Après dix-huit mois de négociations, la Syrie et la Russie sont parvenues à un accord sur l’avenir des installations russiennes de Hmeimim et Tartous. Le compromis permet à Moscou d’éviter une éviction de Syrie, mais modifie profondément le modèle hérité de Bachar el-Assad : les infrastructures militaires doivent devenir des centres conjoints syro-russiens, tandis que Damas récupère directement la gestion des installations civiles et commerciales. Derrière cette réorganisation se dessine une évolution plus large : celle d’une Syrie cherchant à restaurer sa souveraineté tout en maintenant plusieurs partenaires étrangers en concurrence.

Le 9 août 2026, la Syrie et la Russie ont annoncé la conclusion d’un mémorandum d’entente réglant l’avenir de la présence russienne à Hmeimim et Tartous, après environ dix-huit mois de négociations ouvertes à la suite de la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024.

L’accord ne signifie pas le départ de la Russie de Syrie. Mais il ne constitue pas non plus une simple prolongation du système dont Moscou bénéficiait sous l’ancien régime. Il instaure une formule nouvelle : maintien d’une coopération militaire russienne, retour d’une partie des installations sous administration syrienne et transformation des principales implantations militaires en structures conjointes.

Pour l’Ukraine, qui a tout intérêt à voir diminuer les capacités de projection russiennes en Méditerranée et en Afrique, l’accord constitue objectivement une mauvaise nouvelle.

Hmeimim et Tartous deviennent des centres conjoints

Le changement principal concerne directement les deux points d’appui qui formaient jusqu’ici le cœur du dispositif militaire russien en Syrie.

La base aérienne de Hmeimim, sur la côte syrienne, et les installations militaires de Tartous doivent être réorganisées en centres conjoints de formation et de qualification syro-russiens.

Selon le ministère syrien des Affaires étrangères, les nouvelles dispositions doivent préserver les intérêts des deux parties, avec une transition prévue dans un délai maximal de trois mois.

La nuance est importante. Les forces russiennes ne conserveraient donc plus simplement leurs installations conformément aux anciens arrangements conclus avec le régime Assad. Leur rôle doit être redéfini dans un cadre officiellement partagé avec l’État syrien.

Pour Moscou, cela représente une réduction de l’autonomie dont elle disposait auparavant, mais également un résultat stratégique important : après décembre 2024, la Russie risquait de perdre entièrement ses principales implantations en Syrie.

L’agence kurde ANHA (Hawar News Agency) a repris l’annonce de manière factuelle, soulignant le transfert des installations civiles sous administration syrienne et la conversion des bases en centres de formation conjoints, dans un contexte où le régime de Damas affirme progressivement son contrôle sur l’ensemble du territoire.

Damas reprend les infrastructures civiles

Le second volet est particulièrement significatif sur le plan de la souveraineté.

La Syrie doit reprendre la gestion des infrastructures destinées à un usage civil, notamment l’aéroport de Hmeimim et le quatrième quai commercial du port de Tartous, ainsi que les entrepôts et installations qui lui sont associés.

Ces infrastructures doivent progressivement être intégrées à l’administration civile syrienne.

À Tartous, cette décision touche directement un projet que Moscou développait encore quelques semaines auparavant. En juillet, la Russie envisageait d’utiliser le quai n°4 pour établir un centre logistique commercial capable d’acheminer vers la Syrie et la région des céréales, des huiles, de l’acier et différents produits russes. Le volume envisagé pouvait atteindre environ 250 000 tonnes de marchandises par mois.

Le nouveau mémorandum ne ferme pas nécessairement la porte à de telles activités commerciales, mais il confirme un principe essentiel : le port commercial reste sous juridiction et administration syriennes. La Russie pourra donc rester un partenaire important, mais elle ne disposera pas d’un contrôle autonome sur ces infrastructures.

D’une présence privilégiée à une présence négociée

L’importance du changement apparaît pleinement lorsqu’on replace l’accord dans l’histoire de la présence russienne en Syrie.

