Dans son ouvrage de référence, Les Indo-Européens : Histoire, langues, mythes, Bernard Sergent décrit une organisation sociale fondée sur l’ancestralité et découpée en quatre niveaux hiérarchiques1. Ces derniers s’étendent de la lignée au sens le plus étroit à l’ethnos/ethnie/nation/peuple :

  1. lignée/maison
  2. clan
  3. tribu
  4. peuple/ethnie

Sergent compare le modèle athénien à l’Avesta en Iran. Bien que l’organisation sociale puisse faire état de variations d’un peuple à l’autre, on se rend compte que l’organisation sociale à quatre niveaux est identifiable à l’échelle indo-européenne.

Cette structure n’est pas une simple hiérarchie quantitative : elle constitue un système institutionnel complet, articulant parenté, droit, économie, religion et souveraineté.

Parmi les traditions indo-européennes, l’indo-iranien est celui où l’on voit le plus nettement une hiérarchie explicite en quatre “cercles” emboîtés – exactement ce que Bernard Sergent met en avant. On peut l’identifier dans les autres traditions indo-européennes, même dans des cultures qui comprennent plus de niveaux, comme chez les Grecs. Considérons trois éléments comparatifs : le grec ancien, l’avestique2 et le sanskrit védique3.

Grec ancien

  1. génos (γένος)
  2. phratria (φρατρία)
  3. phylḗ (φυλή)
  4. éthnos (ἔθνος)

Avestique

  1. dam/nmāna- (𐬥𐬨𐬁𐬥𐬀)
  2. vīs- (𐬬𐬌𐬯)
  3. zantu- (𐬰𐬀𐬥𐬙𐬎)
  4. dahyu- (𐬛𐬀𐬵𐬌𐬎)

Sanskrit védique

  1. dáma– (दम)
  2. viś (विश्)
  3. jana (जन)
  4. rāṣṭra (राष्ट्र)

Niveau 1 : lignée/maison

Le premier niveau de l’organisation indo-européenne est celui de la communauté domestique élargie, que l’on peut définir comme une maisonnée agnatique, c’est-à-dire un groupe de parenté structuré autour d’une lignée masculine, vivant dans une proximité résidentielle et formant une unité économique, juridique et religieuse.

Il ne s’agit pas d’une simple famille nucléaire moderne, mais d’un ensemble couvrant plusieurs générations, généralement organisé autour d’un ancêtre commun connu et reconnu. Cette unité combine des dimensions généalogiques, économiques et symboliques. Elle comprend les hommes apparentés en ligne paternelle, leurs épouses, leurs enfants, ainsi que les dépendants éventuels. Elle fonctionne comme unité de production (agricole ou pastorale), comme unité de transmission patrimoniale, et comme noyau de solidarité.

Avestique

En avestique, ce niveau est exprimé par nmāna- (𐬥𐬨𐬁𐬥𐬀-) et par le thème apparenté dam-, que Sergent place explicitement au premier degré de la hiérarchie. Dans le monde iranien ancien, le premier niveau d’organisation est exprimé par nmāna- (𐬥𐬨𐬁𐬥𐬀-), terme avestique qui désigne la maison au sens à la fois résidentiel et lignager. Nmāna- ne renvoie pas simplement à une construction matérielle, mais à l’unité domestique entendue comme communauté de parenté vivant sous une même autorité et partageant un même feu.

Il correspond au cercle le plus restreint de l’organisation sociale décrite dans l’Avesta, immédiatement en dessous de la vīs-. Cette unité regroupe les membres apparentés — principalement selon la ligne agnatique — ainsi que leurs dépendants, constituant un groupe solidaire sur les plans économique, juridique et rituel. Le nmāna- est le cadre de la transmission patrimoniale, de la continuité du nom et de la mémoire ancestrale.

Sur le plan religieux, il est lié au maintien du feu domestique et à l’accomplissement des rites familiaux qui assurent la protection et la prospérité du groupe. Dans la perspective comparatiste mise en avant par Sergent, nmāna- incarne le degré fondamental de profondeur généalogique : c’est le noyau primaire à partir duquel se déploient les cercles plus larges de la vīs-, du zantu- et du dahyu-. Comme le génos grec ou le dáma- védique, il ne se définit pas d’abord par un territoire, mais par la proximité du lien de descendance et par l’inscription consciente dans une lignée continue.

Grec ancien

Dans le monde grec, la correspondance est le génos (γένος). Chez Sergent, génos est placé au premier niveau lorsqu’il raisonne en termes de correspondances structurales. Le génos est un groupe de parenté structuré par la filiation et la continuité du sang.

Dans l’Athènes archaïque, certains génè aristocratiques conservent une mémoire généalogique précise, des récits d’origine, et surtout des cultes propres, notamment envers un héros fondateur ou une divinité tutélaire. Le génos constitue ainsi une unité à la fois sociale, religieuse et symbolique : il organise la transmission du nom, du prestige, parfois des charges sacrées, et garantit l’inscription de l’individu dans une chaîne de générations.

