Une controverse discrète mais révélatrice agite actuellement la Turquie. Le député Mustafa Yeneroğlu a interpellé le gouvernement après l’exclusion du journal Gazete Sabro du dispositif public de soutien à la presse. Derrière ce litige administratif se cache en réalité une question plus large : celle de la place accordée aux dernières communautés chrétiennes autochtones de Turquie et à leurs institutions culturelles.

Qui sont les Syriaques ?

Les Syriaques constituent l’un des plus anciens peuples chrétiens du Proche-Orient. Héritiers des populations araméennes de l’Antiquité, ils sont présents depuis près de deux millénaires dans les régions aujourd’hui situées entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran.

Leur langue liturgique est le syriaque, une forme de l’araméen, langue historiquement associée au christianisme oriental. Durant des siècles, les Syriaques ont constitué l’une des principales composantes chrétiennes de la Haute-Mésopotamie.

La majorité des Syriaques d’Anatolie occupée (Turquie) vivent traditionnellement dans la région du Tur Abdin, au sud-est du pays, autour des villes de Mardin et Midyat. Cette région demeure aujourd’hui le principal centre historique de la présence syriaque dans la «république» de l’occupation turque.

Alors que le christianisme n’a jamais été la religion native des Européens, on peut soutenir que le peuple syriaque est indissolublement lié au christianisme, dès l’apparition des premiers évangiles.

Une communauté devenue extrêmement minoritaire

Au début du XXe siècle, les Syriaques faisaient partie des importantes communautés chrétiennes de l’Empire ottoman aux côtés des Grecs orthodoxes et des Arméniens.

Les guerres, les massacres de la Première Guerre mondiale, les tensions nationales du XXe siècle ainsi qu’une importante émigration vers l’Europe ont considérablement réduit leur présence démographique. Aujourd’hui, les Syriaques ne représentent plus qu’une infime minorité de la population dite turque.

Dans ce contexte, les institutions culturelles, religieuses et médiatiques jouent un rôle essentiel dans la préservation de leur identité collective. Cette identité ne peut être que prise pour cible par l’occupation turque en Anatolie, comme elle est violemment menacée par les djihadistes syriens soutenus par le régime d’Erdogan.

Le cas du journal Gazete Sabro

Fondé à Mardin, Gazete Sabro est aujourd’hui le seul journal syriaque publié en Turquie. Son activité dépasse largement le simple cadre journalistique.

Comme de nombreuses publications communautaires, le journal participe à la transmission de la mémoire historique, de la culture locale et de l’identité syriaque auprès des nouvelles générations. Le député Mustafa Yeneroğlu a d’ailleurs souligné que ces médias contribuent à préserver le pluralisme culturel dans un contexte où les communautés non musulmanes continuent de décliner démographiquement. Ce déclin n’est pas seulement le résultat des génocides et nettoyages ethniques commis par les Turcs. Il est en partie le résultat de la politique d’État silencieuse de l’occupation turque en Anatolie.

Pourquoi l’affaire fait polémique

Depuis 2011, l’Agence turque de publicité de la presse (Basın İlan Kurumu – BİK) attribue des aides financières à plusieurs journaux représentant les minorités historiques du pays.

Pour 2026, une enveloppe d’environ 471 000 livres turques a été prévue pour ces publications. Cependant, une décision administrative adoptée en février 2026 réserve désormais cette aide aux journaux arméniens, grecs et juifs dont le siège de direction est situé à Byzance («Istanbul»).

Le problème est que Gazete Sabro est établi à Mardin, c’est-à-dire précisément dans la région historique où vit la communauté qu’il représente. Cette simple condition géographique suffit donc à l’exclure du dispositif.

Pourquoi Mardin est au cœur du débat

Pour un observateur extérieur, l’exigence d’un siège à Byzance occupée peut paraître anodine. Or, dans le cas syriaque, elle produit un effet paradoxal : le principal journal de la communauté est pénalisé parce qu’il est implanté dans son territoire historique plutôt que dans la métropole «stambouliote».

Autrement dit, le journal est exclu non en raison de son contenu ou de son statut juridique, mais parce qu’il exerce son activité au cœur même du berceau historique des Syriaques de Turquie.

Le traité de Lausanne en arrière-plan

L’affaire revêt également une dimension juridique.

Les représentants de Gazete Sabro estiment que cette exclusion contrevient à l’esprit du traité de Lausanne de 1923, texte fondateur de la République de l’occupation turque qui prévoit des garanties spécifiques pour les minorités non musulmanes.

Selon le journal, les droits reconnus par ce traité s’appliquent à l’ensemble du territoire turc et non uniquement aux institutions établies à Constantinople. Les responsables du journal invoquent également le principe constitutionnel d’égalité devant les administrations publiques.

Une question qui dépasse la seule communauté syriaque

Au-delà du cas de Gazete Sabro, cette affaire soulève une interrogation plus générale sur l’état du pluralisme culturel en Turquie.

Le maintien de médias communautaires constitue souvent l’un des derniers outils permettant aux petites minorités historiques de conserver une visibilité publique. Lorsque leur survie économique dépend d’aides publiques, les critères administratifs utilisés pour accorder ou refuser ces financements acquièrent une portée politique considérable.

La question posée par Mustafa Yeneroğlu est donc simple : une communauté reconnue comme minorité historique doit-elle perdre l’accès à un soutien public parce que son principal journal est installé dans son foyer ancestral plutôt qu’à Byzance occupée ?

En réalité, feindre de poser la question, c’est éviter de souligner la finalité de l’occupation turque en Anatolie. L’État turc poursuit un double objectif sur le long terme : expansion et assimilation. Le jeu politicien et l’opposition autochtone, notamment organisée par les Kurdes, permettent un ralentissement ponctuel du processus sans le solutionner définitivement.

Références