
La Turquie apparaît une nouvelle fois au cœur d’un dossier sensible mêlant criminalité transnationale, naturalisation controversée, failles sécuritaires et instrumentalisation politique des réseaux armés. Selon des documents judiciaires américains étudiés par Nordic Monitor, Eran Hiya, figure du crime organisé israélien recherchée par Israël pour tentative de meurtre et complot criminel, aurait utilisé la Turquie comme principale base de résidence, de circulation et d’opérations.
L’affaire ne concerne pas seulement le banditisme israélien. Elle pose une question politique plus large : comment un homme visé par une notice rouge Interpol, lié à une organisation criminelle violente et recherché par les autorités israéliennes, a-t-il pu s’installer en Turquie, y disposer de documents officiels et y résider dans un complexe sécurisé sans être arrêté par les autorités turques ?
Le cas Eran Hiya : un chef mafieux israélien installé en Turquie
Eran Hiya, âgé de 43 ans, est présenté comme l’un des héritiers d’une importante organisation criminelle israélienne. Il est le fils d’Eitan Hiya, ancien chef mafieux surnommé « le Parrain israélien », condamné en 2016 par le tribunal de district de Tel-Aviv à 20 ans de prison pour association de malfaiteurs, extorsion et blanchiment d’argent.
Les autorités israéliennes accusent Eran Hiya d’avoir dirigé, organisé et soutenu une tentative d’assassinat contre le chef de gang rival Eli Musli entre décembre 2023 et janvier 2024. Le mandat israélien mentionne plusieurs chefs d’accusation : tentative d’homicide, acquisition et transport illégal d’armes, possession illégale d’armes, complot criminel, modification d’éléments d’identification d’un véhicule et destruction de preuves.
Selon les documents judiciaires américains cités par Nordic Monitor, Hiya résidait principalement dans un complexe sécurisé en Turquie, protégé par une sécurité privée. Les juges américains ont estimé qu’il représentait un risque de fuite important en raison de ses liens avec la Turquie, de ses attaches familiales à l’étranger, de ses ressources financières et de son accès à plusieurs documents de voyage.
La Turquie n’apparaît donc pas comme un simple pays de transit. Dans le dossier américain, elle est décrite comme le centre de gravité de sa vie internationale : lieu de résidence, point de départ de déplacements à l’étranger et espace dans lequel il aurait acquis des attaches légales.
Après son arrivée en Malaisie depuis la Turquie, Hiya a été arrêté à Johor le 4 avril 2024. Il a ensuite été transféré aux autorités américaines le 12 mai 2024. Lors de ce transfert, les autorités malaisiennes ont remis plusieurs documents saisis, dont un passeport turc et une carte nationale d’identité turque. Le dossier révèle aussi qu’il utilisait le nom turc « Eren Kaya » sur des documents turcs.
Ces éléments donnent à l’affaire une portée politique directe. Si un individu recherché par Interpol a pu obtenir ou utiliser des documents turcs, résider dans un complexe sécurisé et circuler depuis la Turquie, cela interroge le rôle de la police turque, du département Interpol, du MIT et du système de naturalisation. Le problème n’est plus seulement policier : il touche à la souveraineté documentaire, à la corruption potentielle et à la crédibilité internationale de l’État turc.
Une Turquie devenue refuge de réseaux transnationaux
Le cas Hiya s’inscrit dans une tendance plus large. Depuis plusieurs années, la Turquie est régulièrement accusée d’être devenue un espace d’accueil, de transit ou de repli pour des acteurs très différents : figures mafieuses, trafiquants, réseaux de blanchiment, militants islamistes, cadres du Hamas, combattants étrangers et djihadistes passés par la Syrie.
Ce phénomène tient à plusieurs facteurs : position géographique entre Europe, Moyen-Orient, Caucase et Asie centrale ; flux financiers importants ; usage politique de la citoyenneté ; porosité des réseaux économiques ; proximité entre certains réseaux criminels et segments de l’appareil sécuritaire ; et volonté d’Ankara de conserver des leviers d’influence dans les crises régionales.
La Turquie d’Erdogan apparaît ainsi comme un espace paradoxal. Elle reste membre de l’OTAN et partenaire sécuritaire de l’Occident, mais elle est aussi régulièrement décrite comme un territoire où certains acteurs recherchés peuvent trouver résidence, documents, capitaux, protection logistique ou marge de manœuvre.