Tartous constitue depuis plusieurs décennies le principal point d’appui naval de Moscou en Syrie et son unique installation permanente de maintenance et de ravitaillement naval en Méditerranée.

Hmeimim est plus récente. La base aérienne est devenue le centre des opérations russiennes après l’intervention militaire lancée par Moscou en septembre 2015, intervention décisive pour permettre au régime de Bachar el-Assad de reprendre l’initiative militaire durant la guerre syrienne.

Pendant près d’une décennie, les deux installations ont permis à la Russie de disposer d’une présence militaire durable en Méditerranée orientale tout en soutenant directement le pouvoir syrien.

La chute d’Assad en décembre 2024 a brutalement remis ce dispositif en question. Le président syrien s’est réfugié en Russie tandis que les nouvelles autorités de Damas héritaient d’une relation extrêmement déséquilibrée avec Moscou. La Russie avait soutenu politiquement et militairement Assad, tandis que son aviation avait directement participé aux opérations contre les djihadistes d’Al Qaeda et de l’État islamique et autres milices affiliées à la Turquie, qui constituent aujourd’hui l’ossature du nouvel ordre politique syrien.

Les premières discussions avec les nouvelles autorités avaient donc immédiatement porté sur l’avenir de Hmeimim et Tartous.
Dix-huit mois plus tard, le compromis finalement conclu traduit une inversion partielle du rapport de dépendance.

Sous Bachar el-Assad, le pouvoir syrien dépendait largement de la présence militaire russienne pour sa survie. En 2026, c’est Moscou qui doit négocier avec le nouveau pouvoir syrien les conditions permettant à ses forces de rester. Le nouveau régime syrien issu du turco-djihadisme étant désormais parrainé par la Turquie d’abord, les puissances occidentales et des pays du Golfe ensuite.

Pourquoi Moscou tient à Hmeimim et Tartous

Pour la Russie, l’enjeu dépasse largement les relations avec Damas. Tartous procure un point d’appui militaire directement ouvert sur la Méditerranée, tandis que Hmeimim permet des opérations aériennes et logistiques à destination du Moyen-Orient et de l’Afrique.

Avant même la chute d’Assad, Moscou utilisait déjà la Syrie comme plateforme de transit pour une partie de ses personnels et moyens militaires déployés sur le continent africain. Tartous est par ailleurs le seul centre russien de maintenance et de ravitaillement naval de ce type en Méditerranée.

La perte simultanée de Tartous et Hmeimim aurait donc représenté beaucoup plus qu’un revers symbolique. Elle aurait obligé Moscou à revoir une partie de son architecture militaire entre la mer Noire, la Méditerranée, le Moyen-Orient et l’Afrique.

Le mémorandum du 9 août constitue ainsi pour la Russie une forme de compromis défensif : Moscou abandonne une partie de l’autonomie dont elle jouissait sous Assad, mais évite d’être expulsée de Syrie et préserve une présence militaire institutionnalisée sur la côte.

C’est clairement un coup de poignard djihadiste dans le dos de l’Ukraine. L’État ukrainien espérait le départ des forces russes des côtes de la Méditerranée.

Al-Sharaa choisit la négociation plutôt que la rupture

Le choix du pouvoir syrien est tout aussi révélateur. Ahmed al-Sharaa aurait pu utiliser la chute d’Assad pour réclamer le départ pur et simple des forces russiennes. C’est ce que ses propagandistes ont fait croire à des Européens naïfs, notamment pour les retourner contre les Kurdes et pousser à l’ignorance des massacres visant des minorités.

Damas a finalement choisi une stratégie différente.

Depuis 2025, les nouvelles autorités ont progressivement reconstruit le dialogue avec Moscou. Al-Sharaa s’est notamment rendu à Moscou en octobre 2025, puis a de nouveau rencontré Vladimir Poutine le 28 janvier 2026. L’avenir de la présence militaire russienne à Tartous et Hmeimim figurait alors explicitement parmi les principaux sujets de discussion.