À ce niveau, comme pour le dáma- védique ou le dam- iranien, la communauté n’est pas définie par le territoire, mais par la profondeur de la filiation et par la conscience partagée d’une ancestralité commune.

Sanskrit

Dans le monde védique, dáma- (दम) désigne le domaine domestique entendu non seulement comme demeure matérielle, mais comme unité familiale élargie structurée par la parenté. Le terme renvoie à la maisonnée en tant que communauté vivante : le groupe de parents agnatiques, leurs épouses, leurs enfants et leurs dépendants, unis autour du foyer rituel et du patrimoine commun.

Dáma- appartient au même horizon indo-iranien que l’avestique dam- et correspond ainsi au premier cercle d’organisation sociale fondé sur la proximité généalogique. Il ne s’agit pas d’une simple habitation, mais du cadre où se transmettent le nom, les biens, le feu domestique et les obligations rituelles.

Dans cette perspective, dáma- incarne le niveau fondamental de la structuration indo-européenne : celui où la parenté est immédiate, concrète et opérante, constituant la base à partir de laquelle se déploient les cercles plus larges de la communauté.

Bernard Sergent écrit que les familles font état d’une « généalogie mythique commune : les familles germaniques, grecques, iraniennes, indiennes, ont des noms signifiant « les descendants de X »».4 Des normes sociales vont avec un culte des ancêtres.

Niveau 2 : clan

Le deuxième niveau correspond à un regroupement de plusieurs unités domestiques apparentées ou associées. En avestique, il est exprimé par vīs- (𐬬𐬌𐬯-). Sergent qualifie explicitement ce niveau de « clan » dans son commentaire, et il le situe immédiatement au-dessus de nmāna-/dam-.

La vīs- constitue une communauté plus large que la maisonnée. Elle regroupe plusieurs familles élargies partageant une origine plus ancienne ou une solidarité reconnue. Elle peut être définie comme une unité d’intégration sociale intermédiaire, où s’exercent des fonctions d’arbitrage, de protection et de coordination.

Dans le monde grec institutionnel, la correspondance fonctionnelle est la phratrie (φρατρία). Dans l’Athènes archaïque décrite par Sergent, les génè se regroupent en phratries, lesquelles assurent la reconnaissance des membres, l’enregistrement des naissances légitimes et l’organisation de cultes communs. La phratrie est donc un niveau d’intégration supérieur au génos. La phratrie comprend plusieurs genè (pluriel de génos).

Dans le Rig-Veda, la viś- désigne une unité collective plus vaste que la famille domestique mais plus restreinte que le jana. Elle est souvent comprise comme un clan ou une communauté tribale partielle.

Religieusement, ce deuxième niveau est celui où l’appartenance est formalisée : rites collectifs, fêtes propres au groupe, reconnaissance publique des membres. Symboliquement, il marque le passage du cercle intime au cercle communautaire reconnu institutionnel.

Niveau 3 : tribu

Le troisième niveau correspond à la tribu au sens anthropologique : une unité plus vaste, capable d’action collective militaire, politique et diplomatique. En avestique, ce niveau est désigné par zantu- (𐬰𐬀𐬥𐬙𐬎-). Sergent le traduit par « tribu ».

La zantu- regroupe plusieurs vīs-. Elle constitue un ensemble cohérent susceptible de se mobiliser collectivement. Ce niveau correspond à une profondeur généalogique plus lointaine et à une identité plus large.

En Grèce, le correspondant institutionnel est la phylē (φυλή). Dans la chaîne archaïque, les phratries se regroupent en phylai. La phylē peut avoir des fonctions militaires, politiques et cultuelles. Elle joue un rôle majeur dans l’organisation civique.

Dans le monde védique, le jana- désigne un peuple ou une tribu, souvent engagé dans des conflits ou alliances. Il correspond à une unité politique et guerrière plus large que la viś-.

Religieusement, ce niveau implique des cultes fédérateurs, des mythes d’ancêtres communs, et souvent une figure héroïque fondatrice. Symboliquement, la tribu incarne l’identité collective élargie et la capacité d’action commune.

Selon Sergent, « Les noms des tribus indo-européennes révèlent des sortes de constantes, à travers tout le domaine, qui démontrent à leur manière l’unité profonde du monde indo-européen »5.

Niveau 4 : peuple/ethnie

Védique

Sergent identifie ce niveau comme celui de la « nation » ou « ethnie », au sens ancien de peuple intégré, non au sens moderne d’État-nation.

Dans les inscriptions royales de Darius I (vieil-perse dahyāva), le mot désigne les pays ou provinces soumis à l’autorité impériale. La différence peut s’expliquer comme relevant de la nature impériale du régime. Le Roi gouverne des dahyāva (pays/peuples) dans un ordre voulu par le divin.

Dahyu, en avestique, peut être plus “pays/association large”, tandis qu’en vieux-perse achéménide il devient très nettement un terme de liste impériale (“les dahyāva de l’empire”).