La Turquie comme refuge et plateforme pour réseaux djihadistes
Le dossier Eran Hiya révèle une permissivité turque vis-à-vis de réseaux criminels internationaux. Mais les enquêtes de Nordic Monitor montrent que cette logique ne se limite pas au crime organisé classique. Elle concerne aussi les milieux djihadistes liés à l’État islamique, à al-Qaïda, à Hayat Tahrir al-Sham (HTS) et à d’autres réseaux issus du conflit syrien.
La Turquie n’est pas seulement accusée d’avoir été un point de passage pour des combattants étrangers vers la Syrie. Elle est aussi décrite, dans plusieurs dossiers judiciaires et enquêtes, comme un espace de résidence, de financement, de logistique, de relâchement judiciaire et parfois de recyclage de militants.
Des combattants étrangers renvoyés ailleurs plutôt que jugés
Nordic Monitor rapporte qu’à partir d’une politique approuvée en 2018, les autorités turques ont privilégié l’expulsion ou le transfert de combattants terroristes étrangers vers d’autres pays, au lieu de les poursuivre et de les juger en Turquie pour leurs activités passées. Le mécanisme aurait été confié à l’Autorité de gestion des migrations, rattachée au ministère turc de l’Intérieur.
Cette politique permet à Ankara de se débarrasser de certains profils problématiques sans ouvrir de procédures judiciaires lourdes sur leur rôle en Syrie, leurs réseaux de financement ou leurs liens avec des filières turques. Le risque est évident : des individus radicalisés ou expérimentés peuvent quitter la Turquie vers le pays de leur choix, parfois vers l’Europe ou vers d’autres zones fragiles, sans que leur parcours djihadiste soit réellement traité.
Dans cette logique, la Turquie ne neutralise pas nécessairement les réseaux. Elle les déplace. Elle externalise le problème sécuritaire vers d’autres pays au lieu de l’assumer judiciairement.
L’État islamique a utilisé la Turquie comme espace logistique
Plusieurs enquêtes de Nordic Monitor décrivent la Turquie comme une plateforme utilisée par l’État islamique pour la logistique, les transferts de combattants, les faux documents, les logements sécurisés, l’approvisionnement et les circuits financiers.
L’un des cas les plus révélateurs concerne Wisam Hikmat Ahmed Faiq al-Barazanchi, ressortissant irakien présenté par Nordic Monitor comme un financier de l’État islamique. Selon des documents confidentiels cités par le média, il aurait aidé au déploiement d’opératifs vers la Grèce et d’autres pays européens, tout en établissant une société de location de voitures à Byzance «Istanbul» et en obtenant la citoyenneté turque.
Le cas est particulièrement significatif. Il combine plusieurs éléments déjà visibles dans l’affaire Hiya : installation en Turquie, activité commerciale légale, documents turcs, mobilité internationale et soupçon de complaisance administrative. La Turquie devient alors non seulement un refuge, mais une infrastructure permettant à des acteurs clandestins de se légaliser partiellement, de travailler, de se déplacer et de soutenir des réseaux extérieurs.
Nordic Monitor cite aussi le cas d’Imad Machnouk, ressortissant syrien mis en cause dans un dossier de financement de l’État islamique. Selon l’article, Machnouk était installé en Turquie, enregistré comme réfugié, doté d’un titre de résidence et d’un numéro national turc, ce qui lui aurait permis de créer des entreprises, d’ouvrir des comptes bancaires, de travailler avec des organismes publics et d’accéder à des services officiels. Dans le dossier, 19 prévenus étaient accusés d’avoir utilisé des sociétés-écrans dans le tourisme et la bijouterie pour transférer de l’argent depuis Raqqa vers la Turquie, puis vers des territoires contrôlés par l’État islamique en Syrie.
Ces exemples montrent que le problème n’est pas seulement celui d’une frontière poreuse. Il concerne aussi l’usage d’outils civils — entreprises, banques, titres de séjour, citoyenneté, documents administratifs — par des acteurs liés au djihadisme.
ISIS-K et la Turquie : transferts, faux documents, logements et cibles
Nordic Monitor a également consacré une enquête à l’utilisation de la Turquie par l’État islamique au Khorassan, ISIS-K. Selon le média, des informations issues des Nations unies, du FBI et de documents judiciaires turcs indiquent qu’ISIS-K aurait utilisé la Turquie pour le transfert de combattants, la logistique, l’identification de cibles, l’obtention de faux documents, l’organisation de logements sécurisés et l’acquisition d’armes ou d’explosifs.