Cette reprise du dialogue ne signifie cependant pas que la Syrie revient dans l’orbite de Moscou. Elle s’inscrit plutôt dans une politique de diversification des partenaires étrangers, à l’image de la Turquie. Damas développe parallèlement ses relations avec les États-Unis et plusieurs puissances européennes.

L’objectif d’Al-Sharaa semble être de copier la stratégie d’Erdogan, comme le sujet du pétrole russien le laisse penser.

Accord militaire avec Moscou, recul possible du pétrole russien

Le calendrier illustre particulièrement bien cette politique. Quelques jours seulement avant l’annonce sur Hmeimim et Tartous, Reuters révélait que la Syrie avait indiqué aux États-Unis qu’elle était disposée à réduire fortement ses importations de pétrole russien.

Les approvisionnements en provenance de Russie ont fortement progressé après la chute d’Assad.

Selon Reuters, la Syrie avait reçu environ 16,8 millions de barils de pétrole russien en 2025, soit approximativement 46 000 barils par jour.

En 2026, les volumes auraient encore augmenté d’environ 75 %, pour atteindre approximativement 60 000 barils par jour.
La Russie est ainsi devenue le principal fournisseur de brut de la Syrie.

Damas cherche toutefois à diversifier ses approvisionnements énergétiques, notamment dans le cadre de son rapprochement avec Washington et de ses efforts pour sortir de son isolement économique.

Des responsables américains cherchent parallèlement à réduire l’influence économique et militaire de Moscou en Syrie.

Le contraste est révélateur. La Syrie peut simultanément négocier une diminution de sa dépendance pétrolière envers la Russie et conclure un accord permettant aux forces russiennes de conserver une présence militaire. Il ne s’agit pas nécessairement d’une contradiction. Cela correspond plutôt à une stratégie consistant à jouer simultanément sur plusieurs tableaux.

La Russie reste utile à la reconstruction de l’armée syrienne

Damas dispose également de raisons très pragmatiques pour conserver une coopération militaire avec Moscou. Une part importante des équipements historiques de l’armée syrienne est d’origine soviétique ou russienne. La restructuration des forces armées implique donc des besoins en maintenance, pièces détachées, formation et éventuellement renouvellement de certains matériels.

Le gouvernement syrien avait déjà laissé entendre qu’une future coopération avec Moscou pourrait notamment porter sur la reconstruction et la formation de l’armée syrienne. La transformation de Hmeimim et Tartous en centres conjoints de formation offre désormais un cadre concret à cette relation.

La Russie pourrait ainsi évoluer progressivement d’un rôle de protecteur militaire du régime Assad vers celui de fournisseur, formateur et partenaire militaire du nouvel État syrien.

Ce n’est sans doute pas à cela que s’attendaient les partisans européens de la prise de pouvoir des djihadistes d’Ahmed Al-Sharaa, notamment ceux qui voulaient y voir un échec de la Russie. C’était oublier l’exemple du régime taliban afghan devenu un solide allié de Moscou.

La Russie est devenue en juillet 2025 le premier État à reconnaître officiellement le gouvernement taliban, puis un haut responsable russien déclarait en mai 2026 que Moscou établissait un « partenariat à part entière » avec Kaboul.

Bachar el-Assad reste en arrière-plan

La question de Bachar el-Assad, réfugié en Russie depuis décembre 2024, continue cependant de peser sur les relations bilatérales. Les nouvelles autorités syriennes ont déjà évoqué avec Moscou la question de l’ancien président et souhaitent qu’il puisse répondre des crimes imputés à son régime. La Russie n’a cependant donné aucun signe indiquant qu’elle était disposée à remettre Assad à Damas.

