Le processus devant conduire à la reconnaissance officielle du génocide arménien par l’ensemble des institutions israéliennes reste incertain, alors que l’Azerbaïdjan exerce d’importantes pressions diplomatiques sur Israël.

Le 28 juin 2026, le gouvernement israélien a approuvé à l’unanimité une résolution présentée par le ministre des Affaires étrangères Gideon Sa’ar reconnaissant comme un génocide l’extermination des Arméniens de l’Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale.

Gideon Sa’ar avait alors déclaré : « Il n’est jamais trop tard pour faire ce qui est juste », présentant cette reconnaissance comme un « devoir moral et historique ».

Le ministre israélien a également dénoncé une campagne institutionnelle de négation et de minimisation conduite principalement par la Turquie, malgré une documentation historique qu’il a qualifiée d’« abondante et sans ambiguïté ».

Une reconnaissance gouvernementale qui doit encore être consolidée par la Knesset

La décision du gouvernement constitue un tournant majeur dans la position officielle d’Israël, mais le processus institutionnel n’est pas entièrement achevé.

Selon l’Associated Press, le texte approuvé par le gouvernement devait encore être soumis au Parlement israélien. Au moment de l’annonce, aucune date précise n’avait été fixée pour son examen ou son adoption par la Knesset.

Le génocide arménien n’avait jusqu’alors jamais fait l’objet d’une reconnaissance définitive adoptée en séance plénière par le Parlement israélien, malgré plusieurs débats, initiatives parlementaires et prises de position favorables au cours des dernières décennies.

Le Premier ministre Benyamin Netanyahou avait lui-même reconnu publiquement le génocide en août 2025. Interrogé à nouveau avant le vote gouvernemental de juin 2026, il avait affirmé soutenir la proposition.

Toutefois, en l’absence d’une date de vote et d’une confirmation officielle de la Knesset, il est prématuré d’affirmer que le Parlement israélien a définitivement reconnu le génocide ou que l’examen du texte a été formellement annulé, comme on peut le lire en ce moment sur les réseaux sociaux.

L’Azerbaïdjan – la colonisation turque dans le Caucase – dénonce une « déformation des faits historiques »

La décision israélienne a provoqué une réaction particulièrement virulente de l’Azerbaïdjan, allié de la Turquie et partenaire stratégique important d’Israël.

Le ministère azerbaïdjanais des Affaires étrangères – conformément à la position négationniste turque – a dénoncé une « déformation des faits historiques entourant les événements de 1915 » ainsi que la réduction d’une question historique complexe à une décision politique qui serait, selon Bakou, dépourvue de fondement juridique ou scientifique.

L’Azerbaïdjan a demandé à Israël de revenir sur sa décision.

La réaction de Bakou est d’autant plus significative que les relations israélo-azerbaïdjanaises reposent sur une coopération étroite dans plusieurs domaines stratégiques : énergie, armement, renseignement, sécurité régionale et opposition commune à l’influence iranienne.

Israël importe une partie importante de son pétrole depuis l’Azerbaïdjan, tandis que l’État hébreu est depuis plusieurs années l’un des principaux fournisseurs d’armements de Bakou.

Des responsables cités par le média israélien Ynet ont affirmé que l’Azerbaïdjan considérait la décision israélienne comme le franchissement d’une « ligne rouge ».

Selon ces responsables, Bakou estime avoir soutenu Israël malgré les guerres à Gaza, au Liban et contre l’Iran, sans rejoindre les campagnes diplomatiques dirigées contre l’État hébreu. Les autorités azerbaïdjanaises reprochent donc à Israël de ne pas avoir tenu compte, en retour, de leurs positions concernant l’Arménie et l’histoire du Caucase.

Des sources proches du dossier ont également affirmé que Gideon Sa’ar n’aurait contacté son homologue azerbaïdjanais qu’après l’annonce de la décision, donnant à Bakou l’impression d’être placé devant un fait accompli plutôt que consulté en amont.

Les organisations juives d’Azerbaïdjan mobilisées

Les pressions ne sont pas seulement venues du gouvernement d’Ilham Aliyev.

Le grand rabbin de la communauté juive ashkénaze d’Azerbaïdjan, Shneur Segal, a adressé une lettre au président du groupe parlementaire du Likoud, Ofir Katz, afin de demander aux députés israéliens de reconsidérer le projet.

Des dirigeants des communautés juives azerbaïdjanaises ont également appelé les membres de la Knesset à s’opposer à la reconnaissance, estimant qu’elle pourrait endommager une relation stratégique construite depuis plusieurs décennies entre Israël et l’Azerbaïdjan.

Cette mobilisation apparaît comme un instrument supplémentaire de la campagne diplomatique conduite par Bakou afin d’empêcher que la décision gouvernementale israélienne ne soit transformée en position parlementaire définitive.

Une crise de confiance entre Israël et l’Azerbaïdjan

Le média arménien Hetq, s’appuyant sur des informations de Ynet, évoque une « crise profonde » dans les relations entre les deux pays.

Malgré l’absence de rupture diplomatique publique, les tensions seraient importantes en coulisses.

Les responsables azerbaïdjanais reprochent notamment à Israël de soutenir indirectement le récit historique arménien comme si ce n’était pas une question de vérité historique, alors que Bakou est régulièrement accusé par les organisations arméniennes et par plusieurs acteurs internationaux d’avoir procédé à un nettoyage ethnique au Haut-Karabakh après l’offensive azerbaïdjanaise de septembre 2023 et l’exode de plus de 100 000 Arméniens de la région.