Le dossier mentionne notamment des projets d’attaques contre les consulats de Suède et des Pays-Bas, ainsi que contre des synagogues et des églises à «Istanbul». L’attaque contre l’église Santa Maria d’«Istanbul», en janvier 2024, s’inscrit dans ce contexte plus large de présence djihadiste et de circulation de cellules radicales sur le territoire turc.
Là encore, la Turquie n’apparaît pas seulement comme une zone traversée par des militants étrangers. Elle devient un environnement opérationnel : un lieu où l’on peut se cacher, préparer des déplacements, obtenir des papiers, repérer des cibles et maintenir des connexions avec d’autres théâtres djihadistes.
Al-Qaïda et HTS : une tolérance judiciaire récurrente
Les dossiers liés à al-Qaïda et à Hayat Tahrir al-Sham renforcent cette impression de permissivité. Nordic Monitor a notamment documenté le cas d’une cellule liée à al-Qaïda dans la province d’Erzurum. En 2016, un tribunal turc a acquitté 16 suspects et commué les peines de trois autres, alors que l’enquête avait mis en évidence des activités de recrutement, d’endoctrinement et de transfert de jeunes vers la Syrie.
L’enquête avait commencé après les plaintes de familles dont les enfants auraient été recrutés par des réseaux radicaux puis envoyés en Syrie pour combattre avec des groupes djihadistes. Les investigations avaient identifié des liens avec des structures associatives, des logements étudiants, des réseaux d’endoctrinement et des contacts avec des groupes opérant en Syrie.
Dans un autre dossier, Nordic Monitor rapporte l’arrestation de Hasan Süslü, dirigeant de Fukara-Der, organisation présentée comme liée à al-Qaïda. Les autorités turques affirmaient alors viser un réseau soupçonné de recruter des militants pour Hayat Tahrir al-Sham, c’est-à-dire l’héritier syrien d’al-Qaïda. Mais la répétition des relâchements, acquittements ou traitements judiciaires faibles nourrit l’idée que la justice turque agit souvent de manière sélective contre les réseaux djihadistes.
Le cas d’Anas Hasan Khattab, devenu chef du renseignement dans la nouvelle Syrie dominée par HTS selon Nordic Monitor, ajoute une dimension géopolitique. Le média affirme que Khattab entretenait des liens anciens avec le MIT, malgré sa désignation par les États-Unis en 2012 pour ses liens avec le Front al-Nosra et son inscription sur la liste des sanctions onusiennes liées à al-Qaïda en 2014. Cette continuité suggère que la Turquie ne s’est pas seulement accommodée de certains réseaux djihadistes : elle aurait aussi cherché à les convertir en instruments d’influence régionale.
Libérer, recycler ou déplacer les djihadistes
Le problème central n’est donc pas seulement l’existence de djihadistes en Turquie. Tous les États frontaliers de la Syrie ont été exposés à ce phénomène. La spécificité turque, selon les dossiers de Nordic Monitor, est ailleurs : dans le traitement politique et judiciaire de ces réseaux.
Dans plusieurs affaires, les suspects liés à l’État islamique ou à al-Qaïda sont arrêtés, puis relâchés, acquittés, expulsés ou transférés plutôt que durablement neutralisés. Certains obtiennent des titres de séjour, des numéros nationaux, des sociétés, des comptes bancaires ou même la citoyenneté. D’autres utilisent la Turquie comme zone de transit vers l’Europe. D’autres encore sont recyclés dans les équilibres syriens, notamment autour de HTS ou des structures armées soutenues par Ankara.
Cette logique correspond à une forme de gestion stratégique du djihadisme. Ankara combat certains groupes lorsqu’ils menacent directement le territoire turc ou l’image internationale du régime. Mais elle tolère, déplace ou instrumentalise d’autres réseaux lorsqu’ils peuvent servir ses objectifs : affaiblir les Kurdes, contrôler le nord de la Syrie, peser sur l’Europe, maintenir un levier sur les camps de prisonniers de l’État islamique ou façonner la transition syrienne post-Assad.
Le précédent syrien : HTS, prisons de l’État islamique et marginalisation des Kurdes
Cette politique apparaît particulièrement clairement dans le dossier syrien. Nordic Monitor rapporte qu’Ankara a poussé pour que le contrôle des camps et prisons contenant des membres de l’État islamique et leurs familles, actuellement situés dans les zones kurdes du nord-est syrien, soit transféré à la nouvelle administration syrienne dominée par HTS. Si ce transfert échouait, la Turquie se disait prête à intervenir directement.
