
Le 19 mai 1919, Mustafa Kemal débarque à Samsun, sur les rives du Pont-Euxin. Chez les colons turcs, cette date constitue l’un des mythes fondateurs du récit national kémaliste : celui du commencement de la « guerre d’indépendance » des colons et de la naissance de la Turquie moderne.
Mais pour les Grecs pontiques, le 19 mai symbolise tout autre chose. Il marque l’accélération finale d’un processus d’éradication visant les populations grecques autochtones du Pont, présentes sur les côtes sud de la mer Noire depuis l’Antiquité.
Derrière la célébration nationale turque se trouve ainsi, pour une large partie de la mémoire hellénique, le souvenir d’un déracinement civilisationnel et d’un nettoyage ethnique ayant conduit à la disparition presque totale d’une présence grecque plurimillénaire en Anatolie.
L’histoire du Pont grec précède de très loin – des millénaires – l’arrivée des envahisseurs turcs en Anatolie.
Des siècles avant les conquêtes seldjoukides puis ottomanes, les rivages du Pont-Euxin étaient déjà intégrés au monde hellénique. De Sinope à Trébizonde, les cités grecques structurent la région dès l’époque archaïque. La culture grecque, puis byzantine, y façonne durablement les paysages, les institutions, les monastères et les communautés locales.
L’Empire de Trébizonde, dernier grand État grec médiéval indépendant avant sa chute face aux Ottomans en 1461, constitue encore aujourd’hui l’un des symboles majeurs de cette continuité historique hellénique.
Même après la conquête ottomane, les Grecs pontiques demeurent massivement présents dans la région pendant plusieurs siècles. Ils conservent leur langue, leurs traditions et une identité profondément enracinée dans cette terre anatolienne que la mémoire grecque ne renoncera jamais à considérer comme historiquement sienne.
La fin de l’Empire ottoman et la montée du nationalisme « jeune turc » vont cependant bouleverser cet équilibre.
À partir de 1914, dans le contexte de la Première Guerre mondiale puis de l’effondrement impérial, les populations chrétiennes d’Anatolie deviennent progressivement des cibles politiques et démographiques. Arméniens, Assyriens et Grecs sont perçus par les nationalistes turcs comme des éléments incompatibles avec la construction d’un État turc homogène, musulman et centralisé, à l’identité purement administrative et à l’identité culturelle principalement fabriquée par couches successives d’appropriations culturelles.
Dans le Pont commencent alors :
- les déportations
- les marches forcées
- les pillages
- les incendies de villages
- les exécutions
- les bataillons de travail forcé
- les famines organisées
Des milliers de Grecs pontiques périssent dans les « Amele Taburları », unités de travail forcé où les conditions de survie deviennent rapidement meurtrières.
La date du 19 mai
Le 19 mai 1919 constitue un tournant majeur dans cette séquence historique.
Le débarquement de Mustafa Kemal à Samsun ouvre la phase kémaliste du processus. Dans la mémoire grecque pontique, cette date ne représente donc pas une « libération », mais le début d’une politique encore plus systématique d’élimination des structures grecques du Pont.
Les années qui suivent voient se multiplier :
- les opérations paramilitaires ;
- les déportations massives ;
- les exécutions collectives ;
- la destruction des villages ;
- et la liquidation des élites grecques locales.
Les procès d’Amasya de 1921 symbolisent cette volonté d’anéantissement politique et culturel : prêtres, intellectuels, enseignants et notables grecs pontiques y sont condamnés et exécutés.
L’objectif devient progressivement évident : faire disparaître définitivement toute présence hellénique organisée sur les rives sud de la mer Noire.
353 000 morts
Le chiffre de 353 000 morts demeure celui le plus souvent retenu par les historiens.
Au-delà des débats historiographiques sur les estimations exactes, une réalité demeure difficilement contestable : entre 1914 et 1923, une civilisation grecque implantée depuis plus de deux millénaires en Anatolie est pratiquement anéantie et expulsée de sa terre historique.
La catastrophe de Smyrna (à l’ouest de l’Anatolie cette fois) en 1922 puis l’échange forcé de populations entre la Grèce et la Turquie en 1923 achèvent ce processus. Les survivants pontiques sont déracinés et dispersés vers :
- la Macédoine grecque
- la Thrace
- le Caucase
- la Russie
- des diasporas occidentales
Le nord de l’Anatolie, autrefois profondément marqué par la présence hellénique, se retrouve progressivement vidé de sa population grecque ancestrale.
Reconnaissance juridique
En 1994, le Parlement grec reconnaît officiellement le génocide grec pontique et établit le 19 mai comme journée nationale de commémoration.
Depuis, chaque année, cette mémoire donne lieu à un spectacle de négation par Ankara.
La Turquie – facette légale de la colonisation turque en Anatolie – rejette catégoriquement le terme de génocide et considère ces accusations comme une instrumentalisation politique de « l’histoire nationale turque ». À l’inverse, pour les descendants des Grecs pontiques, le refus de reconnaissance constitue une prolongation de l’effacement historique subi par leurs ancêtres.
La stratégie de colonisation turque, processus toujours en cours, consiste notamment à s’approprier la culture locale. Celle des Grecs pontiques ne fait pas exception. L’occasion n’est jamais ratée par les colons turcs pour diffuser des provocations.
Ci-contre, la propagande d’un média turc montrant l’appropriation du zéibékioko par les colons. Le zéibékiko (en grec : ζεϊμπέκικο) est une danse traditionnelle grecque, profondément associée à l’expression intérieure, à la mélancolie, à la dignité et à l’introspection.
Au-delà des débats diplomatiques, la question pontique touche à quelque chose de plus profond : la disparition presque totale des anciennes civilisations autochtones d’Anatolie suite à la colonisation par les Turcs depuis le 11ème siècle de notre ère.
Grecs pontiques, Grecs de l’ethnie ionienne, Arméniens, Assyriens, mais aussi les Kurdes – l’anatolie était multi civilisationnelle. Le premier quart du XXe siècle marque la fin brutale d’une Anatolie aryenne héritée de l’Antiquité et de Byzance.
Mémoire et combat
Malgré l’exil et la dispersion, l’identité pontique demeure cependant profondément vivante.
Chaque 19 mai, les Grecs pontiques rappellent ainsi qu’avant la turquification de l’Anatolie, les rivages du Pont-Euxin furent pendant plus de deux mille ans une terre grecque, arménienne et kurde.