Deux touristes grecs détenus en Anatolie occupée par les Turcs après avoir affiché un drapeau byzantin au lieu de culte hellénique Sainte-Sophie, transformé en mosquée par colons. Ils ont été libérés après deux mois de prison, selon SyriacPress, qui cite des médias turcs. La procédure judiciaire se poursuit toutefois contre eux.

L’affaire est révélatrice. Elle ne concerne pas seulement deux visiteurs grecs, un drapeau ou une photographie dans un monument historique. Elle touche à l’un des lieux les plus chargés de l’histoire européenne : Sainte-Sophie, ancienne grande cathédrale de Constantinople, transformée en mosquée après la razzia ottomane de 1453, devenue musée sous la République dite turque, puis reconvertie en mosquée en 2020 par Recep Tayyip Erdogan.

Selon l’article de SyriacPress, cinq touristes grecs étaient entrés à Sainte-Sophie pendant les horaires de visite, après avoir passé les contrôles de sécurité habituels. Dans la galerie supérieure accessible aux touristes, l’un d’eux aurait sorti un drapeau byzantin à l’aigle bicéphale, symbole associé à l’Empire romain d’Orient, avant de poser pour des photos. Le drapeau aurait ensuite été remis à une autre personne du groupe, qui aurait également posé avec celui-ci avant l’intervention de la sécurité.

Les autorités turques ont arrêté Mazis Michael, 35 ans, et Kostantina Mazi, 42 ans. Ils ont été poursuivis pour « insulte à un segment du public ». Les procureurs auraient requis des peines pouvant aller jusqu’à trois ans de prison. Selon les médias turcs cités, la bannière portait aussi la formule : « Orthodoxe ou la mort ».

Dans l’acte d’accusation, Sainte-Sophie est présentée comme l’un des symboles de l’histoire, de la souveraineté et du patrimoine culturel turcs. Le parquet turc aurait estimé que l’affichage du drapeau constituait une tentative d’humilier des valeurs religieuses et nationales de la «Turquie».

C’est ici que se situe le cœur politique de l’affaire.

Car le drapeau byzantin n’est pas un symbole étranger à Sainte-Sophie. Il renvoie précisément au monde qui a bâti le monument, à la Constantinople romaine et grecque, à l’Empire qui fit de cette basilique l’un des centres spirituels et politiques de l’Europe. Sainte-Sophie fut commandée par l’empereur Justinien Ier et construite entre 532 et 537. Pendant près d’un millénaire, elle fut l’une des plus grandes cathédrales de la chrétienté et le centre monumental de l’orthodoxie.

La Turquie contemporaine exige donc que la mémoire ottomane du lieu soit reconnue comme souveraine, mais traite la mémoire byzantine du même lieu comme une provocation.

C’est tout le paradoxe néo-ottoman, dont la propagande se revendique dans la continuité de l’Empire romain, mais tout en considérant ses visuels comme une provocation.

Depuis 2020, Sainte-Sophie n’est plus seulement un monument historique. Elle est redevenue un outil politique. La décision d’Erdogan de lui retirer son statut de musée pour la restaurer comme mosquée s’inscrivait dans une stratégie claire : réislamiser symboliquement Constantinople, effacer l’idée d’un patrimoine universel partagé, et replacer la conquête ottomane au centre du récit national turc.

L’UNESCO avait alors exprimé de fortes inquiétudes, rappelant que Sainte-Sophie fait partie des zones historiques de Byzance occupée «Istanbul» inscrites au patrimoine mondial et que son statut de musée exprimait la nature universelle de son héritage.

Mais Ankara a poursuivi sa ligne : transformer un monument de civilisation en marqueur de souveraineté turque, et aussi islamique, suivant le logiciel des Frères musulmans.

L’affaire des deux touristes grecs montre jusqu’où va cette logique.

Le simple rappel visuel de l’origine byzantine du monument devient suspect. L’aigle bicéphale devient un trouble à l’ordre symbolique de l’occupation turque. La mémoire grecque est tolérée dans les livres, les vitrines touristiques ou les discours patrimoniaux, mais elle devient pénalement dangereuse dès qu’elle apparaît comme présence vivante dans le lieu même dont elle provient.

Il ne s’agit pas de défendre l’imprudence éventuelle de visiteurs étrangers dans un lieu sensible. Il s’agit de constater la disproportion politique et judiciaire : deux mois de prison pour l’affichage d’un symbole historique lié au monument lui-même.

La Turquie prétend souvent protéger un patrimoine commun. Mais elle agit comme si ce patrimoine devait être turquifié pour devenir acceptable.

Le message envoyé aux Grecs, aux orthodoxes, aux Européens et aux peuples autochtones d’Anatolie est limpide : l’histoire pré-turque peut être exploitée comme décor touristique, mais elle ne doit pas contester la souveraineté narrative de l’État turc, c’est-à-dire l’occupation turque en Anatolie. Les pierres peuvent rester, les mosaïques peuvent être conservées sous contrôle, les guides peuvent raconter Byzance, mais l’identité vivante qui rattache Sainte-Sophie à Constantinople doit demeurer neutralisée.

Cette affaire s’inscrit dans un mouvement plus large : Sainte-Sophie en 2020, Saint-Sauveur-in-Chora également reconvertie en mosquée, les tensions récurrentes autour du patrimoine grec, arménien et syriaque, et la transformation de la réalité autochtone d’Anatolie – considérée comme un passé révolu par le régime turc – en «héritage» administré par l’État turc.

La Turquie d’Erdogan ne se contente pas d’occuper l’espace politique. Elle cherche aussi à gouverner la mémoire.

Sainte-Sophie est ainsi devenue un champ de bataille symbolique entre deux visions. D’un côté, l’idée d’un monument universel, européen, byzantin, chrétien, ottoman et mondial, dont la complexité devrait être reconnue. De l’autre, l’idée d’un trophée de conquête, intégré à la mythologie nationale turque et islamiste, où toute référence trop visible à son origine devient une offense.

La libération des deux touristes grecs ne clôt donc pas l’affaire. Elle confirme seulement que la Turquie sait relâcher quand la pression devient inutile, tout en maintenant la procédure pour rappeler qu’ elle prétend commander le récit.

Cette affaire de Sainte-Sophie n’est pas seulement un monument. C’est un test.

Un test pour la Grèce, qui doit défendre la mémoire hellénique de Constantinople sans se laisser enfermer dans la diplomatie molle. Un test pour l’Europe, qui doit cesser de considérer la Turquie comme un simple partenaire difficile alors qu’elle transforme des monuments européens en instruments de puissance idéologique. Un test enfin pour tous ceux qui comprennent que la souveraineté ne se joue pas seulement sur les frontières, mais aussi sur la mémoire des lieux.

À Sainte-Sophie, la Turquie ne punit pas seulement deux touristes. Elle punit l’apparition d’un passé qu’elle n’a jamais réussi à effacer.

Références