
Une publication de l’Institut Pléthon
Avertissement : Cet article ne traite que partiellement des enseignements du Gorgias, faisant un focus sur des points précis. Il ne saurait être considéré comme étant un résumé exhaustif du Gorgias par rapport au cursus de l’Institut Pléthon. Il importe d’étudier le dialogue dans sa totalité, et dans l’ordre d’apprentissage du cursus, révélant un apport bien plus riche.
Le texte du Gorgias commence par traiter de la rhétorique. En posant la question de savoir ce que la rhétorique produit dans l’âme, on en vient ensuite à la question centrale en rapport avec l’âme : est-il moins grave de commettre l’injustice ou de subir l’injustice.
Beaucoup de passages du Gorgias sont minimisés, par exemple celui où Platon distingue l’art relatif à l’âme et celui qui est relatif au corps sans hiérarchiser1 les deux, redonnant à la culture physique la place qui est la sienne dans la manière d’être. «Existent donc quatre formes d’art qui ont soin, les unes, du plus grand bien du corps, les autres, du plus grand bien de l’âme». 2
Si comme le dit Socrate : «le plus grand mal, c’est l’injustice » 3, c’est parce que la corruption de l’âme est un mal plus important et durable que la blessure injustement subie. Socrate s’entretient de ce sujet avec Polos d’abord, puis avec Calliclès ensuite. Mais c’est d’abord avec Gorgias que Socrate discute de la rhétorique.

L’un des basculements les plus importants du dialogue est celui où la rhétorique n’est plus seulement envisagée comme un moyen, mais selon sa finalité propre : convaincre. 4
Si donc la rhétorique est productrice de conviction sans que le savoir soit un préalable, alors elle fait croire le juste et l’injuste mais ne les fait pas connaître.
Cela implique que la rhétorique n’est pas révélatrice de vérité. Elle ne produit que l’apparence de vérité.
La sagesse se rapporte à la connaissance (ἐπιστήμη) alors que la rhétorique se rapporte à la croyance (πίστις).
Polos pense que les rhéteurs possèdent une immense puissance politique. Mais pour Socrate, la vraie puissance ne peut pas être séparée, ni du gouvernement juste de l’âme, ni de la connaissance du bien. Les rhéteurs sont de simples flatteurs qui ne connaissent pas forcément les sujets sur lesquels ils s’expriment. Socrate affirme que les rhéteurs et les tyrans sont ceux qui ont le moins de pouvoir dans la cité, au sens où ils agissent dans l’ignorance de ce qui fonde la vraie puissance, selon Socrate. La forme de pouvoir de celui qui sait convaincre ou de celui qui est au sommet de la tyrannie n’est pas niée par Socrate. Ce qu’il nie, c’est que cette capacité constitue la vraie puissance.
Alors que Polos valorise la puissance politique, Calliclès justifie philosophiquement la domination. Il est plus radical que le précédent. Calliclès estime que dans l’ordre de la nature (opposée à la loi : νόμος/φύσις), le plus vilain est aussi le plus mauvais, c’est subir l’injustice. Calliclès n’attaque plus seulement les conclusions de Socrate mais ses fondements.
C’est ainsi que le dialogue aborde des questions de la nature de l’âme.
La santé de l’âme par la vertu
Polos et la justice (δικαιοσύνη)
Fondamentalement, l’âme est corrompue par une action injuste que l’on mène, mais pas par une action injuste que l’on subit. Dit autrement, et c’est ainsi que Polos sera convaincu par Socrate, commettre l’injustice est plus honteux que la subir. Si c’est plus honteux, c’est pire.
Plus loin dans le texte, une discussion prolonge ce point : quand un coupable est puni, est-ce le pire des maux pour lui ? Vaut-il mieux être puni ou ne pas être puni lorsque l’on a commis une action injuste ? Si la peine est à l’âme ce que le traitement médical est au corps, Polos convient que l’homme qui a accompli une action injuste et qui est puni se voit procurer un bien pour son âme. 5
En d’autres termes, l’injustice est une maladie de l’âme.
Calliclès et la maîtrise de soi (σωφροσύνη)
Lorsque Socrate demande si les hommes supérieurs doivent aussi être supérieurs à eux-mêmes, cette question devient dangereuse pour Calliclès et sa glorification de la puissance et de la domination en elles-mêmes.
Pour Calliclès, l’accomplissement consiste à assouvir ses désirs, la puissance étant mise au service de leur satisfaction. Cependant, comment quelqu’un peut-il commander une cité s’il est incapable de se commander lui-même ? Non, le bien et le plaisir ne se confondent pas. Socrate démontre habilement la distinction. Admettant qu’il existe des bons et des mauvais plaisirs, Calliclès évolue dans ses positions.
L’ordre de l’âme (κόσμος)

«Et puis il cherche s’il n’existe pas deux genres d’activités, un peu comme ces deux-là, la médecine et la gymnastique, mais qui cette fois s’appliquent à l’âme» 6
Face à Polos et Calliclès, Socrate soutient qu’une conduite permet le bonheur. Une âme bonne doit être ordonnée, disciplinée et réglée. Socrate fait une analogie intéressante avec le corps, défendant encore une fois l’entretien physique au même titre qu’à l’entretien de l’âme.
Toute chose bonne possède un ordre propre (κόσμος). Un corps bon est ordonné. Une âme bonne est ordonnée. L’ordre de l’âme est la justice et la tempérance. Une âme juste et tempérante est bonne. Une âme bonne est heureuse.7
Le contenu de l’âme
«Certains sages disent, Calliclès, que le ciel, la terre, les dieux et les hommes forment ensemble une communauté, qu’ils sont liés par l’amitié, l’amour de l’ordre, le respect de la tempérance et le sens de la justice. C’est pourquoi le tout du monde, ces sages, mon camarade, l’appellent kosmos ou ordre du monde et non pas désordre ou dérèglement.» 8

