement.
Mais le symbole est évident.
Quelques centaines de guerriers entrent volontairement dans un combat contre une force immensément supérieure. Leur chef combat au premier rang. Il meurt, mais sa mort acquiert une portée beaucoup plus grande que le résultat immédiat de la bataille.
C’est précisément ainsi que fonctionne la mémoire héroïque grecque.
La victoire n’est pas toujours définie par la survie.
Aux Thermopyles, Léonidas meurt.
À Karpenísi, Botsaris meurt.
Dans les deux cas, l’ennemi continue sa marche.
Mais dans les deux cas également, le sacrifice cesse d’appartenir uniquement au champ de bataille. Il devient un modèle.
Le philhellène François Pouqueville ira jusqu’à présenter Botsaris comme un « second Léonidas », formule révélatrice de la manière dont sa mort est alors comprise en Europe.
La victoire de l’âme platonicienne
Mais le comportement de Botsaris peut être rapproché d’un autre héritage grec : celui de Platon.
Pour Platon, la question essentielle n’est jamais simplement de savoir combien de temps un homme vivra, mais de quelle manière il doit vivre. L’existence humaine trouve sa valeur dans l’état de l’âme et dans la vertu qui l’ordonne. La richesse, le pouvoir, la sécurité et même la préservation du corps deviennent secondaires lorsqu’ils entrent en contradiction avec le juste.
C’est l’un des grands enseignements du Gorgias. Socrate y soutient qu’il est préférable de subir l’injustice plutôt que de la commettre. Le véritable mal est donc celui qui dégrade l’âme. Ainsi, il est préférable de mourir en héros plutôt que de prolonger une existence médiocre et lâche.
Dans l’Apologie de Socrate, condamné à mort parce qu’il refuse de renoncer à sa mission philosophique, celui-ci affirme :
« Je l’affirme, je préfère mourir après une telle défense que de vivre à pareil prix. Car, pas plus au tribunal qu’à la guerre, personne, qu’il s’agisse de moi ou d’un autre, ne doit chercher par tous les moyens à se soustraire à la mort. »
La comparaison avec Botsaris prend ici une force particulière. C’est le contraire de la célèbre affirmation des chrétiens de l’empire romain : « je suis un soldat du Christ, je n’ai pas le droit de combattre ».
Ni Socrate ni Léonidas ne recherchent la mort pour elle-même. Tous deux refusent simplement d’en faire le plus grand des maux. Ils en font la voie de l’élévation de l’âme parce que le devoir l’exige, parce que c’est la volonté des dieux.
Pour Socrate, préserver sa vie au prix de l’injustice reviendrait à sauver le corps en détériorant l’âme. Pour Botsaris, abandonner son devoir uniquement parce que le danger est immense aurait signifié placer la conservation individuelle au-dessus du courage et de l’ethnos.
À Karpenísi, Botsaris perd la vie. Dans une lecture platonicienne, cela ne signifie pas nécessairement qu’il perd ce qui compte le plus. L’Europe en est témoin.
Un héros grec devenu européen
L’écho dépasse en effet très vite la Grèce.
La Guerre d’indépendance a déjà provoqué en Europe une immense vague philhellène. Pour une génération formée à Homère, Plutarque, Hérodote et aux modèles de l’Antiquité classique, les révolutionnaires de 1821 semblent faire revivre sous les yeux de l’Europe le monde héroïque étudié depuis l’enfance.
Botsaris devient l’un des visages privilégiés de cette représentation.
Sa mort inspire peintres, écrivains, graveurs et artistes dans plusieurs pays européens. Ludovico Lipparini peint à plusieurs reprises sa mort. Dionysios Tsokos reprend lui aussi le sujet. Le Musée du Philhellénisme considère Botsaris comme l’une des figures centrales de l’imaginaire philhellène du XIXe siècle.
Même lorsque la représentation devient romantique, quelque chose de réel demeure : un chef grec d’une trentaine d’années est effectivement entré avec quelques centaines d’hommes dans un camp de plusieurs milliers d’adversaires et y a trouvé la mort.
Il n’était pas nécessaire d’inventer l’héroïsme. Il suffisait de le peindre.
La Grèce qui refuse de disparaître
L’État grec n’existe pratiquement pas encore mais l’ethnos des Hellènes est en plein réveil.
Ce sont des communautés, des familles et des maisons, des insulaires, des montagnards, des marins, des Souliotes, des anciens klephtes, des intellectuels et des combattants qui reconstituent politiquement une nation colonisée depuis des siècles.
Les contradictions sont nombreuses. Les chefs se disputent. Les grandes puissances poursuivent leurs propres intérêts. Les ressources manquent. Les Ottomans restent capables de mobiliser des armées beaucoup plus nombreuses.
Et malgré cela, la Révolution survit. Elle survit précisément parce qu’à certains moments des hommes considèrent qu’ils n’ont plus que deux choix : la liberté ou la mort, pour l’ethnos grec tout entier. Botsaris appartient à cette catégorie.
Références
- https://phmus.org/en/the-death-of-markos-botsaris-by-ludovico-lipparini-at-the-philhellenism-museum/
- https://www.nationalgallery.gr/en/artwork/the-death-of-markos-botsaris-3/
- https://www.nationalgallery.gr/en/artwork/the-death-of-markos-botsaris/
- https://ellinoistorin.gr/?p=4561
- https://plethon.fr/2026/06/21/les-lecons-sur-la-nature-de-lame-dans-le-gorgias/
- Platon, Apologie de Socrate. 39a
- https://www.academia.edu/459722/La_communion_du_soldat