Le fait que cette question n’ait pas empêché la conclusion d’un accord sur les installations militaires montre la volonté des deux gouvernements de compartimenter leurs différends :

  • Moscou conserve Assad.
  • Damas récupère une partie de sa souveraineté sur ses infrastructures.
  • Et les deux régimes reconstruisent parallèlement une coopération militaire sur de nouvelles bases.

Un compromis relativement équilibré

La Syrie obtient principalement sur le terrain de la souveraineté : reprise en main des infrastructures civiles, retour de son administration dans plusieurs installations et transformation des bases militaires en centres conjoints.

La Russie sauve principalement l’essentiel géopolitique : elle n’est pas expulsée du territoire syrien, conserve une présence militaire sur la côte méditerranéenne et demeure susceptible de participer à la reconstruction des capacités militaires syriennes.

Joshua Landis, spécialiste reconnu de la Syrie (Université de l’Oklahoma), a qualifié l’accord d’« élégante solution » à l’irritant des deux bases russes. Selon lui, ces installations « invoquent l’héritage douloureux de la guerre civile et du régime Assad, ainsi que la souveraineté fragmentée de la Syrie ». En les plaçant sous administration civile et en les transformant en centres de formation plutôt qu’en bases d’usage militaire exclusif russe, Damas peut maintenir des liens avec Moscou tout en signalant aux gouvernements occidentaux qu’elle n’est plus fermement dans l’orbite russe. « Damas ne reconnaît plus la relation spéciale et la souveraineté extraterritoriale de la Russie en Syrie », a-t-il déclaré. Dans le même temps, conserver un rôle de formateurs et de fournisseurs russes offre à Ahmed al-Sharaa une flexibilité face aux Occidentaux, notamment si ces derniers hésitent à faire pression sur Israël pour qu’il quitte le territoire syrien.

Aron Lund (chercheur au FOI suédois et spécialiste de la Syrie) a relevé les questions pratiques qui restent ouvertes : la formule « centres de formation conjoints » est élastique. Moscou pourra-t-elle encore faire opérer une force navale en Méditerranée depuis Tartous ? Hmeimim pourra-t-elle encore accueillir des avions de renseignement et soutenir des opérations en Afrique ? Tout dépendra de la mise en œuvre et des autorisations syriennes.

Wladimir van Wilgenburg, expert de la zone MENA, a immédiatement relayé le transfert des installations civiles (aéroport de Hmeimim et quai commercial de Tartous) sous gestion syrienne, soulignant le recentrage de l’autorité de Damas.

Le Financial Times y voit un coup stratégique significatif pour la Russie, qui met largement fin à sa présence militaire en tant que telle. Al Jazeera souligne le message clair envoyé par Damas : le gouvernement central contrôle désormais tous les actifs relevant du territoire syrien. Reuters et l’Associated Press insistent sur la fin de l’usage des sites comme avant-postes militaires exclusifs russiens.

Une alliance Syrie-Russie voulue par les djihadistes de Damas

En conclusion, on voit la Russie passer d’une présence militaire privilégiée, fondée sur la dépendance du régime Assad envers Moscou, à une présence négociée avec un État syrien sous le contrôle de l’ancienne branche locale d’Al Qaeda cherchant à retrouver davantage d’autonomie.

Pour Moscou, l’accord représente une réduction de son influence, mais aussi la préservation d’un actif stratégique qu’elle aurait pu perdre entièrement. C’est un succès stratégique russien dans la nouvelle séquence post-Assad.

Entre Moscou, Washington, Ankara, les monarchies du Golfe et les puissances européennes, la Syrie cherche désormais à multiplier ses relations plutôt qu’à dépendre exclusivement de l’une d’entre elles.

Le véritable changement n’est donc peut-être pas que la Russie reste en Syrie. C’est qu’elle doit désormais négocier pour y rester. La douche froide est celle des ceux qui ont voulu croire que les djihadistes pouvaient être des alliés contre Poutine, malgré le précédent de l’Émirat d’Afghanistan.

Références