Le soutien officiel des Frères musulmans au nouveau Pacte de défense de La Mecque apporte une dimension idéologique à un accord jusqu’ici présenté essentiellement sous l’angle militaire.

Dans un communiqué publié le 8 août, la confrérie salue explicitement l’alliance conclue entre la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan et espère qu’elle constituera le commencement d’une coordination beaucoup plus vaste entre les États du monde islamique.

Le Makkah Joint Defence Agreement, signé le 7 août par Recep Tayyip Erdogan, Mohammed ben Salmane et Shehbaz Sharif, introduit un mécanisme de défense collective : une attaque armée contre l’un des trois signataires doit être considérée comme une attaque contre l’ensemble.

Le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan l’a lui-même comparé, dans son principe, à l’article 5 de l’OTAN. Ankara envisage en outre son élargissement et a déjà cité l’Égypte parmi les candidats possibles.

Un communiqué frériste qui dépasse largement la défense commune

Le texte des Frères musulmans est intéressant précisément parce qu’il ne se limite pas à approuver une coopération militaire entre trois États.

La confrérie appelle à « étendre les alliances régionales » aux pays du monde islamique, en plaçant l’Égypte au premier rang, et demande parallèlement de mettre fin à la dépendance envers les protections étrangères, notamment les États-Unis sans les nommer explicitement. Elle oppose cette architecture islamique autonome aux alliances placées sous protection américaine et attaque directement les accords d’Abraham. Elle conclut en invoquant l’intégration économique et militaire, les liens religieux et la « fraternité islamique » unissant les populations concernées.

Le Pacte de La Mecque est donc interprété par les Frères musulmans non comme un simple traité défensif, mais comme l’ébauche possible d’un système géopolitique islamique transnational, moins dépendant des États-Unis et susceptible de réunir progressivement les principales puissances sunnites.

Cette lecture ne signifie évidemment pas que les trois gouvernements partagent ce projet idéologique. Elle renseigne en revanche sur ce que l’islamisme politique espère pouvoir tirer de la nouvelle architecture, et aussi de la perception que pourraient en avoir des milieux djihadistes.

Ankara au centre d’une vieille géopolitique frériste

Le rôle de la Turquie rend cette réaction particulièrement significative.

Sous l’AKP, Ankara a entretenu pendant des années une relation privilégiée avec les réseaux issus ou proches des Frères musulmans. Erdogan avait fortement soutenu le président égyptien Mohamed Morsi et la rupture turco-égyptienne après sa chute en 2013 fut précisément alimentée par cette proximité. Des cadres fréristes égyptiens ont ensuite trouvé refuge en Turquie, tandis que des médias liés à la confrérie y opéraient encore lorsque Ankara et Le Caire ont commencé leur rapprochement.

Il existe donc une continuité idéologique réelle entre l’islam politique de l’AKP et l’évosystème frériste, même si les intérêts de l’État turc et ceux de la confrérie ne se confondent pas toujours. Des travaux universitaires ont d’ailleurs souligné le poids des affinités idéologiques islamistes dans l’activisme régional développé sous Erdogan.

Le soutien frériste au Pacte de La Mecque s’inscrit naturellement dans cette histoire : une Turquie militairement puissante, capable d’organiser autour d’elle une architecture de sécurité sunnite et de réduire la dépendance envers Washington correspond largement à la vision géopolitique défendue dans le communiqué.

La Confrérie des Frères musulmans a été créée à la chute de l’Empire ottoman et dans la nostalgie de ce colonialisme qui avait frappé l’Europe.

De l’islamisme au djihadisme

Frères musulmans, islamisme politique et djihadisme ne sont pas synonymes. La confrérie historique privilégie généralement l’organisation sociale, religieuse et politique et ses différentes branches ont suivi des trajectoires très différentes. Il serait donc inexact de présenter mécaniquement l’ensemble du mouvement frériste comme une organisation djihadiste.

Il existe néanmoins des zones historiques de porosité idéologique et militante. Le Hamas est lui-même issu de la branche palestinienne des Frères musulmans ; même s’il a formellement supprimé la référence organisationnelle à la confrérie de son document politique de 2017, ses origines sont établies. Plusieurs de ses principaux dirigeants ont personnellement milité dans les Frères musulmans avant la création du Hamas.

La question est devenue encore plus sensible en janvier 2026, lorsque Washington a désigné les branches égyptienne, jordanienne et libanaise des Frères musulmans comme entités terroristes, invoquant notamment leur soutien à des activités violentes et au Hamas. Il s’agit de désignations portant sur ces branches déterminées et non d’une qualification uniforme de toute organisation se réclamant mondialement des Frères musulmans.

La Syrie fournit un autre exemple de l’espace gris existant entre différentes familles de l’islamisme. Ankara a soutenu depuis 2011 une vaste constellation de groupes djihadistes principalement localisés au nord-ouest de la Syrie (sous contrôle de la Turquie), dont plusieurs formations pro-fréristes, dont la Commission des Boucliers de la Révolution (Hayat Durû al-Thawra, localisé à Idlib et Hama), Liwa al-Tawhid à Alep ou encore Ahrar al-Sham ; sans compter bien sur la longue liste de brigades de la SNA, directement aux ordres de la Turquie.