L’Azerbaïdjan considère que les mêmes réseaux diplomatiques qui l’accusent de crimes contre les Arméniens utilisent également le terme de génocide contre Israël dans le cadre de la guerre de Gaza. Face à la vérité historique, les colons turcs du Caucase opposent des arguments de stratégie politique, malgré l’aspect moral.

Une décision ressentie par la Turquie d’Erdogan

La reconnaissance intervient dans un contexte de confrontation ouverte entre Israël et la Turquie.

Pendant plusieurs décennies, les gouvernements israéliens avaient évité de reconnaître officiellement le génocide arménien afin de ne pas compromettre leurs relations stratégiques avec Ankara.

La dégradation des rapports avec Recep Tayyip Erdogan a profondément modifié ce calcul.

Depuis le début de la guerre déclenchée par l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, Erdogan accuse régulièrement Israël de commettre un génocide à Gaza, compare le gouvernement israélien au régime nazi et soutient politiquement le Hamas.

Israël signale en retour la participation d’Erdogan à l’axe des Frères musulmans. L’État juif lui reproche d’encourager une rhétorique hostile à l’existence d’Israël et d’instrumentaliser la cause palestinienne.

Dans ce contexte, la reconnaissance du génocide des Arméniens, mais également le rappel des massacres commis contre les Grecs et les Assyriens de l’Empire ottoman, constitue effectivement pour Israël un moyen de répondre directement à la Turquie sur le terrain historique et mémoriel, le plus important étant néanmoins que les crimes de masse reprochés à la Turquie sont historiquement fondés, sauf selon la colonisation turque elle-même.

Ankara – s’enfonçant toujours dans le déni – a immédiatement dénoncé une décision « politiquement motivée », destinée selon elle à détourner l’attention des accusations visant Israël à propos de Gaza. La Turquie tente de réduire l’action d’Israël à une manœuvre, faisant passer la vérité historique au second plan.

La réaction froide de Nikol Pachinian

La réaction du Premier ministre arménien Nikol Pachinian a été particulièrement prudente.

Interrogé sur la décision israélienne, il a déclaré : « Nous estimons qu’il est dans l’intérêt de la République d’Arménie de ne pas entrer dans la logique de l’instrumentalisation du génocide arménien. Par conséquent, nous ne voyons aucune nécessité de réagir. »

Pachinian n’a donc pas publiquement remercié Israël ni présenté la décision comme une victoire diplomatique de l’Arménie.

Cette position s’inscrit dans la stratégie actuelle du gouvernement arménien, qui cherche à normaliser ses relations avec la Turquie et l’Azerbaïdjan, à ouvrir la frontière arméno-turque et à parvenir à la signature définitive d’un accord de paix avec Bakou.

Cette stratégie de Pachinian est d’autant plus contestable et bancale que la Turquie et l’Azerbaïdjan n’ont aucun respect pour les Arméniens. Sinon, une telle politique négationniste ne serait pas la norme chez les colons de l’Anatolie et du Caucase.

Le gouvernement arménien redoute que la mémoire du génocide soit utilisée comme une arme dans la confrontation entre Israël et la Turquie, sans que cette instrumentalisation ne produise nécessairement de bénéfice concret pour l’Arménie. Pourtant le simple fait de reconnaitre la vérité historique sur les crimes perpétrés par les colons turcs devrait faire consensus. Pachinian apparait une fois de plus comme un faible face au négationnisme turc.

La position de Pachinian ne signifie pas que l’Arménie conteste la reconnaissance du génocide. Elle traduit plutôt sa volonté d’éviter que cette question historique fondamentale ne soit intégrée à une querelle diplomatique étrangère et utilisée comme monnaie d’échange entre puissances régionales. Pour autant, elle manque de dignité et d’affirmation. Si l’Arménie veut parler d’égal à égal avec l’occupation turque, qu’elle s’inspire de la Grèce et même d’Israël. C’est cela que la Turquie respecte, pas ce qui peut être perçu comme une faiblesse.

Une reconnaissance prise entre morale et rapports de force

La décision israélienne possède une portée historique réelle : pour la première fois, un gouvernement israélien a officiellement adopté une résolution reconnaissant le génocide arménien.

Elle demeure cependant inséparable du contexte géopolitique dans lequel elle intervient.

La rupture entre Israël et la Turquie a rendu possible une reconnaissance longtemps bloquée par les impératifs diplomatiques. Mais l’opposition de l’Azerbaïdjan montre que la politique mémorielle israélienne reste soumise à d’autres intérêts stratégiques.

La question oppose désormais deux partenaires importants d’Israël :

  • L’Arménie et les communautés arméniennes, qui réclament une reconnaissance historique pleine et définitive ;
  • L’Azerbaïdjan, allié énergétique et militaire de premier plan, qui soutient la position négationniste de la Turquie et menace implicitement de réévaluer ses relations avec l’État hébreu.

À ce stade, aucune source officielle israélienne consultée ne confirme un retrait formel ou une suspension juridiquement actée du texte par la Knesset. En revanche, l’absence de calendrier parlementaire, les démarches de Bakou et la mobilisation de relais azerbaïdjanais en Israël indiquent clairement que le processus est soumis à de fortes pressions.

La formulation la plus exacte est donc que la reconnaissance parlementaire demeure en suspens et que son avenir dépend désormais de l’arbitrage entre le devoir historique revendiqué par Gideon Sa’ar et les intérêts stratégiques d’Israël dans le Caucase.

Références

A relire :