Le contrôle des prisonniers de l’État islamique donnait aux Forces démocratiques syriennes et aux Kurdes du Rojava un rôle international central. En cherchant à retirer ce levier aux Kurdes, Ankara voulait affaiblir leur légitimité, réduire le soutien occidental dont ils bénéficiaient et transférer le dossier vers une architecture politique plus favorable à ses propres intérêts.
Ce point est crucial. La Turquie se présente comme un rempart contre le terrorisme, mais elle a toujours cherché simultanément à affaiblir les forces kurdes qui ont porté l’essentiel de la guerre terrestre contre l’État islamique. Dans cette configuration, la question djihadiste était un outil géopolitique : elle servait à redessiner les rapports de force en Syrie.
Une même matrice : mafia, djihadisme et État profond
L’affaire Eran Hiya et les dossiers liés à l’État islamique ou à al-Qaïda relèvent de mondes différents. Mais ils révèlent une même matrice turque : un État où certains acteurs transnationaux peuvent trouver protection, documents, mobilité, tolérance judiciaire ou utilité stratégique.
Dans le cas des figures mafieuses, la Turquie offre résidence, capitaux, luxe, documents et accès aux réseaux économiques. Dans le cas des réseaux djihadistes, elle offre parfois transit, logistique, relâchement judiciaire, implantation administrative ou recyclage régional.
La logique profonde est similaire : l’État turc ne paraît pas seulement incapable de contrôler ces réseaux. Il semble parfois choisir de ne pas les neutraliser complètement. Le traitement dépend moins de la dangerosité objective des individus que de leur utilité, de leurs connexions, de leur capacité à servir les objectifs du pouvoir ou de leur absence de menace directe contre Ankara.
Conclusion
La Turquie d’Erdogan se présente officiellement comme un pilier sécuritaire de l’OTAN et comme un État engagé contre le terrorisme. Mais les dossiers accumulés par Nordic Monitor dessinent une réalité plus trouble : un pays où des figures recherchées peuvent obtenir des documents, où des financiers de l’État islamique peuvent ouvrir des sociétés, où des réseaux liés à al-Qaïda bénéficient de décisions judiciaires clémentes, où ISIS-K utilise des circuits logistiques, et où HTS devient un partenaire de fait dans la recomposition syrienne.
Cette dérive pose une question stratégique majeure pour l’Europe, Israël, les États-Unis et les Kurdes : la Turquie est-elle encore un partenaire fiable dans la lutte contre la criminalité transnationale et le djihadisme, ou est-elle devenue un hub gris, capable de tolérer, recycler ou instrumentaliser des réseaux violents selon les intérêts du régime ?
L’affaire Hiya révèle la façade criminelle de ce système. Les dossiers liés à l’État islamique, à al-Qaïda et à HTS en révèlent la profondeur idéologique et géopolitique. Ensemble, ils montrent une Turquie devenue non seulement un carrefour, mais une infrastructure de mobilité, de protection et d’influence pour des acteurs transnationaux dangereux.
Références
- https://nordicmonitor.com/2026/07/turkey-served-as-base-for-israeli-mafia-boss-wanted-by-interpol/
- https://nordicmonitor.com/2024/07/turkey-offloads-foreign-terrorist-fighters-with-no-concern-for-repercussions-on-other-countries/
- https://nordicmonitor.com/2024/11/isis-financier-secures-turkish-citizenship-runs-car-rental-firm-ships-terrorists-to-europe/
- https://nordicmonitor.com/2024/12/release-of-isis-members-accelerates-in-turkey-following-regime-shift-in-syria/
- https://nordicmonitor.com/2024/02/islamic-state-affiliate-isis-k-exploits-turkey-for-logistics-fighter-transfers-and-terror-attacks/
- https://nordicmonitor.com/2019/03/al-qaeda-cell-members-acquitted-in-turkeys-erzurum-province-despite-evidence/
- https://nordicmonitor.com/2019/01/al-qaedas-front-ngo-fukara-der-leader-detained-in-turkey/
- https://nordicmonitor.com/2025/01/syrias-new-intelligence-chief-khattab-serves-as-liaison-to-turkeys-spy-agency-mit/
- https://nordicmonitor.com/2025/01/turkey-willing-to-take-control-of-isis-prisons-in-syria-if-hts-fails-to-manage-them/