À la fin du texte, Platon rappelle que les questions éthiques sont en relation avec les divinités dans un même système ordonné : le cosmos.
Platon fait le lien avec les dieux. Il faut s’en remettre à eux dans plusieurs domaines tandis qu’il nous revient de chercher à savoir de quelle façon on doit vivre notre vie pour qu’elle soit la meilleure possible. 9
Mais plus encore, Platon livre un nouvel enseignement sur la nature de l’âme dont l’importance est renforcée par le contexte divin par lequel il est énoncé.
S’appuyant sur Homère, Platon décrit le jugement de l’âme par les dieux. 10 Alors dépouillée du corps, l’âme révèle ses «traits naturels». Une âme peut avoir été lacérée par l’injustice commise ou révéler une beauté propre à une conduite vertueuse. Mais la nature de l’âme ne se limite pas à cela.
Platon nous enseigne une propriété identitaire de l’âme. Les hommes ne sont pas jugés par les mêmes dieux selon qu’ils sont d’Europe ou d’Asie, selon le récit traditionnel. Il faut en comprendre que la lignée et l’appartenance à l’ethnos 11 font partie de la substance de l’âme, perdurant après la mort et le dépouillement des éléments du monde sensible.
. C’est l’enseignement du récit traditionnel soulignant que l’âme conserve une inscription civilisationnelle et une mémoire de lignée après la séparation du corps. Platon souligne deux fois la distinction des âmes selon qu’elles proviennent d’Europe ou d’Asie, signe de son importance.
Chez Platon, tout élément d’un dialogue a son importance et son utilité. Si cette distinction des âmes n’était que décorative, elle n’aurait aucun sens dans un récit où l’âme est précisément dépouillée de tous les signes corporels, sociaux et politiques. Le fait que l’âme demeure pourtant assignable à une provenance montre que cette dernière n’est pas simplement un élément corporel que l’âme perd avec le corps.
La falsification politique de l’âme déracinée
La conception indifférenciée et déracinée de l’âme, effacée de son ancestralité, est une reconfiguration par des créateurs de religions universalistes. Ce n’est pas l’horizon religieux de nos plus sages ancêtres ; ceux qui pensaient l’homme dans la cohérence avec l’âme, les dieux et le cosmos ; non sans penser aussi une théorie intellectuelle de la cosmopolis dont le cosmopolitisme est une caricature 12. Elle relève d’une reconfiguration opérée notamment par les les monothéismes universalistes, qui doivent penser l’âme comme une unité abstraite, disponible pour la conversion, indépendamment de la cité, de la lignée, des ancêtres, des ethnè et des cultes reçus.
Cette modification rend cohérent l’ambition de convertir des adeptes partout dans le monde, revisitant la théologie dans le sens d’un projet expansionniste. Cette théologie biaisée par la politique se superpose à l’existence d’un empire, et peut se révéler commode politiquement selon le contexte historique. Une chose est sûre, ce n’est pas la définition originelle de l’âme formulée par les Anciens.
Le Gorgias nous permet de comprendre au moins en partie ce que des «nouvelles religions» ont repris à leur compte (l’âme vertueuse) et ce que leurs idéologues ont voulu faire oublier (l’âme gommée de toute identité).
L’âme, les ancêtres, le génos et l’ethnos
L’âme ne se réduit donc pas à une feuille blanche plus ou moins noircie par une mauvaise conduite dans un état d’esprit individualiste. Ce serait en faire une caricature. L’âme reste liée à ses ancêtres, ses descendants et aux siens, dans le kosmos aisthetos (monde sensible) comme dans le kosmos noêtos (monde intelligible). C’est pourquoi prier ses ancêtres et savoir qu’ils nous regardent n’est pas juste un hommage ou un état d’esprit mais une preuve de la connaissance de soi.
De même que le monde intelligible fonde le monde sensible, certaines réalité des âmes dans le sensible est la conséquence de la nature divine de l’âme dans toute sa richesse. L’existence des genè (lignées) et des ethnè est le produit de la nature et de la volonté divine, pas une parenthèse terrestre que le dépouillement post-mortem supprimerait.
Références
- Platon peut hiérarchiser l’âme au-dessus du corps, mais pas dans ce passage, pas lorsqu’il s’agit de penser les activités et les arts de soin du corps et de l’âme. ↩︎
- Platon, Gorgias, 464c ↩︎
- Platon, Gorgias, 469b ↩︎
- Platon, Gorgias, 453a ↩︎
- Platon, Gorgias, 476a-e ↩︎
- Platon, Gorgias, 501b ↩︎
- Platon, Gorgias, 507c ↩︎
- Platon, Gorgias, 508a ↩︎
- Platon, Gorgias, 512e ↩︎
- Platon, Gorgias, 523a-524e ↩︎
- https://ariopol.eu/2026/03/02/lorganisation-sociale-fondee-sur-lancestralite-chez-les-aryens/ ↩︎
- https://plethon.fr/2025/05/18/hierokles-dalexandrie-du-pythagorisme-au-neoplatonisme/ ↩︎