La victoire de Hayat Tahrir al-Sham (HTS) en 2024 a été célébrée par différentes organisations islamistes, notamment des branches des Frères musulmans, mais aussi par des mouvements militants aux trajectoires très différentes. Cela ne démontre pas une chaîne de commandement commune : cela révèle plutôt l’existence d’un écosystème idéologique sunnite traversé par des courants concurrents, allant de l’islamisme électoral au salafisme djihadiste.

Si le régime d’Ahmed Al-Sharaa se montre froid à l’égard des Frères musulmans dans un contexte de volonté de se normaliser auprès des Occidentaux, il est un allié de la Turquie et sans doute l’un des meilleurs exemples de l’application de la stratégie politique des Frères musulman : jouer les modérés tant qu’il faudra sans changer les fondamentaux.

Pour les Frères musulmans, les djihadistes doivent cesser d’être « trop pressés » et rentrant dans le rang d’un islam politique beaucoup plus vaste et incluant même les soufis, un grand mouvement islamique peut tout à fait user de la violence djihadiste dès qu’il estime que c’est opportun. Ils ont donc leur place dans le projet d’une unité de défense islamique plus vaste que le Pacte de la Mecque.

A la racine du djihadisme, on retrouve un important théoricien des Frères musulmans – Sayyed Qutb – connu pour son « djihad militaire offensif ». Sans les Frères musulmans, le djihadisme n’aurait sans doute pas existé, en tout cas pas sous sa forme actuelle.

Le paradoxe saoudien

La présence de l’Arabie saoudite rend toutefois impossible toute lecture simpliste d’un « pacte frériste ».

Riyad a officiellement classé les Frères musulmans parmi les organisations terroristes dès 2014 et a ensuite cherché à éliminer leur influence de certaines institutions saoudiennes, notamment de l’éducation. La proximité d’Erdogan avec la confrérie constituait encore récemment l’un des principaux contentieux entre Ankara et Riyad.

Il faut probablement y voir moins un changement doctrinal saoudien qu’une tentative frériste de donner sa propre interprétation à une transformation géopolitique qui la dépasse. Riyad recherche une diversification de ses garanties de sécurité ; Islamabad apporte son poids militaire et son statut de puissance nucléaire ; Ankara dispose d’une importante armée, d’une industrie de défense en expansion et d’ambitions régionales.

Les Frères musulmans, eux, y voient la possibilité d’une autre construction : celle d’une puissance islamique organisée politiquement et militairement hors du cadre occidental. Mais est-ce une réalité et dans quelle mesure cette alliance n’est pas tournée d’abord contre l’Iran, au service des États-Unis ? Cette dimension du dossier existe aussi, bien que l’Iran déclare ne pas se sentir visé. En tout cas, la confrérie ne semble pas craindre d’être considérée comme terroriste par l’alliance du fait de la présence de l’Arabie saoudite.

Le paradoxe reste donc considérable : les Frères musulmans célèbrent aujourd’hui une alliance dont l’un des trois piliers est un État qui les interdit.

Du traité militaire au projet civilisationnel ?

C’est précisément là que réside l’enjeu à surveiller.

Un pacte de défense n’a pas, par nature, d’idéologie frériste ou djihadiste. Mais les architectures militaires créent des réseaux, des institutions, des habitudes de coopération et, surtout, des rapports de puissance. La future mise en place d’un comité ministériel et d’un secrétariat basé en Arabie saoudite donnera au Pacte de La Mecque une structure permanente dont l’orientation dépendra de l’équilibre entre ses membres et de ses éventuels élargissements.

Or les Frères musulmans viennent précisément de formuler ce qu’ils souhaiteraient voir émerger de cette structure : élargissement au monde islamique, intégration militaire et économique, autonomie stratégique vis-à-vis de l’Occident et fraternité islamique comme ciment politique.

Le danger analytique serait de confondre cette aspiration avec la réalité actuelle du pacte. Mais l’erreur inverse serait de considérer le communiqué comme insignifiant.

L’enjeu sera de déterminer quelle puissance donnera progressivement sa couleur politique à l’alliance. Et sur ce terrain, le rôle de la Turquie d’Erdogan mérite une vigilance particulière : Ankara n’apporte pas seulement des capacités militaires au nouvel ensemble. Elle arrive avec deux décennies de politique régionale au cours desquelles l’islam politique et le djihadisme ont constitué l’un des instruments de son influence, de la Libye à la Syrie, allant jusqu’à envoyer des mercenaires issus du djihadisme pour tuer des Arméniens dans le Haut-Karabakh.

Le soutien enthousiaste des Frères musulmans au Pacte de La Mecque constitue ainsi moins la preuve de la nature islamiste de l’alliance que le premier signal clair de la bataille idéologique qui pourrait accompagner sa construction.

Références