Grec ancien

τὸ Ἑλληνικόν, ὅμαιμόν τε καὶ ὁμόγλωσσον,
καὶ θεῶν ἱδρύματά τε κοινὰ καὶ θυσίαι,
ἤθεά τε ὁμότροπα.6

« Les Grecs : même sang, même langue, sanctuaires et sacrifices communs, mœurs semblables. »

Hérodote, apporte la définition traditionnelle du terme ἔθνος (ethnos). Le premier critère est celui de l’ancestralité. Viennent ensuite trois critères complémentaires : avoir la même langue, les mêmes dieux et les mêmes coutumes.

Ailleurs, Hérodote parle des « ἔθνεα » pour désigner les Perses, Mèdes, Égyptiens, Scythes, etc., toujours comme des ensembles humains dotés d’identité collective et souvent associés à un territoire déterminé.

Sanskrit

En Inde, il faut distinguer Jana, au sens et à l’étymologie proche du génos grec, de Janapada : sang et sol. Jana est étymologiquement apparenté à γένος, mais structurellement il correspond donc au niveau tribal.

Rāṣṭra apparaît dans les textes védiques tardifs, bien que ce soit une extension tardive du modèle. Il signifie royaume/territoire souverain. Le terme a donc une dimension plus institutionnelle que janapada.

Dans l’Inde ancienne, la formation du rāṣṭra- marque l’émergence d’une entité territoriale et politique plus structurée, liée à la royauté et à la consolidation des tribus.

Quatre degrés fondés sur la profondeur généalogique

Il n’aurait pas échappé à un Helléniste avancé que la structure sociale grecque correspondant le plus à la « maison » nmāna- n’est pas le γένος mais le οἶκος. Ce dernier produit οικογένεια (famille) en grec moderne.

Rechercher une traduction littérale de la référence perse, et donc intégrer οἶκος à la place de γένος dans la liste, reviendrait à mal comprendre le fondement de la structuration de Sergent. Bernard Sergent n’identifie pas des traductions ou des structures sociales identiques dans chaque peuple. Il va beaucoup plus loin en recherchant la profondeur généalogique et les potentielles variations qui ont pu se produire entre le modèle commun et l’Antiquité.

En Occident (Grèce, Rome), les termes se sont déplacés sémantiquement. Le mot grec génos (racine *gen- “engendrer”) a gardé un sens de descendance et le latin gens a pris un sens plus large. Même si l’οἶκος intervient comme réalité domestique concrète, semblant correspondre au niveau 1 perse, il n’est pas l’étiquette structurale principale. Les termes grecs sont des réalisations historiques de cette structure généalogique, pas des équivalents mécaniques.

Ainsi en demandant à une IA la correspondance de la structure perse (dam/nmāna-, vīs-, zantu-, dahyu-) pour les autres peuples, on risque d’aboutir à un résultat faux, fondé sur une simple équivalence et pas sur la profondeur généalogique pouvant être décalée dans une autre culture.

Conclusion

« En Iran, en Inde, en Grèce, à Rome, s’atteste donc une hiérarchie à quatre niveaux de l’organisation sociale qu’il est tentant de considérer comme le modèle originel commun. »7

Selon Bernard Sergent, Le modèle perse est celui qui est le plus conservateur. Il ne dit pas qu’il est conforme à la forme originelle mais qu’il a le mieux conservé l’origine. Le modèle grec, quant à lui, aurait subi des variations avec le temps, ce qui explique le différentiel entre génos et dam/nmāna-.

Comme l’écrit Julien Rochedy : « parler une langue indo-européenne, même sans le savoir, c’est hériter d’une manière de penser le monde comme un ordre fondamentalement articulé. »8

Cette étude de Sergent éclaire la structuration des sociétés indo-européennes anciennes. Par la connaissance de la civilisation indo-européenne, un Européen ou tout héritier des Aryens, connaît mieux son propre héritage ethnique.

Références

  1. Bernard Sergent. Les Indo-Européens : Histoire, langues, mythes. éditions Payot. Page 189-190 ↩︎
  2. L’avestique est une langue iranienne ancienne du groupe iranien oriental, appartenant à la famille indo-européenne et à sa branche indo-iranienne. C’est la langue liturgique du zoroastrisme et la langue des textes de l’Avesta. ↩︎
  3. Le sanskrit védique est la forme la plus ancienne du sanskrit, appartenant au groupe indo-aryen de la famille indo-européenne. C’est la langue des textes sacrés védiques, notamment le Rigveda. ↩︎
  4. Bernard Sergent. Les Indo-Européens : Histoire, langues, mythes. éditions Payot. Page 194 ↩︎
  5. Bernard Sergent. Les Indo-Européens : Histoire, langues, mythes. éditions Payot. Page 203 ↩︎
  6. Hérodote. Histoire. VIII ↩︎
  7. Bernard Sergent. Les Indo-Européens : Histoire, langues, mythes. éditions Payot. Page 190 ↩︎
  8. Julien Rochedy. Qui sont les Blancs ?. éditions Hétairie. Page 67 ↩︎